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Retour de flamme

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Raginel

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FINALISTE
Sélection Jury

Recommandé

Pourquoi on a aimé ?

Passé et présent s'entremêlent dans cette nouvelle faite de chassés-croisés. Des personnages astucieusement liés et tous concernés par une ...

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Jan Palach. C’est le nom du type sur lequel M. Bastien, le professeur d’histoire, veut que nous fassions une recherche. Il prétend que pour comprendre la période de la guerre froide, il est nécessaire de savoir qui était ce type et ce qui l’a rendu célèbre.

Encore trois lettres de rappel : factures impayées. Déjà, l’autre jour, un gars est venu pour couper le gaz et l’électricité. Il est reparti sans avoir eu le courage d’accomplir sa sale besogne. Ou plutôt, il a eu les tripes de ne pas le faire. Je ne serais pas surprise que ça lui retombe sur le coin de la gueule. Robin des bois n’est plus trop dans l’air du temps.

Le prof, il soutient que l’Histoire aide à décrypter l’actualité, qu’elle peut éviter de tomber dans les mêmes panneaux que les anciens. Il est bizarre M. Bastien. Il a l’air moins blasé que ses collègues. Quand on met le souk dans la classe, il garde son calme, nous lance deux ou trois vannes sans méchanceté. Résultat, on finit par se calmer avant de se laisser embarquer par son laïus. Il a le chic pour nous surprendre, nous déstabiliser. On ne sait jamais à quoi s’attendre avec lui. Il arrive même à nous faire la morale sans qu’on s’en rende compte. C’est après coup que certaines de ses phrases nous reviennent et nous font gamberger. Je suis sûr que son histoire de Jan Palach, c’est du même tonneau : un truc pour nous faire gamberger.

Je suis fatiguée des mois qui n’en finissent pas, des lettres de rappel, des mises en demeure de la régie pour les loyers impayés. Je n’ai même plus de colère en moi. Trop de monde à qui en vouloir. L’autre matin, j’ai entendu le ministre à la radio : l’assistanat, c’est le cancer de la société, d’après lui. Il a enchaîné avec le refrain sur la valeur travail. Ils n’ont que ça à la bouche depuis quelque temps !
Le travail ? Je connais, merci ! Je me lève à six heures tous les matins, me farcis une heure de TER, laisse mes trois mômes se préparer seuls à partir à l’école, tout ça pour recevoir sept heures durant l’agressivité sans filtre de mes semblables ulcérés par le sort qu’on leur réserve au service des urgences de l’hôpital où je travaille comme secrétaire depuis le décès de mon mari. Accident de la route. Victime et coupable. Alcool, vitesse, platane. Cela fera quatre ans le mois prochain. Un accident de vie, comme ils disent dans le poste. Assistanat, accident de vie, valeur travail : je suis une vraie collection d’étiquettes à moi toute seule !

Ce n’est pas le moment de traîner dans le salon. L’ambiance est électrique. Posée sur la table basse, la lettre recommandée par laquelle mon père vient de se voir confirmer sa mise à pied. Quinze jours. On lui reproche de ne pas avoir obtempéré aux ordres de sa direction. Il a la tête des mauvais jours. Pourtant, à bien le regarder, il arbore un sourire en coin, teinté de fierté et d’ironie mêlées.
Avant de me cloîtrer dans ma chambre pour glaner sur le net des informations sur Jan Palach, j’ai besoin de savoir comment il encaisse le coup :
— P’pa.
— Oui ?
— Je voulais que tu saches. Maman m’a dit pour ton boulot. J’sais pas ce qu’ils te reprochent, mais je suis sûr que c’est une sacrée injustice.
— J’crois que je ne suis pas fait pour ce boulot, voilà tout. Je suis technicien. Pas agent de recouvrement.
Son regard se porte de nouveau sur la lettre qu’il prend dans sa main gauche avant de la replier doucement pour la glisser dans le tiroir de la table basse. Se parlant à lui-même, perdu dans ses pensées, il ajoute dans un souffle :
— Faut vraiment que je cherche un autre boulot.
Mon père est plus touché qu’il ne veut le laisser paraître. Prisonnier de mes pudeurs d’adolescent, je me sens incapable de lui apporter le moindre réconfort. Je bats en retraite.
— À plus P’pa. J’ai une recherche à faire sur le net.
Maman pose sa main sur l’épaule de Papa. Il reprend, tête basse :
— Sans traitement. Je suis désolé Hélène.
— On se débrouillera chéri. Ne t’inquiète pas pour ça. On s’en sortira toujours. Je suis fière de toi. Ton fils aussi, crois-moi.
Elle a raison.
— Je n’ai rien réglé. Je nous ai foutu dans la merde et je n’ai rien réglé pour ces gens-là. Sa voix se brise comme le verre d’une ampoule à chaque fin de phrase.
— Dans quelques jours, un collègue ira faire le sale boulot et personne n’y aura rien gagné.
Alors que je m’installe devant l’écran de mon ordinateur, les paroles de mes parents me parviennent sourdement. Page d’accueil. Je tape le nom de Jan Palach dans l’onglet de recherche. J’entends ma mère qui rassure, comme toujours : son salaire est conséquent... et puis, demain, elle pourrait toujours toucher deux mots au maire de la situation, après la réunion prévue en fin de matinée. Il aura peut-être quelque chose à lui proposer ? Pas question, dit mon père. Pourquoi pas ? Pas question. Le débat est clos.

