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Réunion d'anciens élèves

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Alain Lonzela

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Isabelle laissa la porte d’entrée se fermer avec un claquement métallique et respira un grand coup. Elle n’en pouvait plus. Elle habitait à Clamart, et ses trajets quotidiens vers l’autre bout de Paris, en transports en commun, l’épuisaient.
Elle retira ses chaussures à talons aiguilles et sentit ses pieds fourmiller du plaisir de retrouver leur liberté.
Chaussures tenues par deux doigts de la main gauche, elle utilisa sa main droite pour ouvrir sa boite aux lettres. Au milieu des prospectus, elle avait reçu une lettre, ce qui l’étonna au plus haut point. Habituellement, à part les impôts, peu de gens prenaient la peine de lui écrire à chez elle. Elle recevait des montagnes de courrier professionnel à son bureau, elle travaillait dans une société d’édition de guides touristiques et culinaires, mais ce courrier, à son domicile l’intriguait.

Elle l’ouvrit et poussa un soupir d’agacement : c’était une de ces stupides invitations à une soirée d’anciens élèves. Depuis que les films et les séries d’Outre-Atlantique avaient popularisé ce trait culturel, tout le monde se croyait obligé d’emboîter le pas.
Elle passait des journées épuisantes, traversait Paris chaque jour dans un sens, puis dans l’autre, rentrait tard chez elle et était épuisée au point de ne plus avoir la moindre vie sociale. Elle n’avait pas de petit ami, le dernier l’avait plaqué au moins trois ans auparavant... C’était bien la peine de faire des efforts quotidiens pour garder une ligne de rêve, et de s’habiller sexy pour un si piètre résultat. Personne ne le regardait.

Comme elle était sociable, elle monterait le courrier, avec tous les prospectus et les jetterait dans sa poubelle, contrairement à d’autres locataires, moins délicats, qui se contentaient de répandre ces papiers non désirés, en vrac, sur le dessus du bloc de boites aux lettres.

Heureusement, elle habitait au deuxième et s’engagea dans l’escalier, pour maintenir le galbe parfait de ses jambes.
Elle posa son sac dans l’entrée, accrocha ses clefs sur le meuble « fourre tout, vide poches et miroir pour vérifier que je suis classe avant de sortir » du hall, et alla vers la cuisine et sa poubelle.
Elle jeta machinalement un œil avant de fourrer la lettre dans la poubelle, et suspendit son geste.

Ce courrier ne lui était pas du tout adressé. Il était rédigé pour Lola, une de ses vieilles amies qu’elle ne voyait plus à cause de sa vie spartiate dans la capitale, à courir après le temps.
Malgré la fatigue, elle sourit : c’était l’occasion parfaite d’un petit coup de fil pour prendre des nouvelles.

Elle se débarrassa de ses vêtements dans la panière prévue à cet effet, mit de l’eau à chauffer dans sa bouilloire, prépara un thé et enfila un short en jeans et un tee-shirt.
Elle s’assit sur le canapé du salon et ramena ses genoux contre sa poitrine, meilleure façon de détendre ses jambes, et, utilisant son smartphone, appela Lola.
- Allo ? Lola chérie ? C’est moi, Isabelle. Tu vas bien ?
- Ah Isa ! C’est super que tu m’appelles, je croyais que tu n’avais pas reçu la lettre.
-....
- Figure toi que c’est moi qui suis invitée à cette soirée, mais je préférerais que ce soit toi qui y ailles....
- Attends ! Tu veux dire que c’est toi qui m’as envoyé cette invitation ? Mais pourquoi ? Tu sais bien que ce genre de truc ne m’intéresse pas !
- Isa, je t’en supplie, il faut que tu y ailles. C’est très important pour moi.
- Lola, je suis crevée. Cette vie de fous m’épuise. Je n’ai que le week-end pour me reposer. Je n’ai pas l’intention de sortir, et encore moins pour aller à cette soirée, ou tout le monde va comparer la taille de sa voiture, les bijoux de sa femme ou le charme de son mari... D’autant qu’en plus, je n’ai pas de voiture, pas de bijoux et pas de mari... Alors c’est non.
- Isa, écoute moi... Fred vient de se faire licencier.
- Oh ! Je suis désolée, je...
- Ne t’en fais pas, tu ne pouvais pas savoir. Mais dans notre classe, nous avions Charles, qui a monté une boite d’informatique, tu te souviens ?
- Oui, mais...
- Charles a toujours eu un petit faible pour toi... et je ne te demande pas grand-chose, mais juste de lui demander un rendez-vous pour mon Fred.
- Charles a eu un « petit faible » pour moi, il y a trente ans, Lola...
- Isa, je te le demande comme un service. On est mal... On est très mal, et il faut absolument que Fred travaille....

