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Ripaille de ripoux

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Magdasorel

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« Essuyez-vous les pieds, les gars ! chut ! moins fort ! »
Voyant que l’injonction restait vaine, l’homme corpulent se dirigea vers la porte, soufflant et moite dans son costume bleu.
Les compères s’égrenaient patauds et massifs, et se dispersaient déjà dans le petit QG sombre, emprunté pour l’occasion. Leur hôte transpirant ne savait plus où donner de la tête, courant de l’autre des hommes bottés, tenant des chiffons maculés qu’il tentait de répartir précipitamment sur le sol.
Les godillots étaient si crottés qu’il n’y suffisait pas ; la scène en devenait cocasse : le petit homme essoufflé finissait par poursuivre chaque pied, se tordant jusqu’à terre, pestant, pour essayer d’ôter lui-même la boue des souliers.
« Putain les mecs, faites gaffe quoi, c’est pas le moment de laisser des traces ! »
Les gars se dirigeaient maintenant, non moins bruyamment, vers la table couverte de victuailles grasses et odorantes. L’appétit ouvert par les péripéties du jour.
« Du calme, asseyez-vous, il y en aura pour tout le monde. Vous avez fait du très bon boulot les gars, je régale ! » lança l’homme, le double-menton accentué par un sourire figé de satisfaction suintante.
Ses yeux tombèrent soudain sur le benjamin de la bande. Un petit nouveau, recruté pour les besoins de la grande opération. Avec ses grands yeux bleus et son visage d’angelot blond, il était difficile de l’imaginer, quelques heures auparavant, faisant le guet à la porte arrière de la banque et couvrant ses complices jusqu’à la ruelle adjacente. D’où l’avait-on sorti le blondinet d’ailleurs ?... Le Boss l’apostropha alors que le gamin restait un peu à l’écart, les yeux rivés sur le butin entreposé dans un coin de la pièce, sous de lourdes tentures lie-de-vin.
« Eh ! toi ! tu ne viens pas manger ? »
L’adolescent sursauta légèrement et fixa un regard clair et insondable sur le Boss.
« Bien joué fiston, la couverture, tout à l’heure ! Du très bon boulot ! »
Le regard du jeune se déportant à nouveau sur les sacs noués, il plaisanta :
«Une sacrée somme là-dedans, hein ? Faut que j’t’aie à l’œil toi, malin comme t’as l’air, tu serais foutu, ni une ni deux, de te faire la malle avec le butin. »
L’enfant sembla sortir d’un songe, sourit distraitement et fit quelques pas dans la direction opposée. L’homme grassouillet l’avait regardé s’éloigner, cherchant désespérément à se remémorer son prénom...
« Merde, comment c’est son nom, au p’tit... »
Le cours de ses pensées fut immédiatement interrompu par Pedro qui lui saisit un bras dodu et le mena vers la table des convives.

L’homme en bleu se tenait maintenant debout face aux invités et les gaillards, pour la première fois depuis leur arrivée désordonnée, se tenaient cois et attentifs. L’heure était solennelle. Le Boss, la veste étriquée, les manches trop courtes, brandissait son verre de piquette rouge de la main droite, et agitait un pilon de poulet déjà sérieusement entamé de l’autre main :
« Profitez les potos ! Buvez, mangez tout ce que vous pouvez ! on sait pas de quoi les lendemains sont faits! » Enivré par son propre discours et par les verres déjà ingurgités, euphorisé par le succès d’une grosse frappe audacieuse, l’homme devenait presque lyrique. Les convives, plus enflammés par le délicieux fumet de la volaille que par le discours, l’appétit décuplé à la vue des nombreuses charcuteries disposées devant eux, ne saisissaient plus que des bribes du discours déjà aviné de leur Boss.
« Et puis merde quoi, aimez-vous les uns les autres, les mecs, ça... ça, eh ben c’est vachement important les gars. Moi j’vous aime tous, hein ? Comme mes fistons... »
L’homme en transe s’interrompit pourtant, interpelant Pedro qui engouffrait avec peine du salami en quantité impressionnante.
« Toi tu m’écoutes jamais, hein. T’en fais qu’à ta tête. On a qu’à te mettre avec le p’tit nouveau, là, et avant que l’jour se lève, vous nous aurez foutu un beau coup d’couteau dans l’dos... »
Les gars, ou du moins quelques uns, rirent grassement, sans interrompre leur festin.
« Merde, pensa le Boss, je sais toujours pas comment il s’appelle le gosse... C’était un nom à coucher dehors... Putain mais il est où ce trouduc’ ? »
Il jeta automatiquement un œil sur le butin. Evidemment, rien n’avait bougé. Il s’assit, l’estomac légèrement renversé.
« Il doit être aux chiottes. »
Il engloutit son pilon et vida son verre en silence. La scène gargantuesque battait son plein, le blondinet ne réapparaissait pas. Les gaillards haussaient encore le ton, la langue déliée par l’opulent repas, ce qui rendait l’homme au costume nerveux. Les yeux revenant sans cesse sur la porte des toilettes, il s’énervait à retrouver le prénom du gamin, en prévision d’une bonne vanne à sa sortie du lieu d’aisance.
« Merde... cest pas Jérémie ? nan... Jérôme ? Julien ? J quelque chose... »
Il n’y voyait déjà plus très clair, dévorant sans faillir, buvant à pleines gorgées. Pourtant la bonne chère, qui d’habitude suffisait à son bien-être, le rassasiait moralement et physiquement, semblait aujourd’hui ne pas avoir sur lui ce pouvoir réconfortant. Quelque chose le tenait en alerte, l’empêchant de tomber dans la torpeur du repu, corps et âme.
« Tout s’est passé comme prévu, comme dans du beurre... Mon vieux avec tout ça je bâtis un royaume... Pas de quoi flipper... »
Il transpirait maintenant à grosses gouttes, abruti par l’alcool et le brouhaha incompréhensible de ses comparses. Eux-mêmes lui paraissaient grimaçants dans leur joie grasse, menaçants dans leurs gestes avinés, parfaitement étrangers, peut-être même ennemis ?...
Il n’arrivait plus à réfléchir, ses paupières tremblaient et une barre de fer lui était tombée sur la nuque. Son front ruisselait. Il ne pouvait s’empêcher de chercher encore et encore ce satané prénom, chaque sursaut de sa pensée embuée le ramenait à cette question. Rien de pire que d’essayer de se remémorer un nom oublié...
« Jeoffroy !... Non... et merde... Mais qu’est-ce qu’il fout bordel ! »

La porte vola. Tous se figèrent.
Ce n’était pas la porte des toilettes.
Des policiers se tenaient sur le pas de la porte d’entrée, les armes braquées sur l’assemblée de malfrats.
Tandis que ses complices grimpaient dans le car de police, l’homme au costume bleu, s’efforçant d’introduire sa corpulence à l’arrière de la voiture au gyrophare, s’écria soudain :
« Judas ! »
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Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Une belle tranche de vie bien familière et
bien écrite dans un style flamboyant! Bravo! Mon vote!
Mes deux haïku, BAL POPULAIRE et ÉTÉ EN FLAMMES sont
en FINALE pour le Grand Prix Été 2016. Je vous invite à venir
les lire et les soutenir si le cœur vous en dit! Bonne journée!
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