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Rêver sa vie ou vivre ses rêves.

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CédricCoq

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Ai-je bien fait d'acheter le journal ce vendredi matin ? Quand j'ai lu l'annonce « vieille dame intrépide, téméraire, cherche compagnon ou compagne de voyage pour prendre le large. Contactez-le 0660669909 »
J'ai sauté sur l'occasion.
Après tout, qu'ai-je à perdre ?
Ai-je bien fait de décrocher mon téléphone ?
Je ne sais pas.
Une drôle de voix a résonné à mon oreille :
« Rendez-vous demain samedi à 20 heures sur le port face au voilier La Bérézina.
Soyez à l'heure. Ne posez pas de questions. »
Me voici, sur le quai, face à l'horizon, à attendre la venue de cette « vieille dame intrépide »

« La bérézina », il était là, sous mes yeux. Ce majestueux trois mâts faisait rêver tous les enfants, petits et grands qui, en le voyant, s'évadaient sur les océans de leurs imaginaires, à tous vents, voguant vers des nuages d'envies inassouvies. À lui seul il portait des générations de marins, des histoires plus qu'on ne peut en entendre durant toute une vie.
« La Bérézina », il en imposait par l'âge de sa carcasse, de son bois, par son élégance, son arrogance. Mais sous le vernis, je percevais quelques contes de piraterie. Quel était donc son histoire ?

Huit heures. Il était huit heures précises. Est-ce qu'une « vieille dame intrépide, téméraire » est ponctuelle ? Côté numérologie, je ne m'y connaissais guère, toutefois son numéro le 0660669909 n'utilisait que des 0, 6 et 9. C'était rond, doux et agréable. Des bulles avec des ficelles vers le haut ou vers le bas. Un côté charmant voire coquin. Ah la vieille, je l'avais bien imaginée à chaque fois différente. Parfois belle, parfois laide, parfois lumineuse, parfois éteinte. Je n'avais d'elle que sa voix à mon oreille à travers le téléphone. Une voix calme, stable, assurée, maternelle. Il en surgissait des personnages, des possibles visages, toujours fripés, jamais périmés. Des visages venus d'un autre temps. Des visages burinés par des vies bien remplies, repues. Des visages vivifiés par une lueur qui jaillit du cœur et s'exprime d’un ton serein, d'un regard profond. Le face à face me tardait.
Des vieilles, il y en avait plein qui passaient sur le quai. J'accrochais les regards dans l'espoir d'un retour. Beaucoup me répondaient d'un large sourire, heureux qu'un jeune homme leur porte un soupçon d'intérêt ; de ces regards qui rendent vivants, par la douce attention qu'ils véhiculent. Oui un regard c'est précieux, surtout chez les vieux. Un regard c'est se sentir exister dans un monde qui va trop vite.
Arpentant le quai dans l'attente de la vieille dame, je les observais, je les traquais, je leur imaginais des vies. Je scrutais. Je souriais. J'étais si jovial avec les passantes que l’une d’elles allait bien finir par me prendre pour un gigolo ! Un regard, un sourire, et la soirée serait assurée, égayée.
Alors je revins à la Bérézina, toujours là, patient, patiné par le temps. Moi du haut de ma quarantaine, j'attendais, impatient, qu'une vieille intrépide me libère de mon rendez-vous.

