607 lectures

61

FINALISTE
Sélection Jury

« Vous êtes assuré contre le crack boursier et vous vous croyez à l’abri. Mais, justement, en cas de crack, votre assurance peut se trouver dans l’impossibilité de vous indemniser. Optez pour une garantie d’assurance... »

Charles, songeur, s’abandonna à la contemplation du dépliant publicitaire qu’il tenait du bout des doigts malgré ses gants. « Ils ont sans doute raison, mais que vaudront alors les assurances et garanties ?».

Il soupira en imaginant son père lui asséner :

— Foutaise ! Ça fait au moins vingt piges qu’on agite le spectre d’un crack, et toujours rien à l’horizon !

— Oh ! Papa ! Fous-moi la paix ! Tu es au cimetière, maintenant. Là où t’ont mené tes conneries...

La sonnerie retentit. Les portes se refermèrent et le métro démarra. Charles sursauta. Il n’avait pas vu le vieil homme s’asseoir en face de lui. Consterné, il réalisa que celui-ci était sans masque et le détailla rapidement : une moustache abondante, des joues mal rasées, une peau anormalement hâlée et un regard direct, trop direct pour Charles qui ressentit un brusque malaise et chercha des yeux la caméra de surveillance pour se rassurer. Il eut le temps de noter que l’autre n’avait pas de gants et le maudit intérieurement comme il maudissait chaque jour sa profession qui l’obligeait à emprunter le métro alors que la majorité des gens travaillaient chez eux. Charles crut percevoir un regard malicieux. Il frissonna puis se morigéna. « Allons ! Les transports sont sûrs malgré la menace terroriste. J’aurais dû mettre mon costume en fibre de kevlar. Ah ! Si ce n’était pas si cher, je n’aurais que ça comme fringues. »

Une forte démangeaison sur son avant-bras gauche détourna son attention. Il se massa à travers le tissu sans parvenir à calmer son irritation. « Foutu implant ! C’est bien d’avoir son compagnon de santé et une balise d’alerte cardiovasculaire. Mais vivement le modèle hypoallergénique promis par les labos ! »

Le métro s’arrêta. Charles jeta le prospectus dans la poubelle transparente à côté de la banquette. Il se leva posément et se dirigea lentement vers la porte pour ne pas déclencher une alarme sensible aux mouvements exagérés. Il avait le temps, la durée des arrêts avait été calculée en conséquence. Le vieil homme ne bougea pas. Soulagé, Charles mit le pied sur le quai puis avança vers la sortie.

En haut de l’escalier, un jeune homme apparut du double portillon. Charles ne l’aurait pas remarqué s’il n’avait eu un sac à dos. Charles se figea. « Impossible ! Il n’a pas été bloqué dans le sas ! » Charles se retourna vers le portique censé filtrer tous les bagages, si petits fussent-ils. La petite lampe habituellement verte, orange ou rouge était éteinte. « Est-il en panne ? » Il leva les yeux vers la plus proche des caméras. Le petit témoin indiquant son bon fonctionnement restait désespérément sombre. Il s’enquit des autres caméras de la station et les trouva dans le même état d’inertie apparente. « Bon sang ! Que se passe-t-il ? Je ne dois pas moisir ici. » Ce fut presque en courant qu’il surgit à l’air libre.

Dehors, il leva la tête et scruta les nuages menaçants au-dessus de la ville. « Il ne manquerait plus qu’il pleuve.» Il marcha hâtivement vers son domicile : cent mètres de trottoir sans route à traverser et protégé du flot de circulation par d’épaisses barrières. Ce trafic étonnait toujours Charles par sa densité alors que la vie était suffisamment organisée pour que personne n’eût besoin de s’aventurer hors de chez lui. Parmi tous ces véhicules en forme d’olive, sans angle ni aspérité et bardés de ceintures de mousse antichoc, un bon nombre étaient ceux de livreurs que Charles trouvait bien plus à plaindre que lui.

