Rien à dire de plus

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Taï Chi, poésie, haïkus, nouvelles et maintenant SF: mon roman EVUIT (Science-Fiction) paru chez JDH Editions https://www.facebook.com/EVUIT  [+]

Image de Automne 2020
26 août 2018
Audrey tient une aile, Loïc, un jeune patron de pêche, l’autre. Il sait se comporter avec des animaux blessés. Gilles, délégué par la Ligue de Protection des Oiseaux, lave le plumage du goéland dans la grande bassine d’eau savonneuse tiède. Laure, la volontaire parisienne, serre le bec de l’oiseau de la main droite et maintient le cou coincé entre l’index et le majeur de la gauche. Elle n’y connait rien en procédures vétérinaires, mais elle apprend vite. L’opération dure une demi-heure. Sans desserrer les dents. Chacun connaît son travail. C’est physique, précis. Leur journée s’étire souvent jusqu’à la nuit. Ils sauvent des vies d’oiseaux mazoutés. Rien à dire de plus.
Puis Gilles passe le jet, à rebrousse-plumes. Un garçon placide au geste ferme. Audrey l’avait déjà rencontré à la L.P.O. de Pleumeur-Bodou, cinq ans auparavant, lors d’un stage d’ado en Bretagne Nord. Elle avait déjà pratiqué les soins aux animaux avec lui. Pour tout dire, elle aurait bien voulu prolonger, peut-être y travailler… Mais ce n’est pas un métier. Là-bas, tout repose sur le bénévolat. Déception. Elle avait dû s’orienter vers les soins aux humains… « Au moins, elle ne craint pas le chômage », dit sa mère. En tout cas, elle est ravie de s’occuper des mouettes, goélands, guillemots de l’île. Ensuite, les volatiles sèchent à l’abri de box grillagés avant d’être expédiés dans une piscine de la L.P.O. sur le continent. On peut espérer en sauver presque la moitié.
La faute à la tempête de la semaine précédente. Plusieurs cargos en ont profité pour dégazer au large, formant une petite nappe d’hydrocarbures que le vent de nord-ouest, le Noroît comme on dit ici, a rabattue sur la côte sauvage de l’Île. Pas de chance pour les goélands qui nichent en nombre sur le versant atlantique. Une catastrophe ! Sans arrêt, les gens ramènent des oiseaux noircis de pétrole qu’il faut traiter sur place. Asphyxiés, déshydratés, ils ne supporteraient pas le voyage vers le continent. Une station de soins a été installée en urgence sous un barnum, dans la zone de carénage du petit port.

Audrey se souviendra toujours de la fin de cette journée d’été. Laure voulait admirer le coucher de soleil sur la côte ouest, et encourager les autres, venus de toute la France pour nettoyer les rochers. Mais Gilles avait besoin d’aide pour ranger le matériel. Audrey est restée au port et l’a laissée partir seule. Jambes nues sous son ciré. L’air d’une sauterelle.
Laure. Un mètre soixante-dix, brune aux yeux noisette. Un peu moins de poitrine et un peu plus de hanches. Elles s’échangeaient facilement les fringues. Elle avait un copain à Paris – Audrey avait vu la photo d’un garçon quelconque qu’elle ne reconnaîtrait pas sur une plage. Un autre flirt sur l’île ? Bryan, l’un des volontaires qui la draguait discrètement ? Impossible. Audrey l’aurait su. Elles se disaient tout. Elles avaient vingt ans. Sur le chantier de la côte, la petite Parisienne avait échangé trois mots avec Bryan. Personne ne l’a revue depuis.
Si elle avait accompagné son amie ce soir-là, Laure serait encore de ce monde. Cette évidence la ronge encore aujourd’hui.


2 juillet 2020
Quinze heures précises. La vedette stoppe son moteur et poursuit une minute sur son erre. Appels des hommes. Frottements de cordages. Choc de la passerelle qui se bloque. Grincements. La petite foule d’habitués taiseux et de touristes enjoués se déverse sur la cale du Port-Clos, au sud de l’île.
Audrey a salué discrètement quelques connaissances. Après ces deux ans d’absence, ils respectent son silence. La plupart des visages sont découverts. Elle retire son masque, aussitôt rafraîchie par le crachin qui mouille ses joues comme couleraient des pleurs. Les larmes ? Elle les a toutes laissées derrière elle, à l’hôpital.
