Rien qu'une amie

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Ce personnage de Pagnol me touche, car il a autant de talent pour réussir sa vie amoureuse, que moi pour écrire  [+]

Image de Été 2021
Il avait neigé toute la nuit, la rue bien que dégagée restait glissante. Bien au chaud dans la librairie, il regardait les gens lutter pour garder l'équilibre. Sur le trottoir d'en face, une jeune femme s'étala de tout son long. Comme elle semblait avoir du mal à se relever, il sortit pour l'aider. Elle s'agrippa à son bras d'une main et de l'autre arracha son bonnet en laine rouge enfoncé jusqu'aux yeux. Quand il demanda à la jeune femme si tout allait bien, elle se mit à crier  :

— Merde, merde, merde, et trois fois merde !

Il lui donnait entre vingt et vingt-cinq ans, deux yeux vert pâle éclairaient son visage rougi par la neige et le froid. Elle n'était pas grande, guère plus d'un mètre soixante, plutôt menue. Elle épousseta ses vêtements, ôta ses mitaines en laine rouge, dénoua sa longue écharpe, rouge, elle aussi, gardant en bandoulière sa sacoche en toile, trempée. Dans l'espoir d'obtenir un sourire de celle qu'il venait de secourir, il osa un timide « mauvais temps pour les chaperons rouges »... mais n'obtint aucune réaction.

— Venez avec moi, lança-t-il alors, vous ne pouvez pas repartir comme ça !

La jeune femme le suivit dans la librairie où elle enleva son manteau, retroussa les manches d'un pull à col roulé noir, laissant apparaître des avant-bras tatoués. Un jean et des Vans rouges complétaient sa tenue. Il remarqua un piercing au sourcil droit, un autre à l'oreille gauche. Curieux de connaître enfin le son de sa voix, il demanda à la jeune femme :

— Vous voulez un café ?
— Vous auriez pas plutôt une clope ? Les miennes sont foutues, répondit-elle d'une voix éraillée.
— Désolé, je ne fume pas. Un café vous réchaufferait, insista-t-il.
— Sans sucre alors, lâcha la jeune femme visiblement déçue.
— Vous habitez le quartier ?
— Non, je suis projectionniste au cinéma du bout de la rue.
— J'y vais souvent, je ne vous connais pas, dit-il étonné.
— J'ai commencé il y a deux jours, répondit-elle tout en regardant les rayonnages de livres.
— Buvez votre café avant qu'il refroidisse.
— La librairie est à vous ? demanda-t-elle en lui accordant un regard pour la première fois.
— Elle appartenait à mes parents. Depuis dix ans, je suis seul pour m'en occuper.
— C'est vieillot, mais j'aime bien.
— Il faudra revenir, alors.
— Je dois y aller, je suis très en retard... Merci pour tout.

Drôles de circonstances pour une rencontre. Il ne lui avait pas demandé son prénom, elle non plus...

Le lendemain, la jeune femme lui tendait un ticket pour la salle 3, ses cheveux auburn étaient toujours aussi ébouriffés. L'avait-elle reconnu ? Il lui semblait, mais il n'en était pas certain. Quand il sortit de la salle, elle l'attendait.

— J'ai terminé mon boulot pour aujourd'hui, si vous voulez, on peut aller boire un verre.
— Volontiers, on va à la brasserie du théâtre ?
— Ah non-pitié, y a que des vioques là-bas, je préfère aller dans un petit bistrot pas très loin d'ici.
— Comme vous voulez, répondit-il un tantinet froissé.

La clientèle du bar en question était en effet beaucoup plus jeune, moins assise socialement. Une table était libre près de l'entrée, ils prirent chacun une bière.

— Je m'appelle Camille, j'ai vingt-quatre ans, et sans lui laisser le temps de dire un mot, elle lui raconta sa vie.

Après avoir raté son bac, elle avait quitté le Gers où elle s'emmerdait ferme. Depuis, elle n'avait fait que des boulots de merde. Deux garçons s'arrêtèrent à leur table. Voulant le présenter, la jeune femme s'enquit tout à coup de son prénom :

— Paul, dit-il, pris au dépourvu.
— Quel prénom de vieux ! s'écria-t-elle.

Les deux garçons rirent de concert. Décontenancé, Paul crut bon d'ajouter :

— J'aurai cinquante ans à la fin de l'année.
— Ah oui quand même ! se permit la jeune femme d'un air moqueur. Cette fois, les garçons se contentèrent de sourire, celui qui paraissait le plus jeune dit :
— Vous avez l'âge de mon père !
— Je n'y peux rien ! répondit Paul, légèrement agacé.
— Ah non, ne le prenez pas mal, l'âge n'a pas d'importance, seuls les cons sont infréquentables, protesta-t-elle.

Tous les quatre rirent de bon cœur. Puis, la jeune femme présenta ses copains. Désignant au fond de la salle une table où des jeunes parlaient et riaient fort, Olivier dit :

— On vous laisse, on va rejoindre nos potes.