Charles frémit. Il venait de reconnaître un bruissement d’ailes. Il se tassa sur lui-même de peur d’être touché, se félicita de porter son masque mais regretta de ne pas supporter les chapeaux. Il entrevit une silhouette grise sur sa droite. « Un pigeon ! Je croyais la ville nettoyée ! Avec ces risques de grippe aviaire... Même les chats et les rares chiens qui restent sont consignés dans les appartements, à cause de la mutation probable du virus transporté par les oiseaux ». Charles fouilla dans sa poche et en tira son smartphone. Il secoua la tête. « Pas la peine de prévenir les services vétérinaires, il s’est déjà barré je ne sais où. »

Comme il n’avait cessé de marcher, il était déjà devant son immeuble. Son visage s’éclaira à la vue de la caméra qui surplombait la porte en verre à l’épreuve des balles. « Tout de même, celle-là, elle marche. Au moins, je vois où passent les charges que je paie. » Il baissa la tête pour regarder son portable et appuya sur une icône. L’image d’une pièce apparut : sa salle de séjour. En glissant les vues avec l’index, il passa en revue les pièces de son logement. « Rien n’a bougé, OK. » Il enleva le gant gauche tout en maugréant à propos de ce protocole indispensable et posa sa main sur la plaque prévue à cet effet nichée dans le mur. La porte s’ouvrit. Il pénétra dans le hall. La porte se referma derrière lui. Il colla son œil sur le lecteur oculaire qui lui libéra le passage vers l’ascenseur.

À l’étage, Charles prit son portefeuille, en extirpa une carte magnétique qu’il glissa dans la fente du boîtier électronique. La porte de son appartement s’ouvrit et il s’empressa de taper le code pour désactiver l’alarme volumétrique. Il ôta sa veste et l’accrocha au portemanteau de l’entrée pendant que, derrière lui, la serrure se verrouillait automatiquement. Il inspira un grand coup, appréciant la douce quiétude de son foyer, puis il se dirigea vers le placard. Une heure plus tôt, il avait mangé la dernière des barres qu’il avait emportées pour sa journée et il avait faim. « Du manque. » aurait dit son père, mais il chassa cette pensée importune.

Il repéra alors un mouvement par la fenêtre. Un vent de panique le gagna puis il se rasséréna en identifiant un drap au vent. « Je vais dire deux mots un de ces quatre au voisin du dessus. Ce ne sont pas des cordes à linge, mais des filins antichute et anti-escalade. » Il serra les poings, plus agacé par la frayeur occasionnée que par le séchage lui-même. Il décida d’oublier pour cette fois. Il n’avait pas envie de rencontrer le voisin.

Charles attrapa une boîte sur laquelle était écrit en grosses lettres jaunes : Risque Zéro, barres alimentaires du soir. Il alla la poser sur la table du salon ainsi qu’une bouteille de Risque Zéro, boisson tonique, cueillie au vol. Il revint farfouiller dans les tiroirs et aligna les flacons de compléments alimentaires indispensables : des minéraux, des vitamines, des traitements préventifs contre les grippes aviaires, ovines, porcines, canines et autres, des solvants de graisses et sucres pour pouvoir manger à satiété sans risquer l’obésité, le diabète et toutes sortes de désagrément, quelques produits dont il ne se souvenait plus très bien pourquoi il les avait achetés hormis leurs qualités sanitaires vantées par le site Internet où ils les avaient trouvés. Il prit une gélule ou un comprimé de chaque et les avala avec un grand verre d’eau, Risque Zéro elle aussi, car il était hors de question de boire l’eau du robinet, vecteur de transmission possible, les micro-organismes devenant de plus en plus résistants. Il rangea les flacons en fronçant les sourcils. Trois d’entre eux étaient presque vides. « Il va falloir que j’en commande sinon je vais être à cours. Je ne veux pas me retrouver affaibli par les temps qui courent. »

Après ce petit préambule, il retourna dans le séjour où il s’affala dans le canapé. Il alluma la télévision et s’empara d’une première barre qu’il croqua avec enthousiasme. Il regarda distraitement l’écran où souriait de toutes ses dents le présentateur des informations. Ses pensées s’égaraient dans la perspective d’une soirée érotique, virtuelle bien sûr. Il ne faisait pas partie de ces quelques fous qui pratiquaient la sexualité réelle. Il plissa le nez à cette idée angoissante : toucher, être touché... Il prit une autre barre au moment même où retentissait une publicité : « Les barres qui se mangent sans fin pour tous les petits creux de chaque heure... » «Oui, c’est vrai et c’est vachement bon. »

« De la merde ! » avait dit son père. « C’est pas vrai ! Même mort, il faut que tu continues de me faire chier avec ça, papa. Au moins, ça, je n’ai pas peur de le manger. C’est sans apport d’origine animale et ça porte bien son nom de Risque Zéro. Les végétaux O.G.M. sont au point, maintenant. On a une alimentation complète, équilibrée, sans produit chimique. Il n’y a même pas de conservateur. Et puis, on n’a plus besoins de frigo, foyer microbien s’il en est, ni de cuisinière, potentiellement dangereuse si elle est à gaz ou coûteuse en énergie sinon. Et chiotte ! Voilà que je me sens encore obligé de te répondre. Fait chier. » Charles se renfrogna et se concentra sur le téléviseur pour se détendre.