Ses runnings verts fluo glissent sur le plancher bosselé de la vedette. Des chaussures commodes pour le voyage : changement de train, bus… Son blue-jean marque sa taille, allonge ses jambes et met sa silhouette en valeur. La marée est basse. Sur le ciment, des flaques d’eau irisées reflètent les flaques de cumulus scotchés dans le ciel. Avec une sorte de bonheur, elle se laisse assaillir par les odeurs d’iode, d’algues aux relents de gasoil. Elle retient sa respiration et pose le pied sur le sol humide de l’île. En mer, elle a troqué son t-shirt de voyage et son sweat à capuche contre un débardeur vert à larges fleurs assorti à ses yeux. Elle a libéré ses cheveux blonds mi-longs. Les hommes la regardent. Oublié, l’épuisement de la Covid qu’elle a vécue en tant qu’infirmière au CHU de Rennes. La cheffe lui a donné deux semaines de vacances à l’occasion du déconfinement !

Sur sa droite : le secteur du carénage. Enrichi d’une construction incongrue parmi les coques de bateaux, les tracteurs et les engins de levage. Sa facture moderne dénote dans l’ambiance générale look « Old school » du port de pêche – à peine arrivée, elle parle déjà comme une parisienne ! Elle délaisse la rue qui monte au Bourg et prend à gauche, le long des boutiques et des restaurants du quai. Elle allonge le pas, au risque de passer pour une bêcheuse aux yeux des locaux. Celui qui la regarde avec des yeux ronds, c’est Yann, le patron de la « Laisse de Mer ». La soixantaine joufflue, il décore son bistro avec des filets, des cordages et autres épaves ramassées sur le rivage après les tempêtes. On s’assoit sur des caisses, et il n’y a pas deux tables pareilles. Bon cidre et bon rhum. Des bons moments. Si lointains à présent. Elle lui envoie un bonjour de la main.
Profitant de chaque enjambée pour goûter la sensation du retour, la fraîcheur de l’air marin sur ses épaules, elle roule sa valise le long des cales ouest. Un dernier coup d’œil vers le large : étendue bleue assoupie sous une couverture de cumulus pommelés… Elle pousse la porte d’une maison de pêcheur. La mère sursaute : « Oh, ma chérie, comme tu es belle ! » en essuyant machinalement ses mains sur le tablier. Elle avait prévenu : pas de bisous.
Le père. Monolithique. Casquette vissée sur le crâne. La fumée de sa pipe est le seul signe de respiration. Il tourne le dos à la télévision qui ronronne au salon qui dit oui qui dit non… Absorbé par la mer. À quoi pense-t-il ? Il observe les oiseaux marins, les suit dans leurs déplacements sur la trace des bancs de poissons. Autour des champs d’algues sous-marines, dans la marée montante, se risquant parfois au plus près des plages sableuses riches en bestioles de toutes sortes. Il sait toujours où sont les bars, thons, merlus, églefins… Un secret que le grand-père lui a légué en héritage et qui lui permet de ramener plus de prises que les collègues. Et lui donne le regret de n’avoir ni fils ni gendre à qui le transmettre. Il n’est pas sorti en mer aujourd’hui. Il sourit à sa fille. Un peu gauche. Il n’a jamais compris pourquoi elle n’a pas marié Loïc, ou même Gwenaël à la rigueur, de bons gars, solides, propriétaires de leur bateau.

Entre le marin en mer et la femme à terre, la couleur de l’ennui diffère… Audrey a renoncé à lui expliquer. Elle pose un paquet sur la table.
— Des cocos de Paimpol ! s‘exclame la mère. Il me reste de la saucisse. On va se régaler ! Alors, ça devait être dur sur le continent, non ? Mais si tu ne veux pas en parler, je vais te raconter les nouvelles d’ici…
Une bouteille de vin bouchée trône sur la table.
— Graves 2011, ça doit être bon, ça ! continue-t-elle. C’est le père qui l’a ramenée l’an dernier. Pas pêchée, non. Il a remorqué un plaisancier en panne d’essence.
— Il ne manœuvrait plus. Le vent le poussait sur la côte sauvage. Je l’entends sur la radio. C’est moi le plus près. J’y vais, précise-t-il.
