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Rêve de voyage

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Florence

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Le bus arriva à la station alors que je venais de m’y arrêter. Ce matin de mai, la vie était habillée d’un camaïeu de gris : le ciel, les pavés luisants sous la pluie, les capuchons, le vague à l’âme qui m’accompagnait depuis la nuit passée. L’averse, intense à ce moment-là, opacifiait le paysage urbain. Il faisait à peine clair. La tristesse était pour ainsi dire palpable.
Je montai dans le véhicule. Il était habité par un silence presqu’oppressant. Heureusement, le sourire du chauffeur me réconforta. Je poussai un profond soupir et remarquai que le stress avait bloqué ma respiration lorsque la porte s’était ouverte. Je croisai le regard d’une très vieille dame. Le peu de cheveux qui lui restait étaient tirés en arrière et tentaient de former un semblant de chignon. Elle était maigre. Sur ses mains, les veines presque noires étaient saillantes. Les rides très creusées sur son visage jouaient au mikado. Toutefois, son regard restait vif grâce à la couleur bleu acier de ses yeux. Elle m’adressa, de ses fines et pâles lèvres, un sourire affectueux. Je m’assis sur la banquette, de l’autre côté du couloir. Un jeune homme était debout, devant moi, le crâne entièrement bandé. Son regard m’intrigua. Ses yeux scrutaient un invisible horizon. Il semblait ailleurs, loin de nous et aucune expression n’animait son visage. On aurait dit qu’il attendait la réponse à une question. Aucun signe d’impatience, pas la moindre trace de bonheur, de colère, de tristesse ne se dessinaient. A l’arrêt suivant, un vieux monsieur très chic, en smoking bleu nuit, vint prendre place à mes côtés. Tout de suite, il s’épancha. Il était à l’opéra avec sa femme. C’était à l’occasion de son anniversaire. Soudain, il avait ressenti une douleur très vive dans la poitrine et puis plus rien. Non, il avait beau réfléchir, il ne se rappelait pas de la suite des événements. Dehors il continuait à pleuvoir mais plus légèrement. Le changement de couleurs m’interpella. Le camaïeu était dans les tonalités de vert dorénavant : celui très tendre des prairies ou presque bleuté des cultures cernées du vert un peu plus soutenu des haies vives. Elles créaient un paysage de mosaïque. Au loin, celui très foncé des sapins complétait ce tableau bucolique.
Le chauffeur introduisit un CD dans le lecteur. Il avait choisi le dernier opus d’Ibrahim Maalouf. Sa trompette me remémorait le concert auquel j’avais assisté. Cela me paraissait si loin. C’était quand ? Je n’aurais su le dire. Presqu’aussitôt, l’atmosphère se détendit. Les passagers commencèrent à échanger quelques mots. Sauf le garçon devant moi, toujours absent, ailleurs, muet.
Le bus s’arrêta une fois encore afin de permettre à une jeune femme de monter. Elle nous surprit beaucoup : elle était en chemise de nuit, ses longs cheveux bruns n’étaient pas coiffés. Et surtout, elle semblait submergée par l’émotion. Ses yeux gonflés nous indiquaient qu’elle pleurait depuis longtemps. Entre deux sanglots, elle ne prononçait que ces mots : « mon bébé ». Le chauffeur tenta moult fois de la rassurer : «  Ne vous inquiétez pas. Son papa s’occupe déjà de lui. Il est bien entouré. Bien sûr que vos parents lui parleront de vous, bien sûr qu’ils lui expliqueront. Allez vous asseoir. » Elle avança en trainant ses pieds nus dans des mules jaune pâle, assorties à sa chemise de nuit. En passant près de la vieille dame, celle-ci lui prit les mains. Geste de compassion. Elle continuait à pleurer. Son chagrin semblait intarissable.
A l’extérieur, la pluie avait cessé. Le soleil semblait redoubler d’efforts pour s’imposer. Le ciel osait quitter son épais manteau gris et nous dévoilait sa nouvelle tenue d’un bleu soutenu, comme pour rappeler qu’il était temps que le printemps s’incruste dans le cycle des saisons. Tous nos regards se tournèrent vers l’extérieur. Les discussions cessèrent lorsqu’apparurent d’immenses fleurs multicolores. Imaginez d’énormes renoncules rouges, orange, roses. Elles constituaient un patchwork chatoyant. Nous étions tous d’accord : jamais personne n’avait vu un tel spectacle dans la nature. Mais où étions-nous donc ? En fait, la question était posée par simple curiosité car personne ne semblait s’inquiéter de la destination, ni de la raison de ce voyage. Il semblait aller de soi. Nous étions dans une bulle de sérénité.
Maintenant le soleil nous faisait parvenir sa chaleur à travers les vitres que nous avons rapidement entrouvertes. Cette belle lumière de presque midi faisait les ombres toutes petites et très marquées au sol. S’ajouta à cette vision magique le son à peine audible, à cet instant, de quelque chose qui ressemblait à une fanfare. Oui, c’était bien cela ; d’abord les tambours et les cymbales. Nous regardions en direction de l’arrière du bus. D’ici, on ne voyait rien, d’abord parce que chaque tour de roue faisait naître un nuage de poussière. Ensuite parce que les supposés musiciens devaient être encore loin de nous. Seuls les reflets du soleil sur les cuivres donnaient naissance à une myriade d’étoiles en plein jour. L’air joué était entrainant. La vieille dame intervint : « ça me rappelle les harmonies qui accompagnaient les majorettes lorsque j’étais jeune ». Quelqu’un demanda ce qu’était une majorette. Le vieux monsieur se leva, comme les bons élèves d’autrefois quand la maîtresse avait posé une question. « Ce sont les pom-pom girls d’aujourd’hui. » Il souriait, heureux d’avoir été le premier à donner la bonne réponse. Peut-être était-il un habitué des jeux télévisés ? Il faudrait que je lui pose la question. Dehors, le son s’amplifiait. Maintenant on distinguait le timbre aigrelet des flûtes et le « ra pla pla » des tambours. Sous nos yeux ébahis, les fleurs commençaient à danser dans les prairies. Nous étions époustouflés, ébahis mais décidés à participer à cette ambiance festive. Certains commencèrent à taper dans leurs mains. Bientôt, leur enthousiasme se communiqua à tous les passagers. Même le jeune homme à la tête bandée semblait renoncer à ses questionnements et à profiter de l’atmosphère bon enfant du moment.
Lorsque la fanfare arriva enfin à la hauteur du bus, elle entamait un air enlevé, presque dansant. Alors, on vit se précipiter vers nous une foule étrange : étaient réunis là des jeunes, des vieux, des élégantes, des mal lotis, des gens de toutes couleurs. Ils avaient toutefois un point commun : le sourire. Un sourire radieux, celui du bonheur.
La porte du bus s’ouvrit, la fanfare redoubla d’intensité, des anges déroulèrent de longues banderoles. Bientôt, je pus lire : »soyez les bienvenus au paradis».
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