Réveil coupable

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Elle est déjà réveillée quand j’émerge. Allongée sur le flanc, la tête posée dans sa main à la manière des catins romaines, alanguies et lascives, elle me regarde en souriant. Ses doigts fins s’entortillent dans les poils de mon torse. Elle se penche sur moi et m’embrasse. L’espace d’un instant, les yeux mi-clos, je crois que c’est elle. Ses longs cheveux d’ébène, ses boucles parfaites. La manière qu’elle a de tendre le cou. Je lui souris et lui rends son baiser du bout des lèvres. Et puis je réalise. Ce ne sont ni ses lèvres, ni son odeur. Et quand j’ouvre finalement les yeux, il n’y a aucune boucle dans ses cheveux châtains, raides et emmêlés. Qui plus est, Emma ne m’a jamais regardé dormir. Jamais.

Fait chier.

Je me redresse d’un coup. La chambre se met à tourner, mon sourire s’efface. Je ferme les yeux pour ne pas vomir.

— Bonjour toi.

Le son de sa voix me fait l’effet d’un séisme. Une secousse ébranle mon corps tout entier et au moment où l’onde de choc parvient à mon cœur, je sens une vague de culpabilité m’assaillir avec la violence d’un tsunami. Sur l’instant, je voudrais mourir désintégré. Disparaitre instantanément. Comme un méchant après un kaméaméa dans Dragon Ball Z, un dessin animé que regarde mon fils. L’implosion ultime. Être là, et l’instant d’après, n’être plus rien. Partir en ne laissant aucune trace. Un mouvement me sort de ma torpeur, et malgré la nausée, je parviens à déglutir un « Salut » guttural. J’ai la bouche pâteuse, une barre transversale dans la tête et un besoin d’eau urgent. Des litres d’eau même, pour purifier mon corps. Mais plus encore, j’ai besoin de solitude. Je donnerais n’importe quoi pour ne pas être là, dans ce lit aux draps défaits, avec Véro, cette fille que je n’aime pas et qui me demande une tendresse que je ne peux lui offrir.

— Bien dormi ?
— Je crois. Mais j’ai une gueule de bois terrible.
— Avec ce que t’as bu hier, ça ne m’étonne pas !, me dit-elle en souriant.

Je n’ai aucune envie de parler. Je n’ai pas envie d’être là. Il faut que je parte.

Elle se penche sur moi pour m’embrasser à nouveau. Je fais un geste de recul.

— Pas de bisou?
— Bof, pas là, non, dis-je en faisant la moue.
— Ah oui, j’avais oublié que tu n’es pas du matin... C’est pas grave, je vais te faire un bon café et ça ira mieux après.
— T’embêtes pas, va. J'vais pas rester.

Ma remarque l’arrête net dans son élan. Une jambe sur le lit, l’autre tendue en dehors, les deux bras en appui sur le matelas en position du sprinteur au départ d’une course, elle me regarde, hésitante.

— Quoi ? Tu vas quand même bien prendre le petit déj’ avec moi, non ?

Non. Ne me regarde pas avec ces yeux-là. S’il te plaît, pas maintenant, pas aujourd’hui. Je veux juste partir. Je veux juste être seul.

— Non. J’ai... j’ai des choses à faire.

Son visage se crispe, son sourcil se soulève, et d’un geste brusque, elle sort du lit. Ses seins rebondissent un instant. Je ne peux m’empêcher de les regarder.

— Des choses à faire ? Quel genre de choses ? Boire ? Fumer ? Écrire tes merdes ? C’est ça tes choses à faire?

Le timbre de sa voix change. Ses mots, chargés de peine et de colère, sortent avec une rapidité déconcertante pour un réveil.

— Réponds-moi.

Pour te dire quoi ? Ce que tu ne veux pas entendre ?