— L’inconscient ! Il emmène toute sa famille sur l’eau sans vérifier la jauge ! reprend la mère. Ton père lui a évité un sacré naufrage !
— J’aurais dû lui casser la gueule pour qu’il se souvienne que la mer est un endroit dangereux, bougonne-t-il.
— Si je comprends bien, il t’a donné un bon Bordeaux pour te remercier de ne pas lui avoir démonté le portrait ! lance Audrey, arrachant un sourire au marin.
Au fait, elle a ramené une polaire pour la mère et une casquette neuve pour le père.
— Je n’en pouvais plus de le voir avec sa vieille gâpette informe, approuve la mère.
Elles écossent les haricots en discutant du mariage de Gwenaël, du bébé de Nicole, des frasques d’Erwan Lehig, le fils de la conserverie, qui a quoi, vingt-trois ans maintenant ?
Un air de bel canto sort de la télé.
— Regarde, c’est le concert de vingt heures à Naples. En l’honneur de ma courageuse fille et de ses collègues ! On n’a pas ça ici…
— Maman, tu te rends compte ? En France, ces écervelés font la fête comme avant, comme en Italie, alors, après on les retrouve en réa. Des costauds, en pleine forme. Ils ne supportent pas un masque plus de dix minutes, soi-disant… Tu y crois ? Nous c’est douze ou quatorze heures ! Certains modèles sont trop durs, ils laissent des marques sur le visage. On met des sparadraps…
— Note bien que le maire a fermé l’île le 11 mars, poursuit sa mère. On n’a pas eu de cas. Mais plus personne pour acheter le poisson. Sauf la conserverie, mais ça ne vaut pas le coup. Le père n’a pas sorti le bateau pendant deux mois. Il dit qu’au prix que lui donne Yvon Lehig, ça ne paye pas le gasoil. Yohann Tresburen a vendu la pâture d’Ar Barett à Yvon. Il n’y arrivait plus. Puis il a été malade aussi. Si c’est pas malheureux.
— C’est ça, un Lehig, intervient le père. Il s’enrichit quand les affaires marchent. Et quand elles ne marchent pas, il s’enrichit encore plus, parce qu’il achète le poisson moins cher.
Il pointe l’index sur la table pour marteler son propos.
— Et il vend ses conserves toujours au même prix.
Il désigne par la fenêtre un ailleurs imaginaire.
— Après il achète des terrains et construit des lotissements. C’est grâce à lui qu’on a eu les quartiers d’Ar Gwell.
Audrey est un peu étonnée qu’il parle autant.
— Ce n’est pas si mal, Ar Gwell. Le confort est moderne. J’y avais une copine, Marie-Lou.
— Et le papa de Marie-Lou, il travaillait où ?
— À la conserverie, pardi.
— Je ne te le fais pas dire. La boucle est bouclée.
Il ouvre les deux mains en air d’évidence. Elle demande alors :
— Et tu trouves ça normal ?
— Oui. Dans le sens où je n’y peux rien. Et puis chacun son truc, moi c’est le poisson, lui c’est l’argent. Y a pas à chercher plus loin.
Il se renfrogne dans son mutisme. On n’en tirera plus rien de la soirée.
Plus tard, à l’étage, couchée dans sa chambre de jeune fille, Audrey pense à ses projets. Son métier d’infirmière lui plaît. Elle n’en imagine pas d’autre. La cheffe lui a dit qu’après la Covid il y aurait de nouveaux débouchés dans les carrières médicales. Elle est prête à reprendre des cours, si c’est le prix de l’indépendance… Laure lui faisait réviser ses maths, lui conseillait des lectures. Elle voulait être prof. Elle aurait fait une enseignante formidable. C’était aussi sa confidente. On ne parle pas beaucoup chez les pêcheurs, et la mère, fille de pêcheur, femme de pêcheur, elle connaissait bien la vie insulaire mais pas trop le reste du monde, les tendances vestimentaires, Facebook, Skype, les chanteuses américaines, les chorégraphies à la mode qu’elles répétaient avec les écouteurs sur les oreilles… Ses pensées la ramènent toujours à son amie disparue. Une fugue ? Sur une île, c’est impossible. Les images les plus terrifiantes tournoient dans sa tête.
