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Rêve d'Europe

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Sylphide

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Nous venions d'embarquer. Mon fils réclamait une histoire. Je lui racontais derechef sa favorite. La mer était encore calme. Je pouvais conter mes récits sans encombre. Je regardais les eaux régurgiter un peu de mousse et d'algues contre la coque pour m'inspirer. Le lune était haute. Mon fils dormirait bientôt. Il fallait choisir les mots adaptés. Nassim s'était blotti contre ma poitrine. Je lui servais de couverture le soir, toujours. J'ai commencé le récit en faisant allusion à la maison sur la colline. Une très petite villa pour deux personnes. Elle avait des volets rouges et des murs très pâles. Une grande forêt l'entourait en lui laissant une clairière pour respirer. Cet espace d'oxygène était enluminé par un soleil timide. On pouvait y jouer tranquillement. Nassim y construisait des cabanes et cueillait des fruits dans le bosquet. A la tombée de la nuit, il rentrait la tête pleine de belles choses. Je bordais ses draps et il s'endormait paisiblement.

Dans notre bateau, le vent se fit plus frais. Je sentis l'urgence de raconter une autre histoire. Cette fois-ci, il venait de se lever et je lui beurrais des biscottes dans la cuisine. Je les déposais soigneusement dans une assiette de terre cuite en disant que j'aimais beaucoup le bruit que faisait la vaisselle en argile quand elle se heurtait à une table en bois. Les fenêtres à carreaux jaunis laissaient quelques parfums de fleurs se répandre dans notre intérieur modeste. Nous sortions faire des bouquets dans le jardin pour les déposer sur des tombes imaginaires, celles des proches morts trop loin et partis trop tôt. De temps en temps, Nassim pleurait dans mes bras. Je le réconfortais en lui disant que tout allait bien maintenant. Son père lui manquait terriblement et son absence creusait des fossés dans son cœur. Je ne pouvais pas le remplacer alors je lui proposais de jouer au foot. Bien sûr, je n'étais pas très forte et je trébuchais souvent dans mes jupes. Mes galipettes incontrôlées inspiraient son rire le plus franc et la vie faisait à nouveau le beau temps. Je lui promettais des biscottes beurrées comme tous les autres enfants de France, de l'amour à l'infini pour qu'il ne se sente jamais seul et une éducation avec des cahiers et une maîtresse. Nassim avait toujours voulu écrire dans un cahier et former des lettres de ses doigts. « Bientôt, bientôt » lui disais-je doucement au-dessus du tressaillements des vagues. Il ne dormait pas tout à fait.

Nos voisins étaient aussi sur le bateau et beaucoup de visages m'étaient inconnus. Je fixais ceux que je connaissais, tentant de deviner les préoccupations qui les hantaient. Certains avaient vu la mort de très près. Leurs visages étaient boursouflés et pleins de cicatrices pourpres. Leurs grosses mains endurcies par le travail s'agrippaient fermement aux rebords. Ils priaient en fermant les yeux, mais ne bougeaient pas un seul membre. Presque dévêtus, je me demandais comment nous passerions la nuit. Mes bras étaient bleus, couverts d’hématomes et de bandages. Je les frottais régulièrement contre la sueur de mon front, la sueur de l'angoisse, celle qui ne lâche pas une seule de vos tripes. Tout mon corps était noué. Nous attendions en regardant les flots. De temps en temps, je délirais et croyais voir l'Europe. Ce n'était que la lumière d'un bateau au loin. Mes lèvres gercées tremblaient comme des automates. Le long déroulé de mes cheveux chargés de sel irritait ma peau. Nassim, brûlant de fièvre, était toujours collé à moi. Toutes les larmes du monde n'auraient pu le soigner. Autour de moi, les regards se faisaient lourds. On venait de jeter un macchabée à la mer. Je serrais mon enfant, mon trésor, tout ce qu'il me restait sur Terre avant l'espoir. Il était si petit, si maigre, si fragile et dégoulinant de chaleur. J'avais l'habitude de sentir des peaux brûlantes. Le froid n'était pas monnaie courante dans notre pays nord-africain, mais cette chaleur là, je ne l'avais jamais sentie avant. Je voyais la mort comme un symptôme terrible. La victime gémissait de douleur avant de rendre un dernier souffle, gelé par la faux vengeresse. Rien de tel pour Nassim. Il était incroyablement silencieux, presque apaisé. Son corps brun remuait comme dans sa jeunesse au gré des vagues. Il balbutiait quelques paroles, rabattait une main sur la mienne ou me lançait un regard tendre, mais ne se plaignit jamais. Mon enfant n'avait pas peur. Il savait qu'au-delà de la vie, il trouverait la paix et la petite maison pâle dans la clairière. Je lui baisais doucement le front. Ma main passa plusieurs fois dans ses cheveux. Ces caresses l'apaisaient.

