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Rêve de Castille

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Pierre Lieutaud

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C'était un soir d'été de Castille. Le Franquisme régnait sans partage et nous, seuls au monde pendant que les cigales déchiraient le silence des landes craquelées, perclus de désespoir, couverts de la poussière des chemins muletiers, nous marchions. « Seigneur donnez-nous notre pain quotidien », une supplique murmurée pour défier nos maîtres, marcher, marcher encore jusqu’à la nuit pour atteindre, là-bas sur l’arrondi dépouillé des collines, nos pauvres maisons, nos femmes et nos enfants. Là-bas, depuis toujours, un noir tambour de deuil battait une pavane qui rythmait notre vie. Dieu, oublieux des hommes insignifiants, nous avait laissé là pendant que les toréadors tuaient dans les arènes à la gloire du Caudillo, les jeunes filles impubères étaient livrées pour quelques sous aux touristes fortunés et le soleil, toujours et encore, indifférent aux régimes et aux dictatures, écrasait de sa chaleur les plaines et les montagnes.

Le diable était ce jour-là en colère, une colère noire de diable de pays de dictature. Son monde s'en allait à vau l'eau. Les gens de cette province n'avaient plus l'assiduité obséquieuse dans l'ombre fraîche des cathédrales, les femmes se prosternaient devant les autels avec un regard absent, comme maîtresses serviles dont l'esprit voguait dans des contrées lointaines, les maîtres d'école, au fond dans de grandes classes blanches à l'odeur d'écurie, faisaient chanter à mi-voix des ballades inscrites sur la liste des chansons à éviter, les ouvriers criaient devant les bouches à feu des usines des mots qu'il ne pouvait comprendre et les mendiants se blottissaient dans leurs guenilles au passage des cavalcades régnantes avec au coin des yeux des pays de cocagne où des pièces d'or tintaient dans leurs sébiles.

Il avait pourtant fait son travail. Le rêve de la république finissait dans le sang. On fusillait au coin des rues, dans les allées des cimetières, des files de prêtres à sa dévotion défilaient devant des archevêques en tenue d’apparat, mitres enchâssées de rubis et d’or, crosses d’ivoire ornée des volutes sans fin, sur les esplanades, en plein soleil, les chenilles des tanks passaient sur le corps des femmes et des enfants. Des restes sanguinolents de madones éventrées dont on ne distinguait plus que la longue chevelure, des flaques de sang ou baignaient de petits corps qui semblaient des restes d’avortements, des tissus, des étoffes, des pèlerines, faisaient cahoter doucement les machines de mort qui s’avançaient vers d’autres rues, d’autres places, d'autres corps. Du fond des prisons montaient les hurlements des nouveaux suppliciés pendant que les escadres de bombardiers d'Allemagne, lentement, avec la précision perverses des indifférents semaient de longs tapis de bombes incendiaires sur les villes endormies.

Sa tâche n'était pas terminée, les hommes rêvaient encore. Il avait pris alors les traits connus de la populace et des coursives fraîches de l'Alhambra du comte Esteban del Sol, grand féal des dynasties espagnoles en exil et propriétaire par la grâce du général dictateur de milliers et de milliers d'hectares de landes, de forets et de prairies en haute Castille. Son pouvoir était si grand qu'il donnait le nom de ses enfants aux torrents des montagnes et aux rivières onctueuses et lentes des basses plaines. Les hommes de ses terres lui étaient esclaves fidèles, obligés de se dresser sur son passage, le chapeau à la main et de chanter ses louanges en récitant de petits versets à sa gloire. Les femmes les plus belles de la contrée devenaient maîtresses serviles et dans leurs regards éteints voguaient les mers et les nuages des outre mers lointains.

À chaque changement de saison qu'annonçaient les églises, les chapelles perdues dans les ravins et les monastères entourés de murailles de pierres, le Comte venait en ses terres, en grand appareil, recueillir l'hommage des villages et des hameaux. Les enfants regardaient les jambes fines et puissantes des chevaux et les regardaient encore, les regardaient toujours, quand le comte enlevait leurs mères ou privait de ses terres leurs pères immobiles et muets. Le soir venu, comte et attelages, courtisans et valets regagnaient les palais aux croisement des routes de pèlerinage.