Encore sur son cintre, le t-shirt « Bretonnes d’Armor à la vie à la mort » qu’elle ne portera plus jamais. Sans non plus se résoudre à le donner. En ont-elles joué, des polars bretonnants, La bigoudène diabolique, Le dolmen était fermé de l’intérieur ! Elle maudit la réalité qui a pris le dessus sur leurs plaisanteries d’adolescentes. Un vide intense dans la poitrine. L’envie de tout balancer par la fenêtre. Comment trouver le sommeil quand on n’a rien d’autre qu’une absence pour faire le deuil ? Pleurer la soulagerait. Mais les larmes ne sortent pas.


3 juillet 2020
De bon matin, elle part pour la grève sauvage.
— Tu vas te baigner à Grève Douce ? demande la mère en la voyant prendre une serviette de bain et glisser dans son sac sandwich et thermos de thé. C’est la plage la mieux exposée l’après-midi, l’eau y est plus chaude, parfois jusqu’à vingt degrés.
— ‘Sais pas encore. Je verrai dehors.
— Va y avoir du vent..
— Pas de souci, je suis bien couverte, maman. À ce soir !
Sa réponse et sa fille, évaporées dans un courant d’air. Elle voudrait que ce soit pour un amoureux, la mère, mais au fond d’elle, elle sait que ce n’est pas le cas. « On s’inquiète toujours pour eux », se dit-elle en plongeant la vaisselle dans la bassine d’eau tiède.

Le ciel étire des bandages ensanglantés très haut, loin vers le fond de l’Atlantique. Audrey file au sud, cap sur le phare du Laon qui signale l’entrée du port. À la pointe, les vestiges de l’ancien phare romain sont noyés dans la végétation. Il est trop tôt pour y voir des gamins jouer. Les hirondelles virevoltent. Elle reste un moment à admirer leur ballet sifflant dans les éclairs de leurs ventres blancs. Sur la droite, la grève s’étale, grise et sonore sous les embruns. Trois kilomètres de rivage inhospitalier qui mènent à Grève Douce, puis aux éoliennes de la partie nord de l’Île. Venteux. Mais le temps est assez clair. Un soleil capricieux louvoie entre les traînées de nuages sombres. La houle se forme en un pointillé de crêtes blanches. Ça va souffler bientôt. Elle descend l’escalier en pierre, sa main traîne sur le fer rouillé de la rampe.
Une remontée dans le temps… à pas lents sur les galets… deux ans plus tôt : parmi les silhouettes lourdes qui hantent l’estran, carapaçonnées dans leurs combinaisons poisseuses, et qui saluent Laure, plaisantent avec la vacancière égarée sur un chantier de marée noire. La tenue de Laure était immaculée. Elle passait le jet sur son ciré tous les jours après le rinçage des oiseaux. Aussi sur son galure à pois rouges ! Ça amusait Gilles. « La grimpeuse du tour de l’île », il l’appelait. Une fille adorable, simple, directe, souriante. Une beauté naturelle ! Elle venait avec sa famille à toutes les vacances. Aucune nouvelle des parents depuis l’accident. Car c’est un accident, n’est-ce pas. Qui aurait pu lui vouloir du mal, ici où tout le monde la connaissait ?
Audrey lève les yeux vers le haut de la falaise. Oh, ce n’est pas la Normandie et sa façade crayeuse éblouissante au soleil. Non. Une enfilade d’à-pics de granite noir qui peuvent culminer à vingt ou trente mètres scande un coteau pentu verdoyant de fougères et de buissons. Solide rempart de l’île contre les assauts impétueux de l’océan. Elle distingue à peine le sentier de pêcheurs, un raidillon qui part d’une coulée de galets et monte sur le plateau. Laure est passée là. C’est certain. Le plus court chemin pour retourner au bourg. Plusieurs bénévoles se souvenaient de l’avoir vue de ce côté. Elle n’avait aucune raison de poursuivre au nord. Plusieurs kilomètres pour rien. Même pas un point de vue intéressant. « Elle est montée par la falaise », décide Audrey.
C’est parti ! Elle attaque le sentier. Petite ascension. Refaire le trajet de Laure le jour de sa disparition. Quand elles étaient gamines, ça se grimpait en riant. Aujourd’hui ce n’est plus pareil. Les jambes ne sont plus les mêmes. Ici, il y a eu des battues. Des dizaines d’hommes ont fouillé les moindres recoins...mais on ne refait pas le passé. Aujourd’hui, Audrey veut savoir.