Il s’intéressa aux cours de la bourse. Il disposait d’un petit portefeuille d’actions qu’il avait soigneusement réparties entre les laboratoires pharmaceutique, les sociétés spécialisées dans la sécurité et l’agroalimentaire dont, plus particulièrement le groupe détenteur de la marque Risque Zéro. Il entendit avec bonheur l’augmentation des valeurs concernées, augmentation continuelle depuis plusieurs années.

L’émission enchaîna sur l’interview d’un biologiste qui annonçait gravement que la grippe féline n’avait pas encore franchi nos frontières mais que les mesures préventives se durciraient. Quelques cas avaient été recensés en Asie et il y avait un risque probable de transmission à l’homme. Un vaccin spécifique, encore à l’étude, arriverait bientôt sur le marché. Charles transpira, son cœur s’accéléra. « Le monde est vraiment un enfer. » « Mais non, ce n’est que de l’intox. » «Ta gueule, papa ! » « Depuis vingt ans que les grippes truc ou bidule menacent de passer la frontière... » «C’est parce qu’on fait ce qu’il faut. Les scientifiques, ils savent ce qu’ils font. Et puis zut ! Je n’ai pas envie de crever, moi. Pourquoi, pourquoi tes remarques aigries me polluent encore la tête ? Et tes trucs naturels, ils ont eu ta peau. C’est ce qu’ont dit les toubibs. »

Charles interrompit son dialogue intérieur à la vue, sur l’écran, d’une foule, certes calme, mais une foule, avec des banderoles, illisibles sous cet angle. « Une manifestation ! Mais c’est pas loin de mon boulot ! » Il déglutit. « J’aurais pu être pris dedans. Quelle horreur ! On ne sait jamais ce qu’il peut se passer ou s’attraper dans une manif. Je ne comprends pas que ce ne soit pas encore interdit. » Il écouta le commentaire. «Les cons ! Encore des rétros, des attardés ! Une manif contre les produits Risque Zéro. Si on ne les avait pas, je serais sans doute mort à l’heure qu’il est. Et pas que moi...»

L’écran se remplit d’un visage chauve à la mine sévère, le directeur de la communication de Risque Zéro. Il déclara d’un ton assuré :

— Nos produits sont scientifiquement contrôlés tout au long de la chaîne de production et leurs qualités sont scientifiquement démontrées. Nous n’avons affaire qu’à un combat d’arrière-garde qui s’appuie sur des postulats diffamatoires.

« Bien dit. Je suis sûr qu’il s’agit de vieux grincheux comme mon paternel. Bla bla bla, naturel, bla bla bla psychose. Toujours la même chanson. » Charles entama une nouvelle barre et se servit un verre de boisson tonique. « Ben tiens, ils vont faire causer un représentant des hurluberlus. Hé, mais c’est vrai qu’il ressemble un peu à mon paternel. »

— Ces barres contiennent des additifs pouvant entraîner une addiction...

« C’est ça, pépé, dis que je suis toxico. »

— Nous sommes manipulés...

« Parle pour toi, je suis un grand garçon. Et, bien sûr, il n’y a pas de grippe aviaire non plus ! »

— Il a été décelé dans les barres une toxine...

« C’est évident, on nous empoisonne ! »

— Elle attaque les systèmes vasculaires et, d’abord, les vaisseaux sous-cutanés qui sont plus fins.

« Il veut qu’on se fasse du mauvais sang. Ah ah ! »

— Un des premiers symptômes est la peau qui bleuit légèrement...