Dans son Château, le Comte dort, infantile et abandonné. Devant sa porte, un chien galeux, la queue décrivant sept cercles poilus et poussiéreux, rêve aux antres brûlants des villes écrasantes, aux rivières de feu, aux cris, aux larmes, aux morts et aux vivants. Un rêve habituel de diable assermenté (il se souvenait du ponton de bois flottant sur la Bidassoa, drapé de tentures éclatantes, paré de blasons des rois de la terre et du ciel où Dieu l’avait autorisé à être ce qu’il était, un méchant éternel, en souvenir de lui...)

Plus bas, sur les collines, dans les rêves des hommes passent des moissons chargées d'or, des prêtres mendiants et des chants d'église. Les rêves des soirs d'été chauffent le cœur des hommes pendant que la chaleur de la nuit fait brûler leurs corps endormis. Un par un ils se lèvent, ouvrent les yeux sur la nuit étoilée et se mettent en route.

Ils marchent dans la chant des grillons comme de blancs somnambules, la clarté de la lune découpe en crénelures légères les murailles d'enceinte du château. Le pont levis entr'ouvert cogne aux potences. Ils entrent dans la cour de garde. Leurs pas claquent sur les pavés, l'air exhale une odeur de glycine et de réséda.

En entrant dans la chambre du Comte, le premier des hommes écrase un chien galeux endormi sur un paillasson. Il plante sa longue dague dans le cœur du Comte Estebal del Sol qui continue son rêve. Par la fenêtre grand ouverte, la senteur fade du sang se mêle dans la nuit à celle des grenades et du fenouil des plaines. Il se signe et sort sans bruit. Au pied des marches de l'escalier monumental, les gardes du château s'emparent de lui.

Même si personne n'en a jamais parlé, si le Comte fut remplacé au matin par son fils, si les hommes s'inclinerent encore devant les cavalcades, si leurs femmes furent prises et leurs maisons brûlées, si le meurtrier disparut comme s'il n'avait jamais existé, l'espace d'un instant d'une nuit d'été de Castille, le monde avait changé.

PRIX

Image de Eté 2016
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Fleur de Tregor · il y a
Je suis d'accord avec Thierry Paillet (ci-dessous). Mon vote pour un texte pour lequel je n'avais pas pu voter à l'époque (n'étant pas encore sur Short Edition).
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Nastasia B · il y a
Très beau texte.
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Annelie · il y a
Je vous ai lu déjà et j'aime votre style. Ici, une tragédie racontée avec des accents poétiques m'a plu. Je vote et vous souhaite bonne chance.
Si vous avez une minute, je vous invite à lire mon poème "humeur noire" en lice jusqu'au 21 Mars ? D'avance, merci. Annelie

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Denis Lepine · il y a
beau texte, j'ai voté, je vous invte à décovrir mon texte de chanson: 'dans mon cahier' sur: http://short-edition.com/oeuvre/poetik/dans-mon-cahier
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Utilisateur désactivé · il y a
Très beau texte sur la tragédie de la guerre d'Espagne écrit comme un poéme en prose ! Bravo, pour moi c'est un des plus beaux textes que j'ai vu sur le site.
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Keith Simmonds · il y a
Une belle histoire bien écrite! Mon vote! Mon poème,UN LINCEUL BLANCHI, est en FINALE pour le Prix Haïkus d’Hiver 2016 et il est le préféré de la plupart de mes lecteurs. Il ne nous reste que quelques heures avant la finale. Alors, je vous invite à venir le soutenir si le cœur vous en dit, merci! http://short-edition.com/oeuvre/poetik/linceul-1
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Noli Nola · il y a
Vous m'aviez déjà embarquée avec "Chrysalide", c'est encore le cas ici. Belle écriture, le fil se déroule peu à peu, sans insistance, vous laissez votre lecteur respirer, sans rien imposer. Fluide et agréable. Mon vote donc, et bon dimanche !
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