Criailleries des goélands, plus haut sur la lande. Ils vont et viennent au-dessus d’elle pour nourrir les petits. Le chemin bordé d’herbes vagues offre la largeur d’une semelle. Elle met un pied devant l’autre en négociant les trous. Passage de graviers. Elle glisse, déclenchant une petite avalanche de pierres. Les cris des oiseaux se font tout à coup plus rauques. Assourdissants. Encore nerveux au début de l’été. Ces oiseaux défendent leur territoire avec vigueur, leurs vols de découragement sont impressionnants. Laure ? Les a-t-elle dérangés ? Audrey écarte cette éventualité. Elle avait beau être de la ville, elle connaissait suffisamment les oiseaux pour rester calme et discrète. Et surtout, à la fin du mois d’août, les petits étaient partis. Les adultes étaient plus calmes.

L’arrivée est boueuse et difficile. Elle pose la main sur un rocher proéminent avec l’idée de se hisser sur le bord. Une chaussure lui écrase les doigts.
— Aïe ! Ça va pas non ? Vous m’avez fait mal ! 
La chaussure ne bouge pas. Ses doigts restent coincés.
—  Eh ! La bimbo, je t’ai vue passer ce matin. Avoue que tu portes un push-up !
Ça y est, elle le reconnait. Le plus jeune représentant de la plus grosse fortune de l’île. Le genre chewing-gum dans les cheveux des filles à l’école.
— C’est toi Erwan ? Qu’est-ce qui te prend ?
— Salut Audrey, t’es mignonne, tu sais ?
— Merci, mais je te signale que tu es en train de me bousiller la main. Alors tu serais gentil de reculer, que je puisse monter !
Le pied ne bouge pas un orteil. Le jeune homme poursuit :
— Tu sais Audrey, j’ai des projets pour cette île. Bientôt, je serai maire. J’en ai parlé avec mon père. Les lotissements, c’est fini. On va passer la vitesse supérieure. Là où je suis poussera un immeuble de trente étages : appartements, salle de vidéoconférence et des espaces de coworking. Avec un relais de 5G, nous aurons le plus gros complexe de télétravail de France. Ils auront tout : le logement, le bureau et la mer. Voilà le concept. Et je ferai un fric de ouf !
— Quel rapport avec moi ?
— La fille que je choisirai sera la reine ici. Elle aura tout ce dont une femme peut rêver. Tout le confort, les moyens d’élever mes enfants. Elle partira en vacances sous les tropiques et je l’introduirai dans la bonne société.
— Désolée, j’imagine que ce serait un sort enviable, mais je ne vois toujours pas le rapport et j’ai de plus en plus mal. Enlève ta chaussure s’il te plaît !
— Eh bien, à toi de voir. Beaucoup de filles très mignonnes rêvent de m’épouser. Mais si tu es bien gentille avec moi, je te choisirai peut-être.
— Tu veux dire tout de suite, là ? 
La chaussure, c’est le dernier modèle d’une célèbre marque américaine, et autant qu’elle puisse en juger, le survêtement blanc est du même métal. Dans un sursaut, elle saisit la cheville d’Erwan de la main gauche et tente un rétablissement en force.
Mauvaise pioche. Un coup de tibia l’envoie valdinguer cinq bons mètres plus bas. Glissade interminable. Finalement stoppée par un rebord de granite. Sonnée. Elle prend le temps d’examiner son état général : contusions, éraflures, un peu de sang sur les bras et le dos en compote… Le crâne intact. Elle n’a pas perdu connaissance. Rien de cassé. Elle va tenir le coup. Elle est assise sur un encorbellement, une loge face à l’océan. Elle redresse sa position sur le replat finalement assez confortable pour admirer le point de vue. Heureusement, elle est insensible au vertige. Une vingtaine de mètres de roche verticale et un plancher de cailloux noirs. Impossible de survivre à une chute pareille ! Par chance, la nature a mis des millions d’années pour creuser dans le roc ce truc qui lui sauve la vie. C’est pas un miracle, ça ?

