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"Réunion parents-profs"

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Isa

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Salle de classe. 17 h 15.
Aux murs, explosion de couleurs. Posters de cupcakes roses, de superhéros rouges et bleus et de drapeaux multicolores, listes des états américains et des verbes irréguliers. The Queen Mum chapeautée de jaune qui fait la tête. Kate et William tout sourire qui se marient.

Laure, professeur d’anglais, boit dans sa bouteille d’eau, prend une pastille au miel debout devant la fenêtre de sa salle, les yeux dans le vague. Déjà mal à la gorge. Concentration.
Profiter encore quelques minutes du calme de l’avant entrée en scène.
Elle vient d’enchaîner sept heures de cours et un marathon de quatre heures l’attend : le grand show de la réunion parents-professeurs du mois de novembre.
Quatre heures de spectacle non stop. Le « Soulier de satin » du prof.
Une liste interminable de noms de parents inscrits. Un défilé de familles toute les dix minutes. Manque plus que le ticket comme à la boucherie.
Quatre heures, si tout va bien. Si chaque parent garde le rythme et accepte de prendre congé, après les dix minutes qui lui sont impartis, pour faire la queue devant la salle d’un autre professeur. Or, Laure sait très bien qu’il n’en est jamais rien.
Elle sait les gens qui râleront dans le couloir, assis en rang d’oignon sur des chaises de classe en plastique orange sorties pour l’occasion. Les soupirs sonores parce qu’elle sera en retard. Les parents qui, une fois lancés, se raconteront sur trois générations. Elle le sait comme une représentation mille fois interprétée, dont chaque protagoniste tiendra, à la virgule près, le rôle qu’il aura à jouer.

Elle sort un petit miroir de poche et rectifie son maquillage.
La pièce est quasi déjà jouée d’avance, pour elle.
Quand même elle répète, dans sa tête.
Trouver les bons mots. Les mots qu’elle a à dire et ceux qu’ils veulent entendre.
Se raccrocher aux fiches, aux chiffres, aux notes, aux moyennes, son souffleur, son prompteur.
La voix qui se sauve au bout du parent numéro 10. Les pensées qui se mélangent dès le numéro 15. Les têtes qui se succèdent sans plus bien savoir à qui appartient la main qu’on serre.
Bien sûr, la part d’imprévu est inévitable : le public. Qui va critiquer ci ou ça ? Comment se justifier pour ceci ou cela ? Une vraie battle d’impro...

Le brouhaha du public qui piaffe et se racle la gorge dans le couloir. Elle les entend, il y a la petite sœur, le petit frère, toute la fratrie au grand complet.
Sonnerie. Trois coups. Le silence se fait derrière la porte. Ils attendent. It’s now or never. Il faut y aller.

Laure prend une grande inspiration, une gorgée d’eau de sa précieuse bouteille, réajuste sa veste, ouvre d’un geste ample la porte rouge pour les accueillir, et entre en scène.
“Welcome in cabaret”.


Petit florilège théâtral:
Mère de Yoann, Cosette: « Ah bon, sa moyenne en anglais a chuté ces temps-ci ? Combien ? 5,5/20 ? (Geste d’impuissance. Puis, d’une petite voix) Vous comprenez, à la maison, je suis toute seule, moi, pour les élever, je travaille en horaires décalés, je ne suis jamais là, je suis crevée, avec les trois autres petits...Je m’en sors plus... Yoann, il me dit toujours que les devoirs sont faits, et je le retrouve devant la console... (Silence. Lueur d’espoir) Remarquez, ça, pour être autonome, il est autonome.»

Père de Paul, fluently bilingue : « Lundi dernier, vous avez fait écrire dans le cahier de mon fils : « make someone do something ». Etes-vous certaine de l’exactitude de cette formule idiomatique ? Personnellement, je fais beaucoup de déplacements professionnels dans les pays anglo-saxons et il me semble que l’expression serait plutôt... »

Père de Chloé, material boy: « Vous rendez-vous compte de ce que vous me dites? Ma fille réussit brillamment en français et en langue ! Ma fille ! Moi qui ne jure que par les sciences ! J’ai fait un bac scientifique, si j’en suis là aujourd’hui, c’est grâce aux sciences. (Plastronnant) Franchement, de nos jours, il n’y a que ça de vrai, n’est-ce pas ? Comment voulez-vous réussir sa vie avec un bac L ? Et alors, hier, la cerise sur le gâteau, vous savez ce qu’elle me dit droit dans les yeux? Que plus tard, elle veut faire prof !!! Ah, Ah, Ah ! Permettez-moi d’en rire ! Alors je lui ai répondu que quand on est bon en français, on fait présentateur télé, et bon en anglais, on fait du commerce ! Voilà des mecs qui ont tout compris ! (Geste de compter des billets. Rires gras. Silence un peu gêné. Puis, plus bas) Sans vous manquer de respect.»