Nos voisins me regardaient avec des yeux qui avaient conscience de toute notre impuissance. La brise passa sur nos visages comme une lame. Nous avions tant fait pour fuir la guerre, la misère et l'oppression, mais nous étions incapables de sauver un enfant des griffes de la mort. Je me sentais maudite par les Dieux. Avais-je été mauvaise dans une autre vie ? Le bateau tangua. La mer commençait à s'énerver. Sa façon de bouger et la peur qu'elle suscitait me rappelaient mon village de province. Le soir, des hommes armés passaient près des portes de nos maisons en faisant le plus de bruit possible. Nous ne pouvions dormir tant notre crainte était grande. Parfois, ils emmenaient l'une de nos femmes et d'autres fois, nous entendions les derniers cris de l'un de nos fils. Les hommes étaient presque tous tués, jugés infidèles et dangereux. Nous avions pris l'habitude de faire dormir les enfants dans les caves pour les protéger. C'est là que Nassim avait attrapé sa maladie, auprès des rats et de l'humidité. Les femmes violées revenaient prostrées et muettes. Elles devenaient les ombres de nos micro-sociétés. Le premier jour de leur retour, elle faisaient l'objet de toute notre attention et le reste du temps, on ne les voyait plus. Nous savions notre impuissance et le silence nous tuait autant que les remous de l'eau.

La barque tressaillit. Les vagues se dressaient comme des murailles face à notre panique. Nous les évitions de justesse dans des cris déchirants. Je sentais le cœur de mon fils battre lentement contre le mien. Il venait de s'endormir. La tempête nous emportait sur le fil de ses désirs. L'orage claquait sévèrement le ciel et les nuages se rassemblaient au-dessus de nos corps affligés par tous les maux du monde. Un dernier regard vers mon rêve d'Europe et une immense vague renversa le bateau.

Je tenais toujours la main de mon fils.
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Emma · il y a
Poignant. Simplement.
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Prijgany · il y a
Déjà lu, et relu avec mille et un plaisir. J'aime vraiment son style d'écriture, très simple, fluide ; vraiment... si tu publies un recueil de nouvelles ou un roman, je suis acheteur.
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Bef · il y a
Belle poésie, triste vérité.
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Dolotarasse · il y a
Un récit fort bien écrit, un brin poétique malgré sa tragédie. Mon vote quelque peu troublé.
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Sylphide · il y a
Merci beaucoup !
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Prijgany · il y a
Salut Sylphide ; j'ai déjà voté pour toi ; impossible deux fois de suite ; par contre si tu as deux mn et trente secondes... voici le lien : ch'ui en compèt... "le trou" ça s'appelle ; ça comblerait un vide en quelque sorte ; bonne soirée à toi et bonjour à tes potes et potines...
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François Duvernois · il y a
Récit touchant, émouvant. Mon vote.
Si cela vous dit de faire un tour sur mon chemin détourné :
http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/chemin-detourne-1

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Sylphide · il y a
Merci à toi. Je vais regarder ce que tu as écrit. ^_^
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Zutalor! · il y a
Quelques autres haïkus de Salim Bellen toujours rattachés à la guerre du Liban, c'est à dire pas tous très gais.

- Sur sa main tranchée
le mutilé fait le compte
des années perdues

- A l'enterrement
tac tac, la balle perdue
perce le cercueil

- Mitraillette au poing
le sourire de Marie
sur la crosse noire

- Orage de feu
et sous la fenêtre ouverte
les amours des chats

- Senteur du jasmin
il y a des soirs où la guerre
ne fait aucun bruit

Et voilà... Et bonne suite...