À cet instant, absent, noyé dans mes fantasmes de rencontres coquines improbables, je senti une main qui se posa sur mes reins. Je n'avais rien vu, rien entendu, totalement absent. Je sursautai me retournai avec un pas de recul. Elle était assise sur une chaise roulante. Réaction toujours stupide et stupéfiante. Oui la petite vieille était en chaise ! Il me fallut un instant d'adaptation, un silence pour se lier. Elle ressemblait à une pâtisserie qui nous fait saliver à l'idée de la grignoter. Son regard pétillait. Elle aimait la vie, d'une puissance que seule la souffrance semble pouvoir stimuler.
Venez boire un verre, on va discuter.
Elle me mit à l'aise tout de suite la mamie. Elle m'expliqua rapidement qu'elle avait la carcasse cabossée mais que le moteur relevait de l'horlogerie helvétique. Elle sentait la fougue de ses vingt ans rugir dans ses veines. Même si le cardiologue lui conseillait de ralentir la cadence. D'ailleurs elle n'allait plus le voir celui-là, il pensait déjà comme un vieux. Pour ses jambes, elle avait eu un accident de mobylette à vingt-deux ans. Dommage, moelle épinière sectionnée ! Pas si grave, les bras fonctionnaient encore et la tête turbinait. Alors Antoinette, elle fonçait.
Si elle avait mis cette annonce dans le journal, c'est qu'elle avait un rêve, un de plus à réaliser. Et pour cela elle cherchait un compagnon pour prendre le large.
— « Un jeune dynamique prêt au décollage ça doit bien encore exister ! Vous en êtes la preuve ? »
Oui elle voulait s'envoler Antoinette. Et moi je lui servirais d'ailes, de propulsion. Pour ses quatre-vingt ans, elle voulait voir les montagnes d'en haut, au-dessus des nuages, plus près du soleil, du seigneur. L'océan elle connaissait, c'était son quotidien. Mais les montagnes elle ne les avaient vues qu'à travers le poste de télévision. Alors elle cherchait un chauffeur pour la conduire, et faire la causette bien évidement. Des histoires, elle en avait plein sa mémoire, qui, elle, n'avait pas pris de rides. Son plan était précis. Aucun détail n'avait été laissé au hasard. C'était pour elle un pèlerinage au sommet. Ses yeux brillaient et j'y découvrais la petite fille. Les rêves ne semblent pas subir l'érosion du temps à condition que l'on s'en serve, souvent, question de survie chez certains. Son sourire s'accrochait au soleil. Elle m'embarqua dans des histoires de voyage à n'en plus finir. Étais-je prêt à la suivre ? Je buvais ses paroles et le chouchen qui me chauffait les tempes et le cœur.
La brume avait envahi le port et mon esprit. Les sourires se déliaient, les rires s'entrechoquaient. La complicité grandissait. Le périple avait semble-t-il commencé. Elle trépignait de joie à l'idée de gravir les montagnes, à l'idée de voir le monde d'en haut, de prendre de l'altitude. Elle qui vivait depuis toujours au niveau de la mer. Le temps avait marqué son visage de sillons souriants. La joie se lisait, là, face à moi. La vieille intrépide rayonnait d'un amour inconditionnel. Je n'avais pas la moitié de son âge et je me sentais déjà vieux. J'avais du mal à trouver mes mots. Elle me fascinait, me déstabilisait. Je la trouvais belle, d'une beauté qui a bu les années à la source. Ses yeux reflétaient le soleil au lever, celui qui libère des ténèbres, porte l'espoir dans les cœurs. Elle semblait à l'aube de sa vie, au pays des enfants sans âge, au pays de ceux qui croient à leurs rêves, et qui les vivent. Alors je me redressai et souris pour signaler que j'étais prêt à partager ce brin de vie, ce brin de folie, cette fougue. Je serais le chauffeur de madame, pousserais son fauteuil dans les pentes trop raides et prendrais garde à la descente. Je serais le compagnon d'aventure bienvenu et bienveillant en terre inconnue. J'acceptais la mission qui commencerait demain matin à huit heures précises. Direction le soleil levant.