Là-haut, Erwan hoquète comme un babouin qui aurait volé des lunettes de soleil. Le mec est fou. Givré. Plein délire. Ses circuits grillés. La calebasse hors d’usage. Mûr pour la camisole. Elle se surprend à regretter d’avoir refusé le stage en psychiatrie que la cheffe lui avait proposé au bout d’un an de service. Ses yeux suivent la trajectoire hypothétique qui aboutit sur les galets en contrebas. Si elle tombe d’ici, des promeneurs trouveront son corps dépecé par les renards et les choucas dans deux jours, au mieux. « Pauvre petite, elle a fait une chute mortelle en se promenant », diront les infos. Et l’autre enfoiré d’Erwan ne sera jamais inquiété ! Pas question ! Les idées noires se bousculent à l’entrée des neurones. Y a du Larsen dans les synapses. La panique n’est pas loin. « L’heure n’est pas aux apitoiements. Il va falloir gérer, fillette », murmure une voix dans sa tête. « Ressaisis-toi. »
OK. Elle ôte le sac de son dos et avale une gorgée de thé brûlant. « Et souviens-toi que tu détiens l’arme numéro un anti-disparition : ton smartphone, » continue la petite voix, Laure n’emportait jamais son phone en balade. « Ma véritable connexion est avec la nature » répétait-elle. Sinon, on l’aurait retrouvée… Tandis qu’Audrey assure tant bien que mal sa prise sur la roche rugueuse, Erwan se moque d’elle. Elle se rappelle que cet abruti se vante de faire tous les jours le tour de « son » île en jogging.
Elle tente un ballon d’essai : 
—  Erwan, on est toujours amis ?
— Bien sûr chérie, nous sommes les meilleurs amis du monde, répond le garçon.
— Excuse-moi d’avoir été maladroite avec toi. Je regrette ma conduite.
— Tu as été impolie et brutale. C’est le problème avec toi.
Au loin, un épais trait bleu surligne l’horizon. Les moutons blancs gambadent sur la houle. Des bouillonnements laiteux cernent les rochers. Le ressac se fait plus pressant et le vent siffle en longues plaintes. Elle doit sortir de là. Au-dessus de sa tête : la paroi rocheuse impraticable sur plusieurs mètres. Sur sa gauche, le chemin serpente en contrebas. Sur sa droite, la roche est fendue d’une crevasse transversale sous un surplomb rocheux, hors de vue du sentier. Tout à coup son œil est attiré par des reflets blanchâtres… Des loques sont coincées dans la crevasse : un bout de ciré blanc et un chapeau à pois. Laure ! Seigneur ! Le cœur d’Audrey s’arrête. Ses entrailles se tordent. Un froid sibérien tétanise sa colonne vertébrale. La mort, elle connaît. Elle l’a tutoyée tous les jours pendant trois mois de Covid. Mais là, c’est pire que tout ce qu’elle a vécu jusqu’à présent.
Avec des gestes lents, professionnels, elle prend une photo. L’éclair du flash met Erwan en fureur :
— Qu’est-ce que tu photographies ? Idiote ! Maintenant tu vas venir ici bien sagement. 
À ce stade, elle n’a pas trente-six solutions. Impossible de remonter. À la rigueur, elle pourrait tenter de regagner le chemin en se laissant glisser prudemment. À condition de ne pas avoir les mains moites et les jambes en flanelle. On ne sait pas comment réagirait Erwan. Il lui fout la trouille ! Non. Le mieux est de rester là. Paradoxalement elle est en sécurité dans la mesure où lui ne peut pas venir la chercher. Elle a assez de batterie pour appeler les pompiers de l’île. Elle en connaît la plupart. Elle sait pouvoir compter sur eux. Son cœur bat plus vite que celui d’une mouette blessée. Elle ne sent plus ses membres. Mais, plus forte que la peur, une bouffée de haine surgit en elle en pensant à son amie, dont les restes gisent à quelques pas. Le fils Lehig ne va pas s’en tirer comme ça. Elle va monter un dossier complet. Elle tend ses bras tremblants et réussit à le cadrer en mode selfie. Le contrejour est atténué par une éclaircie momentanée venue de la mer.
Erwan balance des galets dans sa direction, elle les esquive comme elle peut.
— Dépêche-toi, espèce de fouille-merde ! Y en a marre ! Je vais t’enterrer avec ta pétasse de copine !
Ce type est une ordure. Elle hurle :
— Tu vas le payer ! Au secours ! À l’aide ! 