On devient des schtroumpfs, c’est ça ! Tiens, ils l’ont coupé. Ils ont bien fait. » Charles porta la barre à sa bouche. Ses yeux s’agrandirent d’horreur et il lâcha la barre comme s’il s’agissait d’un scorpion. Sa main avait des reflets bleutés. Il resta, hypnotisé, à la contempler. Il ferma les yeux. « Je t’avais prévenu ! » «Ah non ! » Une bouffée de colère s’empara de lui. « C’est qu’ils nous flanqueraient la trouille ces imbéciles. » Charles reprit sa barre, tombée sur le canapé, et mordit dedans avec conviction.

PRIX

Image de Eté 2015
61

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Tipee
Tipee · il y a
Vous avez raison, il y a de nombreuses similitudes entre nos deux oeuvres. Seul l'angle change. Merci pour cette belle histoire pleine de psychose sécuritaire...
·
Image de Jean-Claude Renault
Jean-Claude Renault · il y a
Il n'est malheureusement pas difficile de prendre certaines de nos réalités et de les exagérer (à peine).
·
Image de Alain Lonzela
Alain Lonzela · il y a
Ouf ! Le risque zéro existe. Me voilà rassuré ;-))
·
Image de Jean-Claude Renault
Jean-Claude Renault · il y a
Bien sûr, malgré les mauvaises langues qui prétendent le contraire.
Merci Alain

·
Image de Alain Lonzela
Alain Lonzela · il y a
Encore un complot ? ;-))
·
Image de Didier Larepe
Didier Larepe · il y a
On devrait l'imprimer sur les gosses à la naissance : VIVRE TUE !
·
Image de Jean-Claude Renault
Jean-Claude Renault · il y a
Merci. Et ça tombe bien, il me manquait un slogan.
·
Image de Yaakry Magril
Yaakry Magril · il y a
Souvent de Yaakry à lire svp
·
Image de Jean-Claude Renault
Jean-Claude Renault · il y a
Déjà lu et déjà voté.
·
Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Un quotidien cauchemardesque bien décrit, qui fait frémir. Mon vote.
·
Image de Jean-Claude Renault
Jean-Claude Renault · il y a
Merci. Je précise que ce n'est pas mon quotidien ;-)
·
Image de Mirgar
Mirgar · il y a
Un avenir peu réjouissant raconté avec talent! +1
·
Image de Jean-Claude Renault
Jean-Claude Renault · il y a
Merci. Espérons qu'il y ait d'autres avenir où poser le regard.
·
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
De la science-fiction aux multiples aspects. Sous cette réalité sociale qui nous est inconnue, se cachent des facteurs qui résonnent à nos oreilles. Un proche décédé qui nous hante, les progrès scientifiques qui inquiètent. Vous réussissez à aborder des sujets de société dans un texte d'anticipation, bravo ! Je vote pour cette prouesse.
·
Image de Jean-Claude Renault
Jean-Claude Renault · il y a
Merci du vote, de la lecture et du commentaire.
·
Image de François Duvernois
François Duvernois · il y a
Bravo, Jean-Claude, pour ce texte d'anticipation. Nous n'en sommes pas si loin... Mon vote.
Si cela vous dit, j'ai un nouveau texte en ligne :
http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/chemin-detourne-1

·
Image de Jean-Claude Renault
Jean-Claude Renault · il y a
Merci du vote. J'irai faire un tour sur les chemins détournés.
·
Image de Madeleine Duval
Madeleine Duval · il y a
bien trouvé!dernière ligne droite pour moi c'est la lune +1 le meilleur gagnera
·
Image de Jean-Claude Renault
Jean-Claude Renault · il y a
Merci. Et je vous avais déjà accompagnée dans le virage avant la dernière ligne droite :-)
·
Image de Domasson
Domasson · il y a
Bravo, pour ce texte SF, j'adore, c'est vraiment bien écrit, avec une chute fort prévisible mais tellement si agréable à lire, bonne chance pour la sélection, j'espère que vous gagnerez. Domie
·
Image de Jean-Claude Renault
Jean-Claude Renault · il y a
Merci pour le vote et le commentaire. Apparemment, vous avez un penchant pour la SF.
·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

TRÈS TRÈS COURTS

— Non, non, non. À huit mois, c’est à quatre pattes qu’on se promène, pas en rampant.L’enfant ignora l’admonestation et continua sa reptation sur le carrelage en s’aidant des ...

Du même thème

NOUVELLES

Le 2 avril 2017, après plusieurs mois de doutes et d’investigations poussées devant le miroir de sa salle de bain, Martin Walker, trente-cinq ans, dut se rendre à l’évidence : ce qu’il ...