— Tu vas encore passer ta journée à déprimer, à te morfondre pour ta femme ?
— Tais-toi, s’il te plaît.
— Mais elle ne t’aime plus. Passe à autre chose putain ! Ça fait plus de six mois maintenant !
— Ta gueule !

Le ton de ma voix, hargneux et sec, me surprend. Il faut que je me calme. Il faut que je parte.

— Ne me parle pas comme ça !

Tu as raison. Je n’ai pas le droit de te parler comme ça. Mais ne m’y oblige pas.

...

Et puis merde.

— Qu’est-ce que tu fais ?
— Je m’en vais.
— Non. Reste.

Elle se jette à genou en travers du lit, tend le bras pour me toucher mais se retient au dernier moment, de peur de me voir esquiver à nouveau. Elle cherche mon regard et le trouve. Je détourne la tête. C’est trop. Le ton suppliant de sa voix, la détresse au fond de ses yeux : ça devrait me toucher mais ça me répugne. Je ne peux pas le supporter. Non...

— Je ne peux pas.

J’enfile mon jean.

— Dis plutôt que tu ne veux pas !

Mon t-shirt.

— T’es un salaud.

À genoux sur le lit, elle s’effondre en sanglots. Recroquevillée de cette façon, la tête dans ses mains, toute sa colère semble avoir disparue, irrémédiablement remplacée par une tristesse infinie. Il m’apparaît soudain que mon départ n’est sans doute pas la seule cause de son chagrin. Derrière les larmes se joue une autre scène, un autre film, dont je ne suis qu’un personnage secondaire. Malgré tout, ses sanglots rappellent un reste de culpabilité chrétienne enfoui au fond de mes entrailles.

— Écoute Véro...
— Quoi ?

À la manière qu’elle a de me regarder comme le Messie ressuscité, je sens que je dois faire attention à ce que je vais dire.

— Je suis... désolé.
— Désolé ?

Et merde...

— Tu es désolé ?

Mais je ne suis que Juda.

Sa voix devient une plainte. Je détourne la tête une nouvelle fois, je ne le supporte pas. Je n’aurais pas dû essayer de lui expliquer. Je ne suis bon à rien.

— Oui, je suis désolé.
— T’es désolé pour quoi ?
— Pour ça. Pour hier.
— T’es désolé pour hier ?
— Mais non mais... C’est pas ça, mais tu dois comprendre.
— Qu’est-ce que je dois comprendre ?

Je m’efforce de la regarder. Ses cheveux emmêlés, ses yeux bouffis et son nez rouge. L’imperfection de son bassin, la forme irrégulière de ses seins.

Tu dois comprendre que je ne t’aime pas. Que je ne t’aimerai jamais. Que tu ne m’inspires rien d’autre qu’une envie de baiser quand je suis ivre. Tu dois comprendre que quand le lendemain matin je te regarde, j’ai honte de moi. J’ai honte de moi car j’ai l’impression de la tromper. Tu dois comprendre enfin que c’est par pitié et par lâcheté que je te prends : par pitié car tu fais partie du bas du panier, comme moi, tu es une perdante, quand je te regarde, je me vois triste et misérable dans tes yeux ; par lâcheté car jamais je n’assumerai d’être avec toi devant d’autres personnes. Je suis lâche. C’est tout ce que tu dois comprendre.

— Rien.
— Si ! Dis-moi ! Tu me dois ça ! Tu me le dois.
— Mais bordel, c’est juste que... c’est juste que je pense à elle, là, maintenant. Donc je n’peux pas rester avec toi. Tu peux comprendre ça ? Hein? J’ai l’impression de la tromper !
— De la tromper ?
— Oui.
— Mais elle t’a quitté !! Elle t’a quitté putain ! Elle ne reviendra pas.

Elle ne peut pas comprendre. A-t-elle déjà seulement aimé comme je l’aime ? Cette frénésie que l’on ressent, cette folie, aussi effrayante que réconfortante ? Cette angoisse qui m’étreint quand je ne suis pas avec elle, l’a-t-elle seulement déjà éprouvée ? Non. Alors, à quoi bon ?