Il s’énerve, crie, gesticule, l’insulte avec grossièreté.
— C’est ta maman qui t’a appris à parler comme ça ? rétorque Audrey, recouvrant un minimum de contrôle d’elle-même.
— Toi tu ne dis rien sur ma mère. Ça va te coûter très cher !
Le vent forcit par rafales. Deux ou trois goélands commencent à crier là-haut. Elle sait, au bruit qu’ils font, qu’ils piquent sur Erwan pour le chasser de leur territoire. Elle imagine une conclusion optimiste : les oiseaux pourraient faire fuir le jeune homme. Elle prendrait le risque de rentrer seule ? Non. Elle se décide à appeler les secours. « Aucun service ». Pas de réseau ! C’est l’autre sens de la phrase de Laure. Avec un unique relais au Bourg, les trois-quarts de l’île sont en « zone blanche » et le phone un poids inutile. Elle doit bouger. Exercice acrobatique au milieu de violentes bourrasques... Il ne manquerait plus qu’elle tombe maintenant !
Le temps tourne sombre et froid. Un nuage-loup gobe le dernier cumulus, son œil luisant d’un éclat diabolique. Dix, vingt goélands secouent leurs ailes au-dessus d’Erwan. Il n’en a cure. Il sait que les oiseaux dégagent avant de toucher. Il n’a rien à craindre d’eux en fait. Il suffit de supporter leurs cris et leurs ailes au ras des cheveux. Il leur jette des cailloux et essaie de les chasser en agitant les bras. Cinquante goélands obscurcissent le ciel. Le confinement leur a été profitable. Ils n’ont jamais été aussi bien nourris. Il y a aussi davantage de poissons et moins de pêcheurs.

Soudain, coup de vent ? Assaut des oiseaux ? Erwan chute en battant des bras, comme s’il espérait s’envoler. Quand il passe à sa hauteur, en une fraction de seconde, elle lit sur son visage l’étonnement, l’incompréhension, puis la terreur. C’est idiot, mais elle a reconnu aussi le logo sur le sweat. Ça va très vite. Il dégringole, rebondit sur un bloc, et s’écrase quelque part en bas. Silence.
Lorsqu’ils descendent en piqué pour évincer un intrus, les goélands évitent en général le contact au dernier moment. Mais s’ils le veulent, ils sont capables de repousser la cible avec les pattes… C’est rare. Ça peut arriver en période de reproduction quand ils protègent leurs nids et leurs poussins. Au prix de contorsions à flanc de rochers, elle réussit – prodige des ondes électromagnétiques – à joindre la caserne. L’intérieur de la cervelle en vrac. Tout se télescope dans sa tête. Dix minutes plus tard, la sirène, puis les appels la ramènent à la réalité. « Ça va, elle peut le faire. » Ils lui lancent une corde. Elle trouve l’énergie de remonter. Ils l’enveloppent dans une couverture. Lui posent un masque à oxygène sur le visage. Elle claque des dents. Pas de larmes. La récupération des restes humains s’annonce plus compliquée. Elle refuse qu’on l‘hospitalise sur le continent. Elle veut rester près de ses parents. Sirène hurlante, le camion rouge prend la direction du port et la dépose au carénage, devant ce qui s’avère être… la station Covid municipale !
Une infirmière en combinaison intégrale la réceptionne et la met au repos dans la salle d’examen totalement vide. Surréaliste. Elle l’informe qu’un officier viendra la chercher pour prendre sa déposition. Ses parents sont prévenus. Ils l’attendent. La voiture des gendarmes la ramènera chez eux après. C’est promis mademoiselle.
Quelle ironie du sort ! Elle est au même endroit que lors du sauvetage des oiseaux il y a deux ans ! Et c’est une collègue infirmière Covid qui prend soin d’elle ! Après une longue crise de fou rire, elle finit par trouver un demi-sommeil entrecoupé de visions incohérentes.

Deux heures plus tard, un homme en uniforme l’invite à l’accompagner. Elle l’a déjà vu quelque part. Après un court trajet en voiture, il l’installe dans l’annexe de la Gendarmerie. « Faudra faire un examen chez le docteur de l’île » sont ses premiers mots. « À moins que vous ne préfériez l’hôpital de Quiberon ? »
Bien sûr, expliquer tous ces hématomes... Non, le toubib, ça ira. Elle ne veut pas quitter l’île. Ça y est, elle le reconnaît ! Quelques cheveux blancs et autant de kilos en supplément.