Mère de Benoît, cheftaine scout: « Mon fils m’a dit qu’il n’y aurait pas de voyage en Angleterre organisé cette année ? Comment ça se fait ? (Acide) Mon fils aîné, lui, avait Mme Joël en anglais et il est parti à Oxford l’an dernier. Parce que c’est trop cher ? Ce n’est pas un argument, madame, il y a des bourses, des aides pour les gens en difficulté, non ? C’est très contrariant, tout de même, le séjour linguistique est essentiel si on veut progresser en langue, je ne vous apprends rien ! (Perfide) Certes, il ne faut pas avoir peur des heures supplémentaires, ça demande un peu de travail d’organisation, un voyage... »

Mère de Marvin, icône de la crise : « Encore un livre à acheter ! Ce Workbook, encore !Mais on en a déjà acheté un l’année dernière ! Ca va être comme ça toutes les années ? Un cahier d’exercices, vous dites ? 8 euros ? Pour ce qu’il s’en sert, Marvin... (Marvin pique du nez sur ses Nike) Je croyais que l’école était gratuite ! Y en a marre, moi, je ne peux plus payer sans arrêt, non mais c’est vrai à la fin ! Nous, la classe moyenne, on est les vaches à lait de la société! »

Mère de Laetitia, immaculée conception : « Ah bon ? Ma fille ? Insolente ? Vous êtes sûre ? Elle perturbe les cours ? C’est absolument incroyable ce que vous me dites, je ne peux pas y croire, c’est un ange à la maison... (Sournoise) Mais qu’est-ce que vous lui avez dit exactement? Ah, c’est vrai, c’est sûr, si on l’énerve...»

Père de Thomas, king of the deal: « Bon, dites-moi. On est là pour tout se dire, tout entendre. Thomas ? Il a combien de moyenne en anglais ? Parce que voilà, on a passé un accord, hein, Thomas ? (Thomas opine) Si sa moyenne dépasse 12 au premier trimestre, on part tous à Disney Paris pour Noël. Disney ! Son rêve depuis qu’il est petit! (Thomas opine) Combien ? 10 ? (Echange de regards dépités) Vous êtes sûre ? Y a pas moyen de s’arranger ? Disney, c’est bien américain, non? Ca va le faire progresser, si on y va... Allez... Un petit effort... 12...C’est Noël... Pour faire plaisir à sa mère...»

Mère de Sarah, lèche botte blues : « Ma fille vous ADORE littéralement ! Elle ne jure que par vous à la maison ! Vos cours la passionnent ! Ah, on a beau dire qu’ils travaillent pour eux, mais ils travaillent pour le prof aussi (en aparté, tout bas) L’an dernier, vous savez, elle avait Mme Joël...Eh bien, je ne veux pas dire du mal, mais, franchement, ça n’avait rien à voir... »

Mère de José, heredity mother: « Il n’a pas la moyenne, José ? Il a de grandes difficultés, vous dites ? (Rire décomplexé) Il est exactement comme moi, il n’aime pas l’anglais. J’en suis pas morte...C’est de famille. »

Mère de Justine, Queen Mother : « Mais vous procédez comment exactement en cours ? Quand je regarde le cahier de Justine, je ne vois pas grand-chose d’écrit dedans, quand même. Ah bon ? Vous privilégiez beaucoup l’oral, parce que c’est une langue vivante ? (Dubitative) Non parce que de mon temps, ce n’était pas comme ça. On écrivait, on apprenait par cœur, on récitait au tableau. Et fallait voir le maître si on n’avait pas appris, hein ! Maintenant, on leur passe tout, aux jeunes ! C’est : jeu vidéo, ordinateur, télé dans les chambres, etc. Résultat ? Il n’y a plus de respect, ils font la loi et le niveau s’effondre. C’est comme pour la méthode globale... »

Père de Nicolas, Thénardier : « Bon. Dites-moi si ça ne va pas, avec Nicolas. Parce qu’on sait comment il est, hein. C’est une sacrée tête de cochon, quand il s’y met. Alors, avec lui, faut pas hésiter. Y a que les coups de trique, qu’il comprend. La méthode douce, y comprend pas. Faut m’avertir, faut écrire sur le carnet de correspondance. Moi, je sais comment le calmer, hein ! »

21H 45.
Rideau.
Laure, vide, ferme sa classe à clé, sort du collège désert.
Oh, tiens, dehors, il neige.
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Abi Allano · il y a
Un récit digne d'une pièce de théâtre...étourdissant ! (-:
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Isa · il y a
Merci, Abi! Que du vécu, je t'assure...
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