— Écoute, je suis désolé. Je...
— Arrête de dire que tu es désolé.
— Je ne peux pas rester avec toi maintenant parce que je pense à elle. Un point c’est tout.
— Et hier soir, tu pensais à elle quand tu m’as baisée ?
— Laisse tomber.
— Non !!
— M’emmerde pas, ok ?! Je ne t’ai rien demandé et je ne t’ai jamais rien promis non plus ! Et en ce moment, je ne suis pas bien. Alors ce matin, laisse-moi partir et me pose pas de questions.
— Ne pas te poser de questions ? Et toi, tu t’en poses parfois ? Tu t’es déjà demandé si j’allais bien ? Hier, quand t’es venu me trouver, que t’étais déjà bourré comme une panière à linge sale, tu t’es demandé si j’avais vraiment envie de t’voir?
— Hier c’était hier. Et puis j’étais saoul.
— Ah, ça y est, on y vient !
— Écoute, ne me fais pas dire ce que je ne veux pas dire. Je fais des efforts pour l’oublier, je t’assure, mais il ne faut pas trop m’en demander le matin, et tu le sais.
— Hier c’était un effort ? C’est ça que t’es en train de me dire ? Que me baiser, c’était un effort pour l’oublier ?

Je ne peux plus supporter ses questions. On tourne en rond. Qu’on en finisse.

— Appelle ça comme tu veux.
— T’es un connard. T’es un vrai connard.
— Ouais, on me l'a déjà dit.
— DEGAGE!!!
— Ouais. J’y vais.
— DEGAAAAAAAAAAAAAAAGE!!!

En quelques enjambées, je suis devant la porte. Elle s’ouvre sans un bruit. Je la referme doucement, et immédiatement, je me sens mieux. Comme si le simple fait d’avoir quitté la maison me soulageait du poids de la culpabilité. Dehors, le ciel est gris et une pluie fine et froide enveloppe l’univers dans un silence salvateur. Une odeur de goudron mouillé emplit l’air. J’ignore pourquoi mais cette odeur me rassure. Sans doute est-ce parce que depuis mon réveil, c’est la première chose que je ne redoute pas. Cette odeur familière me replace dans le monde : là, maintenant, je sens le goudron mouillé parce qu’il pleut. Une cause, une conséquence. Le reste n’a aucune importance. En me concentrant sur cet effluve, je parviens presque à ignorer la tempête qui frappe les parois de mon crâne.

Je marche ainsi sur une bonne centaine de mètres avant de sortir machinalement mon paquet de cigarettes. Bien que je ne sois pas sûr d’en avoir envie, j’ouvre le paquet, prends une tige et tâte mes poches à la recherche de mon briquet. Dans la poche arrière gauche de mon jean, je devine la forme d’un préservatif dans son emballage. Un frisson, que je m’efforce de vite oublier, me parcourt l’échine. Quand je trouve enfin mon briquet, je suis certain que le tabac va m’écœurer. Pourtant, je fais glisser mon pouce sur la roulette, regarde la flamme s’agiter dans le creux de ma main et tire sur la cigarette jusqu’à ce que le bout devienne incandescent. La première bouffée me donne immédiatement la nausée. Un violent spasme me secoue. Un éclaireur avant la cavalerie. Je lève les yeux en quête d’un coin tranquille où vomir mais n’en trouve pas. La rue résidentielle ne m’offre que son trottoir, vierge de voiture en cette heure matinale. Je fais quelques pas et me retrouve la tête au-dessus d’une petite haie de thuyas d’à peine un mètre de haut. Et là, je vomis. À grands flots. Sur la fin, je m’en mets même un peu sur le bout des pompes. Du beau travail.