Tandis que Laurent gratifiait Paul d'un « Salut, à bientôt ! ».

Paul comprit que prendre un verre avec Camille lui servirait de sésame auprès de ces jeunes. Ses copains partis, Camille le regarda d'un air complice :

— On va se tutoyer, c'est plus cool, lui dit-elle. T'es marié, t'as des gosses ?
— Pas marié, pas d'enfants ! répondit-il du tac au tac.
— T'es homo ?

Paul qui commençait à aimer le côté rentre-dedans de Camille, rétorqua :

— Non non, je suis pas homo, j'aime les femmes... Avant d'ajouter après un temps d'hésitation :
— En fait, j'ai toujours redouté la paternité, c'est ce qui m'a empêché de me fixer.

Ainsi, il venait d'avouer à cette jeune inconnue ce qu'il n'avait jamais osé dire à personne. Une étrange douceur passa alors dans le regard de Camille qui balbutia :

— Moi aussi, l'idée d'être mère un jour me fait flipper.

Il n'était donc pas seul sur cette terre à avoir peur de se reproduire ! Pour détendre l'atmosphère, sur un ton qui se voulait désinvolte, il s'exclama :

— Si tout le monde était comme nous, la planète serait moins peuplée.
— Y aurait aussi moins de cons et de malheureux.
— C'est pas faux ! convint-il.
— Changeons de sujet si tu veux bien, demanda la jeune femme qui semblait mal à l'aise pour la première fois...
— D'accord... Tu vois encore ta famille ?
— Bien sûr, pourquoi cette question ?
— Non, comme tu es partie du Gers parce que tu t'y emmerdais...
— Mes parents tiennent un commerce de primeurs à Auch. Après mon échec au bac, ils ont voulu m'embaucher, mais j'ai refusé, je n'avais pas envie de mener leur vie. Je suis venue à Toulouse espérant trouver un job intéressant...
— Contrairement à toi, dit Paul, je suis venu rejoindre mes parents à la librairie après une licence de lettres modernes, mais ils sont morts il y a dix ans dans un accident de voiture.

La jeune femme resta silencieuse... En sortant du bar, elle ne voulut pas qu'il la raccompagne. L'idée de traverser en pleine nuit la moitié de la ville à vélo ne l'effrayait pas le moins du monde.



Cela faisait un an que Camille avait fait irruption dans la vie de Paul. Entre deux projections, elle venait à la librairie. Si Paul était occupé, elle se faisait un café avant d'aller fureter au rayon des livres de voyage. Certains soirs, elle montait à l'appartement au-dessus de la librairie, sans crier gare. Si Paul avait quelque chose de prévu, elle repartait sans faire d'histoire. D'autres fois, elle s'installait au salon dans un fauteuil, se roulait un pétard, fermait les yeux et réclamait d'être servie en tapant dans les mains. Il lui arrivait aussi de se servir un whisky, d'en proposer un à Paul en lui demandant de rester tranquille pendant qu'elle préparait le repas. Camille savait cuisiner.

Ils parlaient des films à l'affiche, se racontaient leur vie. Camille avait des aventures, mais elle redoutait de s'attacher, l'idée de finir en couple lui était insupportable, elle préférait rompre avant que les choses n'aillent trop loin. Tous les deux étaient souvent du même avis. Quand elle se sentait trop fatiguée pour rentrer, Camille dormait dans la chambre d'amis. Il allait parfois chez elle, un studio au désordre organisé, disait-il !


Paul ne fermait jamais sa porte tant qu'il n'était pas couché. Camille monta un soir, comme à son habitude, c'est-à-dire sans prendre la peine de sonner. Paul était sur le canapé en compagnie d'une cliente de la librairie, devenue sa maîtresse depuis peu. En les apercevant, Camille se figea, tourna les talons et sans dire un mot dévala l'escalier avant de claquer la porte derrière elle.

— C'est qui cette furie ? demanda, abasourdie, la charmante quadragénaire que Paul tenait dans ses bras.
— Camille, une amie, répondit-il embarrassé.
— Elle est bien jeune pour que vous soyez amis.
— Nous nous sommes rencontrés par hasard, il y a trois ans.
— Elle est gonflée quand même, elle aurait pu sonner avant de monter. Elle fait toujours comme ça ?
— Oui...
— Et tu l'acceptes ?
— On se connaît bien.
— Vous couchez ensemble ?
— Pas du tout, on est amis, rien de plus.
— Pourquoi ne m'as-tu pas encore parlé d'elle alors ? rétorqua la jolie brune d'un ton agacé.
— Je craignais que tu ne comprennes pas.
— En effet, j'ai du mal à t'imaginer l'ami d'une telle nana, qui soit dit en passant pourrait être ta fille.
— Tu as raison...
— Tu es vraiment un type bizarre...
— C'est juste une amie je te dis, rien de plus.
— Votre relation est basée sur quoi ?
— On est bien ensemble... Et elle est cinéphile.
— Dois-je comprendre que lorsque tu n'es pas libre, tu es avec elle au cinéma ?
— Je comptais te la présenter, mais j'ai eu peur que vous ne vous entendiez pas.
— C'est vrai que je n'ai pas l'habitude d'avoir mes élèves pour amis...

