Rêves en Grève

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« C'est à prendre ou à laisser. »
Leur représentant ne dit rien de plus avec sa cigarette chocolatée au bec. Quelques secondes de réflexion, et il la croque à pleines dents. Ce qui nous attend si nous ne cédons pas à ces piranhas ? Je parviens à rester stoïque, même si je sens que Bertrand à côté bouillonne intérieurement. Les nerfs ne sont plus ce qu'ils étaient à quarante ans. Ses yeux sont rivés sur le tableau de contrôle alors que les indicateurs sont toujours au vert. L'impression qu'il me dégouline dessus, mais nous devons absolument garder la tête froide.
La feuille posée entre nous, j'entends les voix geignardes à l'extérieur qui martèlent à l'unisson sur les vitres. Les revendications sont scribouillées avec un gros marqueur rouge. Je jette un coup d'œil au secrétaire qui avale goulûment un paquet de chips en répandant des miettes de partout. Il prend ses aises, assoit son autorité, il n'a que sept ans.
J'espérais que disposer des dizaines de confiseries et autres délices de malbouffe suffirait à les distraire pour résoudre ce conflit. Mais ils ont appris depuis notre dernière entrevue. J'ai affaire aux plus anciens, ceux qui quitteront la centrale d'ici quelques années et veulent laisser un héritage. Des incorruptibles. C'est bien ma veine.
« Alors ? »
Le petit Billy trépigne avec son crayon qui s'agite sur le bloc-notes, multipliant des esquisses qui s'organisent rapidement en une fascinante fresque archaïque. C'est le plus gradé, le plus talentueux, le plus chieur aussi. Celui qui guette sa poussée de croissance depuis huit ans, et nous mordille les mollets en attendant. Comme si ça allait accélérer le processus.
Je saisis la liste de réclamations et la détaille, impassible, tandis que des dizaines de petits bonshommes cavalent en panique dans mon crâne. Ils croient peut-être que se percuter frontalement va établir un plan d'attaque.
« Des temps de récréation doublés, de nouvelles couvertures aux emblèmes des superhéros préférés de chacun, tripler la ration de chocolat hebdomadaire, prohibition des épinards à la cafétéria, investissements supplémentaires dans le plan reconversion-majorité, une réduction des horaires de travail pour rééquilibrer la vie professionnelle et privée... »
« Nous sommes tous d'accord pour considérer que huit heures de dodo seraient plus raisonnables que les dix actuelles. Tu sais ce que c'est, tu étais l'un des nôtres après tout ».
Je jauge le petit Billy du regard, il me fait un clin d'œil. J'ai envie de gifler ce visage de poupon pubère. Quelle idée de lui apprendre les ficelles puis d'accepter un poste de manager de l'autre côté. « Tout se passera bien, vous vous connaissez, vous saurez faire preuve d'entente... ». Rien que d'y repenser, j'ai envie de bouffer ma cravate et de m'étouffer avec pour abréger cette punition.
« C'est une plaisanterie ?! Nous ne pouvons pas accepter ça ! »
Du calme Bertrand, ta voix de crécelle me donne le tournis. Toujours absorbé par le niveau d'alerte qui est passé au jaune. Après seulement une heure de grève... Nous sommes cuits.
Et son cerveau de financier qui est en train de calculer de façon exponentielle les pertes pour chaque seconde d'improductivité. Il va me tomber dans les bras, sa chemise imbibée est déjà tout juste bonne à servir de chiffon. Une idée me vient :
« Nous sommes prêts à négocier sur certains points, mais il va falloir que vous révisiez vos positions... ».
« À prendre, ou à laisser. »
« Réfléchissez. Votre temps à la centrale est limité. Dehors, vous serez à la merci des entreprises. Fini de jouer. Ce n'est pas dans votre intérêt d'être trop gourmand si vous voulez un minimum de sécurité par la suite... »
Le petit Billy garde sa mine fanfaronne, mais je sens que mon argument se faufile. Certains d'entre eux sont proches de la fin, et n'ont sûrement pas réfléchi au-delà. Le silence est ponctué par les mastications généreuses du secrétaire qui s'est attaqué à un deuxième paquet. Je laisse la toile prendre.
« Pensez un peu à vos mamans outrées par le bazar que vous causez ! Quelle honte ! »
Bertrand s'est toujours pris pour un cador de la négociation. De mon temps déjà. Il a cependant négligé un très léger détail. La plupart de ces mioches détestent leurs parents qui les ont loués à la société contre une copieuse rente annuelle. Un très léger détail, vraiment. Crétin. D'hésitantes grimaces, ils ressemblent maintenant aux statues de l'île de Pâques.
« À prendre ou à laisser. »
J'envisage de les expédier dans la galerie des cauchemars, mais le syndicat risquerait d'encourager la destruction des locaux, et ils ont un certain talent quand il s'agit de démembrer méthodiquement une machine dans le plus beau des chaos.
« Je suis prêt à remplacer les épinards par du poisson pané, et rajouter une ration de chocolat blanc par semaine. Une marque plus sucrée, ça devrait vous plaire. Quant aux heures de sommeil, je peux vous faire passer à neuf heures si la rentabilité est maintenue. »
Ils ne rétorquent rien, se contentent de bâiller en chœur. Derrière eux, au milieu des couveuses, j'entends le ton qui monte, l'impatience qui gronde. Les plus jeunes se sont privés de sieste pour faire front commun. Ça irrite.
« Nos amis vont finir par tout casser... »
« Je vous ai fait ma proposition... »
« Nous avons dit que c'était à prendre ou à laisser. »
« Je ne peux... »
« Plus de négociation. »
« Écoutez-moi ! »
« Faites ce qu'ils demandent ! Les indicateurs ! »
La vitre éclate. Une chaussure lancée par un gréviste, Bertrand qui est à l'agonie, et tous les voyants au rouge. La totalité de la région en black-out. Je n'ai plus le choix...