Ça y est, j'y étais. Garé devant l'immeuble dans la voiture de location. À huit heures précises, je sonnais à l'interphone. Pas de réponse. Elle n'était pourtant pas sourde. Je sonnais de nouveau. Pas de réponse. Étonnant, elle qui semblait apprécier la ponctualité. Je lui téléphonai, seul son répondeur daignait se déclencher. Je me permis de déranger la gardienne qui me confirma qu'à huit heures madame Antoinette est « toujours » debout. Nous allâmes donc à sa porte. Personne ne répondait. La gardienne, Simone, et la doyenne Antoinette, se connaissaient bien depuis trente ans de vie commune dans l'immeuble. Cela m'a permis de découvrir un peu plus son histoire, celle d'une jeune veuve. Son mari riche industriel, souvent absent, était mort en mer lors d'une croisière pour conclure des contrats. Elle avait ainsi hérité d'un petit pactole. Aussi voua-t-elle sa vie à l'art. Elle voulait retrouver son fils. Oui, elle avait eu un enfant avec cet homme. Son « bébé » s'était sauvé le jour de ses dix-huit ans, avec l'autre moitié du butin. La vie mondaine et le décès de son père semblaient l’avoir laissé sans repère. Voilà bientôt vingt-deux ans qu'elle ne l'avait revu. Elle souhaitait lui faire une surprise pour ses quarante ans. Une surprise ! Elle avait besoin de sentir son odeur. Celle de sa chevelure, qui rappelle le placenta. L'odeur de l'animal, inscrite au plus profond de nos cellules, que nul mot ne peut décrire, mais qui nous relie à une tribu. Elle conclut en me disant que pour Antoinette c'était le grand jour, elle devait aller retrouver son fils dans les montagnes. Aussi Simone se permit-elle d'aller chercher son passe pour ouvrir la porte. Antoinette était endormie, souriante, allongée dans son canapé, un magazine traitant des alpes française sur sa poitrine, dans ses mains jointes. En m'approchant, je compris qu'Antoinette dormait d'un sommeil profond, un sommeil dont elle ne se réveillerait pas. Elle était déjà partie voir les montagnes d'en haut, au royaume des nuages, bien au-delà des sommets.

Malgré le choc du décès, je me suis senti léger, heureux d'avoir partagé les derniers instants de vie de cette passion puérile, l'impatience de vivre ses rêves, chaque jour, même après quatre-vingt printemps. La gendarmerie m'avait tout de même ramené à la réalité : ayant partagé sa dernière soirée, j'avais dû répondre à un interrogatoire avant d'être relâché.
Je me retrouvais là, une fois de plus, sur le quai, face à l'horizon, face à « la Bérézina ». Retour à la case départ, moins de 24 heures après mon attente de la vieille intrépide ! Des matelots s'agitaient sur les ponts. Je m'approchai. Une pancarte annonçait : « Cherche homme à tout faire pour un départ immédiat ». Une mouette m'encouragea par son cri qui me toucha au plus profond. Oui, mon agenda s'était vidé aussi vite qu'il ne s'était rempli la veille. Contaminé par la douce fougue d'Antoinette, j'allais enfin suivre la folie de mes rêves de piraterie enfantine en embarquant sur ce fameux trois mâts pour vivre l'aventure et écrire l'histoire, mon histoire.

PRIX

Image de Eté 2017
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Arlo · il y a
Très belle rencontre où le vent de la liberté souffle très fort. Réaliser ses rêves c'est partir vers de nouvelles vies. Bravo. Vous avez le vote d'Arlo qui vous invite à découvrir son dernier poème " à l'air du temps" retenu pour le prix été poésie. Bonne journée à vous.
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Lily Rose · il y a
Une belle ode aux rêves qui nous animent et nous rendent vivants ! Merci pour ce texte !
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Violette · il y a
Une belle plume qui sait faire passer beaucoup d'émotions tout au long du récit, surtout dans
la description des personnages.

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Keith Simmonds · il y a
Oui, la vie est bien faite de rêves et il faut bien y croire ! Mon vote !
Merci de venir assister à la métamorphose de ma “Petite chenille”
qui est en Finale pour le Prix Printemps 2017 !

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CédricCoq · il y a
Merci à tous pour vos encouragements. Je suis touché et ne sait pas quoi vous dire d'autre MERCI.
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Annielle · il y a
Bravo Cédric, je te reconnais bien là, dans ta positivité pleine de vie et d'énergie. Continue !!!! Annie de l'Atelier d'écriture
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Cookie · il y a
Aller jusqu'aux bout de nos rêves ! voilà une jolie histoire qui nous y invite. Très émouvant et beau ! j'aime et mon vote. bonne chance Cédric !
je suis en finale poèmes avec "insolite alliance" si ça vous dit.

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Geny Montel · il y a
Une histoire touchante, triste, mais qui nous montre que la vie reprend le dessus. Un beau récit !
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Mog · il y a
Il n'y a pas d'âge pour le rêve et la vie nous le prouve chaque jour !
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Evadailleurs · il y a
Une belle histoire, touchante et optimiste.
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