Le lendemain, Paul retrouva Camille à leur bar habituel. Au téléphone, elle ne lui avait pas semblé de très bonne humeur. À peine eut-il le temps de s'asseoir, qu'elle donna libre cours à sa colère  :

— Tu aurais pu me dire que tu avais quelqu'un.
— On est ensemble depuis seulement une semaine...
— J'ai eu l'air de quoi ?
— Tu n'as qu'à sonner avant de monter.
— Je ne te parle pas de vous trouver à moitié à poil sur le canapé, ça je m'en fiche, c'est que tu ne m'aies rien dit qui me fout les boules ! Je croyais qu'on se disait tout, toi et moi.
— Parce que tu me dis tout ?
— Oui !
— Excuse-moi, j'aurais dû t'en parler...
— Elle s'appelle comment la vieille ?
— Margaux, elle a deux ans de moins que moi.
— C'est sûr que question âge vous êtes mieux assortis, et au moins avec elle tu ne risques rien côté paternité.
— Mais ma parole, tu es jalouse !
— Absolument pas, mais j'ai horreur qu'on me prenne pour une conne.
— Je ne m'attendais pas à une telle réaction de ta part !
— Je reconnais que ça m'a fait drôle de vous voir enlacés...
— J'aurais peut-être réagi comme toi, sauf que moi, j'aurais sonné avant de monter...
— Elle a dû penser que j'étais cinglée ? Tu lui as expliqué qu'on était amis ?
— Bien sûr...
— Et ça l'emmerde ?
— Un peu...
— Tu lui as dit que j'étais là avant elle ?
— Je ne le lui ai pas dit comme ça.
— Tu es amoureux ?
— Elle me plaît, on s'entend bien, mais c'est tellement récent...
— Après tout pourquoi pas, si elle ne se met pas entre nous !

Depuis bientôt deux ans, Paul et Margaux vivent ensemble. Quand Camille passe à l'appartement, elle sonne avant de monter.
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Virgo34 · il y a
Un récit réaliste et bien mené.
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Gali Nette · il y a
Une amitié entre un homme et une femme que 21 ans séparent, si elle reste rare, n'en est que plus précieuse... Merci d'avoir trouvé ce récit réaliste.
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Virgo34 · il y a
Réaliste dans l'écriture mais pas si rare...
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Gali Nette · il y a
Je l'espère car ce sont des amitiés très enrichissantes.
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Eva Dayer · il y a
Des personnages bien campés, des dialogues réalistes, une belle histoire d'amitié .
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Gali Nette · il y a
Merci pour ce commentaire très positif sur cette amitié.
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Camille Berry · il y a
Un joli texte tendre qui laisse transparaître une toute petite pointe de tristesse peut-être à cause de l'écriture sensible . J'aime ce moment de lecture que vous offrez. Merci !
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Gali Nette · il y a
J'apprécie que vous me disiez avoir ressenti tout ça en lisant ce texte, et je vous remercie d'avoir pris le temps de laisser ce commentaire encourageant.
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Randolph B. · il y a
Relu !! En venant depuis votre commentaire sur la péniche du hasard !!
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Brigitte Bardou · il y a
Être amis sans être amants, une réalité pour certains que beaucoup d’autres ont du mal à accepter. C’est bien mené, on y croit. Peut-être aussi que Camille a besoin d’un père de substitution ?
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Gali Nette · il y a
''On y croit''... Voilà un commentaire qui me fait plaisir ! Après, les raisons de cette amitié peuvent être très diverses, comme toujours avec l'humain.
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Julien1965 Dos · il y a
Paul et Camille, un couple qui s'effiloche dans Le Mépris de J-L Godard, mais ici, c'est une histoire d'amitié entre une cinéphile et un libraire et c'est très bien construit car c'est imagé par peu de mots et les dialogues sont justes avec quelque chose de frais, de spontané. On ne doit pas s'ennuyer avec ces deux-là ! Et si Camille était, finalement..., l'enfant devenu grand que Paul ne voulait jamais avoir ?
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Gali Nette · il y a
Quelle analyse !!! Merci pour votre commentaire et cette hypothèse très plausible pour expliquer cette amitié...
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LUCIEM · il y a
Une histoire d’amitié et de complicité comme on aimerait tous en avoir !
Très prenant , on a envie d’imaginer la suite ….

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Pierre-Yves Poindron · il y a
C'est un texte vif, fluide, drôle et tendre. Bravo pour les dialogues.
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Pierre-Yves Poindron · il y a
Excellent. J'aime beaucoup.
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Atoutva · il y a
Le hasard des rencontres fait bien les choses.
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Gali Nette · il y a
Si le hasard y est pour quelque chose, l'absence d'apriori fait le reste. Merc d'être passée et d'avoir aimé ce texte.

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