« Tope là ! »
Le petit Billy me tend sa main insolente, triomphant. J'envisage de lui marcher sur le pied, me venger un peu, je me réfrène.
Je maudis le jour où un idiot a découvert que les rêves des enfants pouvaient produire suffisamment d'électricité pour la totalité de la planète. À quand le jour où ils nous mettront définitivement au tapis ?
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Mireille Bosq · il y a
"l'éducation" libérale a fabriqué ces petits monstres qui copient très vite les mœurs des grands. (chantage à la grève).
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Roll Sisyphus · il y a
Ce récit semble avoir oublié qu'entre Papy Alzheimer accompagné de Mamy Parkinson d'une part, les Démons de Mini d'une autre part et nous même il ne peut qu'y avoir de l'orage dans l'air.
A cette heure "consumante" ou l'énergie durable est plus que nécessaire il convient de mettre les éclairs en boite.
Au passage si quelqu'un à une idée.
Passé le point d'interrogation final je me suis sauvé.
Merci de m'avoir prévenu !

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Anne K.G · il y a
Terribles négociateurs en culotte courte! Le narrateur n'avait aucune chance! J'ai presque honte de m'être autant amusé de ses déboires.
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françoise CLAUDE · il y a
Bravo ! Bien écrit et bien mené !
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Ginette Flora Amouma · il y a
Le conflit parents -enfants est loin d'être résolu .
A chaque génération , il y a une nouvelle stratégie à mettre en place !
Le ton très sérieux ricoche avec le sujet traité et provoque ainsi ..... de l'électricité !!

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Fred Panassac · il y a
Conte surréaliste et très drôle, on découvre le pot aux roses à la fin. La grève des enfants, j’adore !
Obliger les enfants à manger ce qu’il n’aiment pas, et à dormir trop longtemps car leurs rêves génèrent de l’énergie, mais où va-t-on ? C’est révoltant !
Et c’est aussi une satire sur les motifs de grève des adultes. J’aime beaucoup ce ton ludique !

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Daniel Grygiel Swistak · il y a
Un beau rêve, j'ai aimé mon soutien, mon site est triste du peu de visite!
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Chantal Sourire · il y a
Attention, enfant -roi ! Un texte agréable à lire.

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