Isabelle était abattue. Elle ne pouvait pas refuser cette demande suppliante, d’autant que Lola l’avait aidé à surmonter son divorce quelques années auparavant et durant toute cette période d’intense dépression, elle l’avait constamment soutenue et épaulée. La bouilloire se mit à siffler, ce qui lui offrit un moment de répit.
- Ne quitte pas, Lola, je vais couper le feu sous ma bouilloire.

Une bonne excuse pour prendre du recul. Elle appelait d’un smartphone, et aurait très bien pu continuer à parler, tout en se déplaçant.
Elle alla dans la cuisine et profita de ce répit pour réfléchir à la situation. D’un coté, elle était sure de se faire moquer par tout le monde, sans compter que sa démarche ne serait peut-être pas couronnée de succès, et d’un autre comment pouvait-elle refuser d’aider Lola ? Elle ajouta l’eau dans sa tasse (encore quelques secondes de gagnées) et revint au salon.
- Lola, écoute, c’est d’accord, après tout ce que tu as fait pour moi, je te dois bien ça...
- Yahou ! Tu es super, ma chérie...
- Mais je ne te promets pas de réussir....
- Mais si, je te fais confiance, tu réussiras....

Et sans se rendre compte, qu’elle venait de mettre une énorme pression sur sa copine, Lola prit congé et la conversation s’acheva sur des promesses de se revoir bientôt pour « parler du bon vieux temps » et autres « gros bisous ».


Isabelle avait couru les magasins tout le samedi. La réunion aurait lieu le samedi suivant, et elle tenait à mettre toutes les chances de son coté, et surtout, elle voulait être resplendissante, car elle savait que ce soir là, les conversations iraient bon train et les langues de vipère étaient déjà en train de s’affûter. Ses finances lui avaient permis de s’offrir une robe fourreau rouge vif et des escarpins noirs neufs, ainsi que la pochette assortie. Elle avait ajouté quelques bijoux fantaisie, mais pas trop, pour avoir du « chic ».

Lola avait insisté pour l’accompagner en voiture, et elle la raccompagnerait, le soir venu, sur un simple SMS d’Isabelle. Ainsi, elle n’aurait pas à attendre pour connaître le résultat de la démarche, pensait Isabelle, un peu vacharde.

Lola fut de parole. A l’heure pile, elle se garait en double file, sous les fenêtres d’Isabelle. Isabelle descendit doucement l’escalier, ce n’était pas le moment de se faire une foulure et s’engouffra dans l’habitacle.
- Cendrillon, ton carrosse est avancé.
- Merci, Lola, mais tu es ma bonne fée ou une des petites souris transformée en cocher ?
- Ta bonne fée...
Et, en riant, elles partirent...


La soirée venait de commencer, mais tous le monde était déjà là. Lola avait déposé Isabelle, et était aussitôt repartie. Elle se garerait non loin de là, et attendrait.
Isabelle, entra dans la cage aux fauves. Et aussitôt, elle le vit, ce n’était pas la cage aux fauves pour rien. Il était flamboyant. Un vrai prédateur.
Elle hésitait, mais, lui, fonça vers elle dès qu’il la vit :
- Isabelle ! Quelle bonne surprise ! Tu es très en beauté ! Tu n’as pas changé...
- Charles ! Mais toi non plus, tu n’as pas changé, tu es toujours le même (elle n’avait pas pu s’empêcher de parler sur l’air de la chanson de Julio Iglesias), et... tu es très en beauté aussi....

Il rit.
- Excellente ! Toujours rebelle ! Alors, raconte moi, que deviens tu ?
Et elle commença a lui raconter sa vie, mais en gardant tout de même une certaine retenue. Inutile de tout lui dévoiler surtout quand ce n’était pas à son avantage. Il riait à ses descriptions fantaisistes et ironiques, et elle, de son coté, commençait à apprécier la situation. C’est vrai qu’il était beau, et elle se sentait fondre. Lui, de son coté était toujours sûr de son charme. Elle se sentait mal. Son regard était de braise, maintenant. Pas besoin d’explication pour voir ce qu’il désirait... Elle avait de plus en plus de mal à résister à sa puissance d’attraction. Elle était fascinée. Dans un dernier réflexe de protection, elle soupira
- J’ai soif...
- Je vais aller chercher du champagne...