Encore une soirée vite expédiée. Dans le train, en rentrant, je sens déjà que la satisfaction d’en avoir fini avec ma journée de boulot se teinte d’une coupable appréhension à l’approche de la soirée qui se dessine. J’ai hâte de retrouver mes enfants et, en même temps, je suis trop lasse, trop écrasée par la médiocrité de mon quotidien pour prendre plaisir à partager ces instants avec eux.
À mon arrivée, comme chaque soir, je fais en sorte d’accélérer le mouvement : les devoirs, les douches, le repas, le coucher. Le câlin, le vrai, est encore remis au lendemain. Promis !

J’ai laissé de côté Wikipédia. Monsieur Bastien y est allergique. Il aurait levé le lièvre illico. D’après ma mère, venue voir si je ne m’inquiétais pas trop au sujet de Papa, ce Jan Palach était mentionné dans tous les manuels d’Histoire à l’époque où elle était lycéenne. Plus maintenant. Elle m’a apporté l’encyclopédie familiale. Le truc qui prend la poussière sur le rayon du haut de la bibliothèque entre un vieux Bescherelle et L’herbier des parcs et des forêts qui faisait mon ravissement quand j’étais gamin. Je ne veux pas froisser ma mère. J’attendrai qu’elle quitte ma chambre pour refermer le Larousse et retourner sur Google.

Seule. Enfin ou déjà, je ne sais pas. Je me sers un dernier verre de gin bon marché... avant le prochain. Premier de mes deux anesthésiants quotidiens. L’autre, le Diazépam, piqué à l’hôpital, je le prendrai en me couchant. La télé : toujours les mêmes conneries. Demain, en me réveillant, je ne me rappellerai pas ce que j’ai regardé. Heureusement !
Encore un verre. Je commence à sombrer. Les sons et les images se brouillent en une bouillie à gerber. Plus un bruit dans le couloir. Mes enfants dorment. Je songe à ce que serait leur vie sans moi. Pas forcément meilleure. Pas si mauvaise. Comment savoir ?

J’ai fini par trouver un site bien documenté au sujet de Jan Palach. J’y ai appris l’essentiel. Enfin, je crois. Étudiant tchèque de la faculté des lettres de l’Université Charles de Prague, il s’est immolé par le feu le 16 janvier 1969 sur la place Venceslas au centre de la capitale tchèque, en pleine journée, devant de nombreux passants sidérés par le spectacle de cette torche humaine. En feu, il a sauté la barrière placée en bordure du trottoir devant le musée national. Il s’est précipité sur la chaussée et a couru sur la voie du tramway qui montait du bas de la place Venceslas en direction du Musée. D’après le site que j’ai consulté, il voulait que son acte réveille la conscience de ses compatriotes six mois après l’invasion de la Tchécoslovaquie par les chars soviétiques en août 1968. Geste inconcevable, d’une portée symbolique colossale et au retentissement planétaire.

Je suis convoquée à la mairie samedi matin. Logique : trois semaines que je n’ai pas payé la cantine. Je ne pourrais pas supporter une nouvelle leçon de morale. Encore un verre et je vais trouver spirituels les dialogues de cette série de merde. Au pieu ma vieille !
Je passe par la cuisine pour reposer mon verre, replacer la bouteille au trois quarts vide dans le placard sous l’évier et prendre mon Diazépam. Sur la table de la cuisine, Léo a laissé traîner son cahier de texte ouvert à la page de demain, ainsi qu’une page double pleine d’annotations écrites de sa main. Depuis combien de temps ne me suis-je pas intéressée à ce qu’ils font à l’école ?
Jan Palach... ce nom me renvoie à mes années lycée. Pour autant, je n’arrive plus à le resituer précisément. C’est si loin tout ça.
J’étais plutôt bonne élève. Pas brillante comme Bertrand dont je venais de faire la conquête et qui allait devenir mon mari, mais je m’accrochais. Volontaire et méritante, disaient les professeurs. Dans les starting-blocks pour une vie laborieuse et sans relief.
Palach... j’y suis ! Je revois son visage sur la photo qui illustrait le chapitre sur la constitution des blocs Est et Ouest dans mon manuel d’Histoire en terminale. Palach... je me souviens, maintenant. Je me souviens de son geste, de la fascination qu’il exerça sur moi à l’époque. Je me demande bien où Léo a trouvé toutes ces informations. Il écrit sacrément mieux que moi à son âge. Il tient de son père. Il saura faire face.