Celui qui avait dirigé les recherches, pour Laure, il y a deux ans. Impassible, il regarde la vidéo.
— Je vais t’enterrer avec ta copine, murmure-t-il comme pour lui-même. Une étincelle dans son regard fait comprendre à la jeune femme que le dossier est clos.
— Vous voudrez bien me laisser votre phone quelques jours ? Je l’expédie sur le continent pour faire une copie authentifiée de la séquence vidéo. Ah ! Au fait, je préfèrerais que vous restiez joignable dans le coin, pendant ce temps-là.
Silence. Il reprend :
— À l’époque, nous avions auditionné Erwan, au même titre que tous les autres. Son alibi était faible : jogging autour de l’île. Des touristes avaient confirmé son passage vers la côte sauvage, mais nous manquions de pièces tangibles. Pas de traces de lutte, pas d’objets appartenant à la victime, pas d’horaires ni de témoins ni de cadavre… Impossible d’aller plus loin sans éléments matériels.
Audrey acquiesce d’un hochement de tête. Elle a compris cela depuis longtemps. Elle n’éprouve aucun ressentiment à l’encontre des enquêteurs.
— Il n’y aura pas de procès. Vous savez que l’on ne juge pas un mort n’est-ce pas ? 
Bien sûr, elle le sait. On a des notions de droit pénal dans son métier… Mais il a quand même raison de le souligner. Comme un moment de désarroi en l’entendant. Elle se met à penser à la famille de Laure pour qui la suite ne sera que routine administrative : ADN, identification, inhumation… Un deuil insoutenable. La gorge nouée, elle sent monter les larmes.
En face, une femme hurle sur le trottoir. Le local de la gendarmerie occupe une maison en pierre à la sortie sud du bourg avec, au rez-de-chaussée, le bureau de l’officier de service. La fenêtre donne sur la rue principale. Aux premières loges pour voir madame Lehig, la maman d’Erwan, échevelée, hors d’elle, déchirer ses habits, s’arracher les cheveux et crier vers eux :
— C’est une menteuse, une meurtrière, elle a assassiné mon fils ! Ne la croyez pas, renseignez-vous sur elle. Elle a tué plein de gens à l’hôpital de Rennes ! 
— Quelque chose à ajouter ? demande le gendarme, en tournant la tête vers Audrey.
— Non. Rien à dire de plus.
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M. Iraje · il y a
Une belle surprise, même si je suis resté un long moment suspendu à la falaise.
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JHC · il y a
merci M.Irage, à bientôt :)
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Zou zou · il y a
Oui aux cris de la mer qui font tant de bien... Merci, JHC
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JHC · il y a
Merci Zouzou Zouzou, content de vous avoir dépaysée un peu :)
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Eric Chomienne · il y a
La belle découverte, merci d'être passé (sans bruit) cela m'a permis de passer un bon moment. Je reviendrai
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JHC · il y a
Merci Eric, content que ça vous ait plu !
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Pierre-Yves Poindron · il y a
Bravo.
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JHC · il y a
merci Pierre-Yves, à bientôt :)
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JAC B · il y a
Très chouette cette histoire JHC; J'aime autant l'atmosphère que la cause, l'intrigue que l'actualité de fond et l'authenticité des personnages qui nous fait hésiter entre fiction et réalité. Le suspens est bien mené on ne voit pas les 17mn passer. Bravo, mon soutien avec plaisir.
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JHC · il y a
Merci pour le passage, JACB, et content que ça vous ai plu :)
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Jeanne en B · il y a
Bravo, rien à dire de plus :-)
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JHC · il y a
Merci Jeanne :)
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Isabelle Lambin · il y a
Un bon texte JHC , une belle plume, des personnes bien dépeints, du rythme et une bonne intrigue
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JHC · il y a
grand merci Isabelle, à bientôt :)
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Freddy Potec · il y a
je vote et vous souhaite bonne chance au GP automne.
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JHC · il y a
C'est gentil, Freddy, merci !
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Brandon Ngniaouo · il y a
Un beau récit. Une écriture magnifique.
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JHC · il y a
merci beaucoup Brandon :)

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