Dès qu’il se fut éloigné, elle reprit le contrôle sur elle même. Elle aspira une grande goulée d’air. Elle ne voulait surtout pas se comporter en midinette.
Et c’est là qu’elle vit Marc. Il était en train de se servir une assiette au buffet. C’était un garçon intelligent, mais réservé, très calé en maths. Il avait été obligé d’interrompre précipitamment ses études car sa mère, qui était seule, avait fait un AVC, et il avait dû s’occuper d’elle.
Elle se dirigea vers lui, pour reprendre pied dans la réalité. A la différence des autres, il était plein de bon sens et ne s’occupait que de ses affaires. Il lui plaisait bien, à l’époque, mais il était aussi terne que Charles était flamboyant.
- Salut, Marc, tu vas bien ?
Il se retourna, surpris, mais la reconnut instantanément
- Salut Isa. Très content de te voir. Je ne pensais pas que tu serais venue à ce type de soirée. Ce n’est pas ton style, non ?
Il avait toujours été franc et direct.
- Ecoute.... à te dire la vérité, je suis là pour Lola.
Il l’écoutait attentivement, subitement intéressé.
- Lola m’a demandé de participer à cette soirée pour convaincre Charles d’embaucher Fred, son mari qui vient de se faire licencier. Elle m’attend un peu plus loin, sur un parking, pour connaître le résultat de.... Il paraît que Charles a....
- A un faible pour toi... Et c’est tout à fait vrai.
- Ah ? Toi aussi que crois qu’avec Charles, je pourrais....
- Tu pourrais, sans aucun souci, mais je pense que tu devrais te méfier de Charles, il est.... insatiable, et....
- Pourquoi dis-tu cela ? Tu ne le connais pas !
- J’essaie simplement de te prévenir que...
- Inutile de gâcher ta salive, je sais très bien me débrouiller seule, et je sais ce que j’ai à faire. Tu peux te garder tes conseils à deux balles.

Ses yeux lançaient des éclairs. Furieuse, elle tourna les talons et dans son mouvement, renversa une bouteille de jus de fruits qui se répandit sur le pantalon de Marc, au plus mauvais endroit de sa personne. Contente de lui avoir infligé cette humiliation, qui n’avait échappé à personne, elle se dirigea vers Charles qui revenait ses deux coupes à la main.
Marc quittait précipitamment la pièce pour remettre un peu d’ordre dans sa tenue...
- Qu’est ce qui est arrivé à Marc ? Un souci ?
- Non... une punition...
- Excellent ! Ca me plaît... comme toi, d’ailleurs....
- Je te plais ?
- Mais tu m’as toujours plu. Tu étais si farouche... inaccessible...

Etait-ce l’effet du champagne, du célibat prolongé ou le charme dévorant de Charles, Isabelle se sentait fondre devant ce compliment. Mais pas question de fondre avant d’avoir mené sa mission à bien.
- Au fait, tu te souviens de Fred ?
- Fred ? Pas très bien... Rafraîchis moi la mémoire...
- Le passionné d’informatique. C’est ton domaine, non, l’informatique ?
- Je m’occupe de beaucoup de choses....
- Et bien, voilà, Fred cherche du boulot. Tu pourrais faire quelque chose pour lui... ?
- Bien sûr, Isa, tu peux compter sur moi. Si toi, tu es gentille avec moi....très gentille, je demanderai à ma femme de l’embaucher. Cela te convient ? C’est un deal acceptable, non ?
- Un deal ? Alors pour toi, ce n’est que ça ? Et tu es marié, en prime ?
Elle jeta ce qui restait de champagne à son visage et tourna les talons, furieuse. Elle quitta la soirée et sortit, se dirigeant vers la voiture de Lola. Elle était furieuse contre Charles, mais aussi contre elle, de s’être ainsi commise avec cet abruti, et tout ça pour, au final, n’avoir pas résolu le problème de Lola...
Comble de malchance, en marchant au pas d’un sapeur qui charge, elle avait cassé son talon, et marchait à cloche pieds, n’osant pas enlever ses chaussures pour ne pas se blesser encore plus...

Lola l’attendait, à coté de sa voiture, fumant une cigarette...
- Lola !
- Isa chérie ! Merci. Merci beaucoup... Tu as réussi, je t’en remercie.
- Heu ! Non, j’ai échoué. Cet abruti de Charles n’a rien compris... et il a osé..
- Qui te parle de Charles ?
- ???
- Je viens de voir Marc. Soit dit en passant, tu lui as joué un sale tour, alors qu’il essayait seulement de te prévenir... Mais il a accepté d’embaucher Fred, au même salaire que sur son ancien poste. C’est génial, tu te rends compte ?