« L’acte de Palach est insaisissable, exceptionnel. Il ne correspond pas aux valeurs éthiques communes. Il suscite des émotions fortes, des questions et des polémiques nombreuses, des appréciations divergentes. Les uns le condamnent, les autres le glorifient ».
C’est par cette citation du prêtre salésien Jindřich Šrajer que M. Bastien nous accueille ce matin. Puis, il se tait. Son regard comme le nôtre se porte vers la place laissée vide par notre camarade Léo, derrière moi, deuxième rang, rangée centrale. Aucun de nous n’ose une parole. Monsieur Bastien se rassoit brièvement, ouvre une pochette cartonnée posée sur son bureau, en sort un tas de photocopies. Ses gestes sont d’une extrême lenteur, décomposés, millimétrés. Il se relève, passe entre les rangs et laisse devant chacun de nous un exemplaire du document dont il souhaite que nous prenions connaissance.
Je n’ai jamais pris le temps de discuter avec Léo. Je ne saurais pas expliquer, ni pourquoi, ni comment, nous avons pu passer cinq mois dans la même classe, l’un derrière l’autre, sans échanger plus de trois phrases d’une platitude absolue. Il est brun, Léo, cheveux mi-longs tombant dans le cou. Il a de beaux yeux sombres qui donnent à son regard une profondeur intimidante. Je l’ignorais.
C’est lors des obsèques de sa mère que je l’ai regardé avec attention pour la première fois. J’étais avec mes parents. Il n’y avait pas foule. Elle s’appelait Catherine. Mon père avait fait sa connaissance quelques semaines auparavant. Leur rencontre lui a coûté quinze jours de mise en pied. Il ne reprendra pas son boulot. Il dit que cela n’a aucune importance. Je suis de son avis. Ma mère l’a rencontrée, elle aussi. Samedi matin, dans le hall d’entrée de la mairie. Catherine avait rendez-vous. Elle s’est présentée à l’accueil tenu par ma mère, a décliné son identité. Elle était apprêtée, maquillée sobrement, relativement élégante dans un ensemble bleu marine un peu daté mais de bon goût. Ma mère n’a pas prêté attention au bidon qu’elle avait posé à ses pieds. Elle n’a pas compris ce qui se préparait. La femme a soulevé péniblement le bidon, l’a débouché, s’est aspergée avec le liquide rose qu’il contenait. Ma mère est restée figée, regardant, incrédule, la flamme jaillir du Zippo.
Au moment où le corps calciné de Catherine expirait le dernier souffle d’une vie depuis longtemps consumée, chargeant l’air d’odeurs âcres de cadavre brûlé et de station-essence, Léo mettait la dernière main à son exposé. Il avait choisi de conclure sur une citation d’un prêtre salésien.
Un silence pesant règne dans la salle de classe pendant que nous lisons. Il ne s’agit pas d’une compilation d’extraits de documents glanés sur le net comme la plupart d’entre nous en ont péniblement accouché. C’est brillant, précis, structuré, mais il y a autre chose : un souffle, une urgence à juger de l’inhumanité indifférente et désinvolte de notre époque à l’aune des faits hors du commun qui ont jalonné notre histoire, chargés de toute leur portée symbolique. La copie est signée Léo Kervelac. Fils de Catherine Kervelac. Notre camarade de classe. Il est absent. Nous le sommes tous un peu.

PRIX

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Image de Lyriciste Nwar
Image de Potter
Potter · il y a
Très très bien écrit, félicitations !!!!
N'hésite pas à venir jeter un coup d’œil à mon dessin finaliste : https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/poudlard-3?all-comments=1&update_notif=1533195954#fos_comment_2874290

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Dranem · il y a
Un titre évocateur, l'histoire, les histoires s' entremêlement, un texte qui a du sens mème si on accroche pas vraiment à cette narration décousue...
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Ernestinemontblanc · il y a
Choc de la rencontre d'un quotidien et d'une Histoire. Un très beau texte.
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Fred Panassac · il y a
Une intrigue émouvante, mais la fin est trop prévisible, avec le nom de Jan Palach et le titre de la nouvelle.
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Angel · il y a
Bonne chance.
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Didier Lemoine · il y a
Profond, émouvant, bien écrit. Mes voix pour vous.
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Noels · il y a
Texte bien écrit et intéressant, mais j'ai vraiment peiné à passer d'un narrateur à l'autre. 3 voix.
Et une invitation à découvrir https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/papy-rolling-stones

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MarieM · il y a
Texte émouvant, prenant, très bien écrit. Mes votes, Raginel !
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Miraje · il y a
D'analepses, en parallèles, le drame se constitue habilement, comme un puzzle à l'issue inexorable. Bravo !
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