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Julien Da Silva

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C'est d'abord l’ouïe.
Le vent qui s'engouffre.
Il fait bruisser les feuilles à son passage, et transporte avec chaque bruit les essences des arbres qu'il croise. Il fait chanter les roches, à chaque relief sa tonalité, du grondement sourd du plateau, au sifflement du canyon, chaque aspérité crée sa musique.
Les plantes qui se déploient.
La mousse qui gonfle au contact de la rosée. Les fleurs qui se dressent pour capter les premières lueurs du matin. L'éclosion des bourgeons comme autant d'explosions.
L'eau qui se forme et se déforme au gré de ses envies.
La neige qui fond doucement. Le ruisseau qui prend de l'ampleur pour se transformer en torrent. La goutte qui se libère enfin de l'emprise du feuillage pour amorcer une chute vertigineuse.
La vie qui reprend son cours.
Les vers qui poursuivent leur inlassable voyage dans l'humus, concurrencés dans leur conquête du terrain par les taupes aveugles. Les fourmis en chasse de quelque nourriture pour leur reine. Les oiseaux qui bondissent sur leur branche avant de prendre leur envol. Les bourdons et le vrombissement de leur vol.
L’ouïe enclenche le processus, toujours.
L'odorat la suit comme une ombre.
Le fumet des plantes qui commence à exciter mes papilles.
Les asperges sauvages qui commencent à poindre sous les buissons. L'oseille et son acidité qui efface tout sauf l'ail des ours qui rend coup pour coup. Et l'écorce des arbres qu'il me faudra griffer pour en atteindre l'aubier.
L'arôme des fleurs qui s'impose.
Le parfum entêtant du mimosa qui envahit tout. La timidité des pâquerettes s'y devine pourtant. En cherchant un peu plus loin, on perçoit la puissance des jacinthes qui supplante bientôt tous les autres parfums.
Les effluves de la terre qui remontent.
Le pétrichor qui en émane à la levée des brumes. Le sous bois qui prend corps par les émanations du sol. On y devine tous les sédiments qui ont œuvré les derniers mois. Les corps décomposés qui le nourrissent, animaux et végétaux, les minéraux qui y reposent, témoins prisonniers de centaines de lunes.
Les traces des animaux qui affluent.
L'odeur de la biche qui échappe aux regards pour mettre bas. La douce fragrance du troupeau qui est perturbée par le dégoûtant relent du tabac des hommes auquel se mêle la puanteur de leurs chiens de garde.
Tous ces détails ont réveillé mes papilles.
Le goût, est toujours celui qui me décide.
Car tous les signes m’emmènent vers ma faim et ma soif. Mon sens aigu du goût ne me renvoie pour l'instant que la fade présence de ma langue et de mes dents dans ma gueule.
Oui, il est temps de sortir de ma tanière.
Je déploie tous mes efforts pour sentir le bout de mes pattes, et réveille mon toucher.
La froideur de la roche qui me soutient contraste avec la douceur de l'air qui m'entoure. Lorsque je me suis endormi la chaleur de la terre me permettait pourtant d'oublier la froideur cruelle de l'air.
L'engourdissement de mes muscles se dissipe peu à peu. Mes épaules poussent mes pattes et me redressent.
La pénombre m'entoure encore. Mais je distingue la lumière si caractéristique du soleil sur mon flanc de montagne à l'extérieur.
Je mets en branle mes articulations vers la sortie.
Tous mes sens tendent à découvrir le paysage qui se déploie au dehors. La vie y a repris me disent mes oreilles, et elle y est alléchante me disent mes narines, et il y fait chaud me dit ma peau.
Je laisse derrière moi ma tanière et l'hiver, devant moi le printemps et le massif de Tabe, pour enfin sortir de ce long sommeil, étancher ma soif et apaiser ma faim.
Enfin, j'ouvre les yeux. Mes cinq sens en alerte me rappellent la beauté du printemps et de tout ce qui m'y attend.
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