Rien de bien nouveau sur terre

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Le monde change, le monde bouge. Le présent s'éclaire à la lumière d'un passé plein de douleurs et de joies humaines. J'écris pour dire la vie, celle d'hier, celle d'aujourd'hui. Je ne parviens  [+]

Il est là au bar depuis quelques minutes. Il regarde autour de lui, prédateur d’un soir.
Il se souvient des années fastes, quand il était jeune, beau, sûr de lui mais sans le sou ! Il y avait toujours une de ces femmes d’âge mûr, esseulée, divorcée ou de passage pour prendre soin de lui. Il suffisait d’être au bar, de regarder autour de soi, de repérer celle qui tentait d’accrocher son regard, celle qui montait plus haut sa minijupe ou celle qui clairement lui payait à boire.
Le reste suivait. Il suffisait de bien choisir quand même mais, dans l’ensemble, ces dames étaient plutôt bien conservées, bien mises et généreuses.
Ce soir, il a repris le chemin de sa jeunesse mais là, c’est par dépit. Il a quarante ans ; il est marié, a deux enfants. Et il a décidé que c’est terminé.
Terminés les faux-semblants, quand il faut sourire pour accueillir l’autre, voire même ouvrir les bras, donner un baiser le matin au réveil à un visage refait ou défait selon le jour, s’inquiéter de l’un, de l’autre alors qu’on ne s’en soucie pas vraiment, complimenter pour une robe joliment tournée et chèrement acquise, remplir le fameux devoir conjugal en fantasmant sur quelque pinup, dire un « je t’aime » hypocrite à chaque jour de l’an ou Saint Valentin.
Terminés les salamalecs quand il faut accueillir des amis de façade, soigner son apparence pour rester dans le ton et faire bonne figure, toujours bonne figure.
Elle l’avait prévenu : il entrait dans sa famille ; c’était une famille traditionnelle, qui tenait à préserver son rang.... Il devrait faire des sacrifices mais ceux-ci lui paraîtraient bien minimes face au profit qu’il tirerait de la situation. Un arrangement fait de renoncements, d’enfermement ! Et pour quoi ? De l’argent, une belle maison, du prestige, une place dans l’entreprise d’un beau-père qui le méprisait, un héritage ! Il en a assez, des traditions, du rang, de la famille, de la bonne figure.
Il a décidé que c’est terminé.
Alors, il est entré dans cette boîte de nuit. Voilà bien longtemps que cela n’est pas arrivé. Vingt ans ! Le temps d’un mariage ; le temps de perdre ses marques dans ce monde de la nuit où tout est permis, où la rencontre, la séduction, l’amour à petit prix ouvrent les portes d’un univers prévisible et délétère. Le revoilà sur son terrain de chasse, yeux grand ouverts affirmant fièrement le reste de son charme! Il n’est pas le seul apparemment. D’autres loups, plus ou moins jeunes, plus ou moins seuls, guettent, attentifs aux entrées, aux danseuses, aux femmes fraîches et vibrantes ou à la recherche d’une aventure.
Il y en a déjà une qui pourrait faire l’affaire, ce soir. Elle s’est élancée tout à l’heure sur la piste et danse, libre, seule au monde. Jolie, souriante, virevoltante, offerte aux yeux et à l’autre, qui sait.
Il la regarde, la fixe afin qu’elle se sente observée ; il l’abordera ensuite. Peut-être. A moins qu’une autre se présente. Alors....

C’est la ronde des désirs, la marche des solitaires qui se cherchent, parfois se trouvent, rarement plus que pour un soir. Une danse presqu’animale, sensuelle en diable, sans mystère cependant. Chacun sait ce qu’attend l’autre. Il n’y a rien de malhonnête dans ce jeu codifié.

Elle est entrée.
Ce soir, elle a décidé que c’était terminé. Terminée cette vie étroite et sclérosante.
Terminés les mensonges, quand il faut supporter la veulerie de l’autre, son intimité de plus en plus encombrante, ses gros rires et ses grands gestes, sa morgue et son mépris des autres. Terminés les moments où il faut suivre le mouvement, rire en chœur, faire l’amour sur commande. Fini l’arrangement qui apporte sécurité et renommée. C’est terminé tout ça.
Alors, elle est entrée. Voilà bien longtemps que ce n’est pas arrivé. Seule la musique a changé. Le reste est immuable : ici, il suffit de trouver un partenaire qui connait les règles du jeu.
Elle a tout de suite aperçu l’homme au bar, abîmé dans la contemplation de sa proie. Elle va vers lui, s’assied à ses côtés, l’air de rien et commande un verre. Elle le sent près d’elle, pas très loin. C’est une présence troublante, infiniment agréable. Elle a vu l’âge, la montre, le charme. Elle se tourne vers lui, croisant haut les jambes ; elle accroche son regard, une brève seconde et ils se sourient.
Ils ne partiront pas encore ensemble. Soyez patients. Il faut faire durer la ronde, prendre le temps de la cour, de la roue du paon et du ronronnement malicieux.
Viendront les questions habituelles, suffisamment anodines pour ne rien dévoiler d’important.
Suivront les politesses, un brin de cour peut-être.
Arriveront les effleurements involontaires, ceux qui rapprochent, permettent de toucher, de sentir, de se préparer à la suite si prévisible.
Et voilà que les visages se rapprocheront – il y a du bruit ce soir-, les têtes pourront ainsi se toucher et les mains se caresser, se prendre et se déprendre, furtivement.
La jambe remontera un peu. Lui descendra de son tabouret pour stabiliser son emprise, peut-être frôler la rondeur d’une hanche ou entrevoir le velouté d’un décolleté. Ils se regarderont, sauront l’un et l’autre que c’est un jeu, riront, boiront un verre, encore un verre.
Elle bougera un peu, regardant ailleurs pour lui offrir un autre profil. Il touchera sa nuque pour la ramener vers lui, l’embrasser peut-être, légèrement, dans une caresse des lèvres, fugitive et sensuelle. Elle saisira son regard, y plongera le sien. Ils oublieront les autres, la boîte, la nuit. Alors il prendra sa bouche, lentement, puis goulument et leur corps se tendront l’un vers l’autre. Elle ou lui osera une caresse plus précise et ils se lèveront, brûlant d’un même désir voluptueux. Pour un soir.

Rien de bien nouveau sur terre.
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A. Sgann · il y a
Et la vie continue !
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Randolph B. · il y a
Quelque chose de nouveau, Odile ! Vos textes ! (et plus modestement les miens, dont je vous ai parlé sur "Le mur"...)

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