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Sylphide · il y a
Merci beaucoup ^_^
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Mirgar · il y a
Mon dieu!Je ne vous connais mais nos plumes se sont rencontrées à travers l'émotion que suscite la confrontation de l'innocence enfantine et de la guerre absurde! Je vous félicite pour ces lignes ...Un texte si poignant... Zutalor! vous a donné le lien qui conduit à mon texte "les enfants de la nuit"...+1
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Sylphide · il y a
Merci beaucoup pour cet agréable commentaire. Je suis allée lire les deux autres liens que m'avaient conseillé Zutalor, mais pas encore le tien. C'est l'occasion. ^_^
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Zutalor! · il y a
Bonsoir,
C'est le livreur de quelques petits instantanés.
Il s'agit de scènes de la vie quotidienne pendant la guerre civile libanaise. Elles se passent à Beyrouth et ont été écrites par Salim Bellen, un écrivain colombien bien trop tôt disparu en 2007.

- Combats à Beyrouth ;
pâle, le marchand de sable
livre aux barricades

- Couché dans l'abri
l'enfant apprend l'alphabet
sous le pilonnage

- Orage de feu
et sous la fenêtre encore
les amours des chats

- Dehors, les combats ;
ma mère dans la cuisine
range la vaisselle

- Sa fille à l'abri
la mère court à l'étage
chercher la poupée

- Derrière le tank
la mère, en hâte, à l'enfant
baisse sa culotte

Et un dernier :
- On descend aux caves
rats et tireurs embusqués
montent aux étages

Voilà, au plaisir...

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Sylphide · il y a
C'est toujours un délice. Merci beaucoup ! Il a vraiment du talent pour donner de la vie aux images qu'il excite.
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Zutalor! · il y a
Hum... Comment dire ?... C'est... Un reportage, une aventure réelle, un cri de douleur qui s'amplifie, va crescendo jusqu'à "la" vague ? C'est la marche éternelle vers les désordres des mondes qui vont mal, leurs cortèges de gens qui souffrent, des mères qui perdent leur enfant, de la soldatesque qui s’enivre de sa puissance jusqu'à ce que ses chefs jugent que le conflit a assez duré ?
Je chercherai et t'offrirai un petit haïku qui résume toute l'absurdité de la guerre - des guerres - au Liban... En gros, il dit que ça a beau être la guerre, la vie continue quand même, pour combien de temps, tout le monde l'ignore, mais, pour chacun en particulier, elle continue.
"Rêve d'Europe", as-tu choisi comme titre ? C'est un joli titre, plein d'espoir... Où sont, aujourd'hui, les grandes voix, capables d'entraîner et de bouger une opinion publique qui a peur d'être submergée par le nombre, pour raconter tout ce désespoir, tous ces départs et ces exils ?

A bientôt. Merci. Sourire...

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Jane Véronique · il y a
C'est délicat, c'est juste dosé à la goutte près... c'est terrible et plein d'amour et d'espoir... ça t'a ému Zutalor!... il y a de quoi !
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Zutalor! · il y a
Dis, irais-tu découvrir trois petits (dont un long mais il vaut aussi le coup) textes ? (Tu me ferais plaisir et, certainement y trouveras ton compte...)
Voici... ;-)

short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/les-enfants-de-la-nuit

http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/sensations-fugaces-contre-la-morne-norme-et-le-triste-strict

short-edition.com/oeuvre/nouvelles/dans-l-armoire-du-couloir-sous-les-nappes-du-dimanche

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Sylphide · il y a
Merci beaucoup, Jane. Je suis ravie de voir que l'on peut y discerner un semblant d'espoir. Je ne voulais pas donner à mon texte une destinée trop fatale et mortuaire.
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Sylphide · il y a
L'idée que tu te fais est très juste. Elle rejoint intimement ce que j'ai voulu dire avec la maigre consistance de mon style. C'est une souffrance identitaire, une bouteille à la mer, un élan désespéré, c'est beaucoup trop. C'est tellement trop que l'on baisse les yeux. Je suis touchée par l'exil, je suis touchée par l'immigration, je suis touchée par les réfugiés, je suis touchée aussi loin que de près. Les grandes voix sont celles de nos politiciens, mais elles n'ont de grandeur que leur absurdité et leur soif de pouvoir. Je leur préfère les voix plus humbles et sincères.

Je suis ravie de pouvoir lire un haïku qui me vient généreusement de toi. L'idée seule me réjouit.
A bientôt, en te remerciant d'avoir pris le temps pour me laisser un mot.

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