Quand je me redresse, je me sens mieux. Un homme, la cinquantaine bien tassée, me toise de sa terrasse située à quelques mètres de moi. Apparemment, les thuyas sont les siens. Plus énervé qu’inquiet, il me demande :

— Ça va ?

Avant que je ne puisse lui répondre, je sens une deuxième remontée. Je me suis redressé trop vite. J’aimerais partir ailleurs mais je ne peux pas bouger : j’ai les jambes flageolantes. À peine ai-je le temps de me rebaisser que voilà la petite sœur qui arrive au grand galop.

— Non mais oh ! Vous n’pouvez pas aller faire ça ailleurs ?!
— Pas là, parviens-je à lui glisser avant une nouvelle éructation.
— Barrez-vous de chez moi !!
— Peux pas bouger, j’vous dis. Pis le trottoir est à tout le monde.
— Ah dis donc, tu ne manques pas de culot, toi ! Attends, tu vas voir !

Quand je lève les yeux, je le vois qui entre dans sa baraque. J’en profite tant bien que mal pour mettre les voiles. C’est une dure journée qui commence. Une de plus.

Sur le chemin qui me ramène chez moi, je décide de m’arrêter dans un bar. La pluie tombe désormais à grands seaux et je tremble comme une feuille. Pendant que la patronne me prépare un café — je suis son seul client —, je file me débarbouiller aux toilettes. Dans le miroir, je toise mon visage, blanc comme un linge. Plus que la colère ou la culpabilité, c’est l’abattement qui me cueille cette fois-ci. En plus de cernes très marqués, j’ai la peau sèche, de l’eczéma sur les tempes et mes lèvres ressemblent à un chemin de terre en hiver : à la fois dur et parsemé de crevasses. J’ai l’impression qu’on m’a maquillé pour me vieillir d’une bonne dizaine années. Putain de vie de merde.

Fuyant mon reflet morne et inquiétant, je bois quelques gorgées d’eau et me savonne le visage. Mais l’eau ne passe pas. Je sens un nœud dans mon ventre. Prenant mon courage à deux mains, je décide de me faire vomir. J’ai la tête qui tourne encore un peu et je sais que ça peut me faire du bien. Je vérifie qu’il n’y a personne dans les toilettes et ouvre la première porte : la cuvette est pleine de traces marron. J’opte pour la seconde cabine, plus propre. Je souffle un grand coup et m’enfonce deux doigts au fond de la gorge. Après quelques hoquets, l’eau ressort, suivie de près par de la bile. Je fais un boucan de tous les diables. Ça me brûle la gorge mais quand je me redresse, je me sens mieux. Mon ventre émet un gargouillement sonore semblable aux rots retentissants que font les bébés après avoir mangé. Je souris pour la première fois de la matinée et tire la chasse quand quelqu’un entre :

— Qu’est-ce qui se passe ?

C’est une grosse voix.

— Rien.

Je sors de ma cabine. La patronne du bistrot se tient devant moi. Un beau morceau comme dirait mon père. Elle doit bien faire dans les quatre-vingts kilos pour autant de centimètres au-dessus de la taille.

— Ça va ?
— J’ai connu des jours meilleurs, parviens-je à articuler en m’essuyant la bouche d’un revers de manche.

Elle me regarde de haut en bas, reste bloquée sur les traces de vomi de mes chaussures et remonte finalement à hauteur d’yeux.

— C’est une cuite ?
— Ça m’en a tout l’air, lui réponds-je, en la jouant vieil habitué, pleinement conscient de passer pour un crâneur imbécile.
— Vous avez nettoyé la cuvette ?
— Ouais, c’est bon, dis-je en pensant à la première cabine, absolument dégueulasse.
—Très bien. Rincez- vous la bouche et suivez-moi. Votre café va refroidir.

Je me rince la bouche, jette un dernier coup d’œil à mon visage, lui fais une petite grimace complice et rejoins la patronne dans la salle.

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