Isabelle était dépassée par les évènements. Lola crut bon de s’expliquer :
- Marc possède une société informatique concurrente de celle de Charles. Et il a embauché Fred. Et grâce à toi. C’est toi qui lui as dit.... notre petit arrangement.

Isabelle était catastrophée. Elle avait gaffé de bout en bout, et aurait lamentablement tout foiré, si le hasard ne s’était pas chargé de rétablir l’équilibre. Tout s’arrangeait, mais elle devait faire des excuses.


- Bonjour Madame, je voudrais voir Mr Marc Folg.
La réceptionniste leva les yeux.
- Vous avez rendez-vous ?
- Non, mais il me recevra, non sommes amis depuis longtemps, et je lui dois des excuses.
- Je suis désolée, mais il n’a pas de moment de libre avant plusieurs semaines. Et je suppose que c’est personnel et que vous ne souhaitez pas rencontrer un de ses collaborateurs ?
- Je vous en prie, essayez...
- C’est impossible, Madame.
- Alors tant pis, je resterai là, et j’attendrai qu’il sorte.
- Comme vous voudrez.

La journée passa doucement. Isabelle avait courageusement attendu. La matinée avait vite passé, sauter le repas de midi, avait été facile en se disant que cela contribuait à maintenir sa ligne, mais l’après midi avait été interminable. Elle s’était endormie sur le coup de 16 heures et maintenant, elle était endolorie et meurtrie de partout. Un gardien avait remplacé la réceptionniste qui lui avait explqiué la situation.
Sur le coup de 23 heurs, Marc, fit son apparition. Isabelle dut se secouer pour se lever et aller à sa rencontre, chose d’autant plus difficile qu’elle était entièrement ankylosée.
L’ascenseur s’ouvrit et Marc apparut. Contrairement à ce qu’on aurait pu croire, il était habillé tout à fait ordinairement, et rien dans sa tenue n’indiquait qu’il était un entrepreneur couronné de succès et le propriétaire de l’immeuble, son siège social...

Elle alla à sa rencontre, les membres raides, ce qui lui donnait l’aspect d’une poupée mécanique ambulante...
Il se figea sur place.
- Marc, je m’excuse, je suis sincèrement désolée, je ne savais pas... je ne voulais pas...
- Ce qui est fait est fait, inutile de revenir dessus. J’accepte tes excuses... Bonne soirée.
- Marc.... heu... je voulais te dire... que tu avais raison. Charles est un vrai mufle.
- Je sais. Je voulais simplement te prévenir. Je voulais simplement te protéger de lui. Il est immonde.
- Tu voulais... me protéger ?
D’un coup elle comprit toute la situation, tous les non-dits de leur adolescence et de soirée de la veille.... et la puérilité de son comportement.
Comprenant qu’il en avait trop dit, il se dirigea vers la porte à grandes foulées souples.
Elle allait le laisser partir, quand elle réalisa que c’était SA chance, la chance de sa vie. Elle se précipita pour le retenir, le convaincre de lui laisser une chance, mais son corps la trahit.
Elle se tordit violemment la cheville et s’affaissa de tout son long sur le sol...

Lorsqu’il entendit son cri de douleur, il se retourna, laissa tomber sa sacoche, et se précipita à son secours. Elle se tenait la cheville qui était gonflée et violacée. La douleur irradiait.
- Attends, je vais te masser.
Il joignit le geste à la parole. Elle admirait ses grandes mains musclées qui caressaient sa peau. La douleur restait vive, mais elle éprouvait un bien-être intense... Elle le regardait faire, son visage était beau et viril, et elle ne s’en rendait compte que maintenant.
Il était concentré sur sa tâche, mais il dut sentir son regard. Il s’arrêta de masser et la fixa droit dans les yeux :
- Isa, je vais te transporter aux urgences. Tu ne peux pas rester ainsi, tu dois souffrir abominablement...
- Je suis bien lorsque je suis avec toi.
Il la prit dans ses bras et la souleva, comme on porte une mariée pour franchir la porte du domicile le soir des noces. Elle avait passé ses bras autour de son cou. Elle le regardait. Leurs visages se penchèrent l’un vers l’autre, et ils échangèrent leur premier baiser...
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