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Retour à soi.

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Octave Rask

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Le Phœnix


Les monceaux de lys accueillaient les assoiffés de connaissances dans un faste insuffisamment prétentieux. Leur langue velue comme la peau d'un kiwi pendait déjà, leur crâne coiffé prêt à s'étourdir. On eût dit quelques groupies occidentales; l'aspect digne et grave de l'intellectuel, l'excitation intérieur d'un enfant à la rentrée scolaire. Ils attendaient tous Mikel Zank.
Les robes étaient sobres, les chaussures négligemment cirées. Ils avaient sortis leurs armures de verre, posées avec raideur sur le nez. Pourtant, le propre des intellectuels n'étaient-ils pas d'être éclairés ? C'est vrai qu'il faisait chaud, que le soleil cognait fort, et que les rayons éblouissaient le métal, s'y reflétant avec élégance.
Les femmes grasses sentaient le parfum de lavande, savamment mêlé à la sueur; laquelle se solidifiait sous leurs épais bourrelets. Peu à peu les plis se noircissaient. Les presque beaux hommes étaient tous à demi-chauves. Les élégantes avaient sorti leurs escarpins brillants et colorés, contrastant avec la fadeur de leur robe du soir. Leurs fines épaules drapées d'un léger châle (flottant là uniquement par principe), dévoilaient les contours d'une ossature dont les muscles s'étaient liquéfiés. Le jeu social les incitait à des sourires sans compétence. Tous attendaient Mikel Zank.
La Sorbonne était toujours la même. La vieille façade colmatée, pareille à ces femmes à fond de teint, arborait des couleurs sablées. L'herbe y était sèche comme jamais. L'été oblige les vacances aux jardiniers. Des affiches indiquaient la salle, et le titre de la conférence. L'ombre de la littérature médiévale dans le roman du XXème siècle. Ils étaient tous venus voir ce projet d'envergure, et ce vieux Mikel Zank, décidé à ignorer le glas.
Les cloches de la sono retentirent, l'exposé s'en allait débuter. Il y eut une cohue. Des bousculades. Des femmes outrées. Quelques fesses frôlées. Le temps parut très long, surtout en escarpins colorés. Il faisait de plus en plus chaud, et l'affreux bain de sueur giclait d'écume en écume comme un corps épuisé.
Angélique sentit une main sur ses fesses. Elle sourit, à demi satisfaite. Elle attendait. Les gens la giflaient à mesure qu'ils brisaient l'air dans leur course inutile. Mikel Zank, de toute façon, serait en retard, ne serait-ce que par ego. Et tandis qu'elle attendait la fin de l'étrange mouvement de masse, le scrutant d'un regard supérieur, elle sentait ses talons noirs s'enfoncer dans le béton de la cour. Elle s'impatientait elle aussi. Elle crépitait de l'intérieur. Elle avait lu tous les travaux de Zank. Elle aimait Zank. Mais elle attendrait, priant seulement pour ne pas trop s'enfoncer.
Les clartés bleues et rouges craquelaient sa peau. Le chignon raide et brillant d'Angélique doublait sa gravité et son sérieux. Son visage d'une blancheur virginale lui donnait l'air d'une sainte. Sa poitrine débordante rayonnait de pâleur. Son sein bien formé épousait la courbe de la robe. Les coutures, trop vulgaires pour elle, griffaient sa chair, et l'obligeaient à se tenir raide. Son corps ferme alors, avait quelque chose d'aérien. On eût dit qu'elle voltigeait de douleur, toute une, dans ce corps désirable. L'insoutenable mal des fils bon marché la tenait droite. Une démarche anxieusement élancée densifiait son enveloppe, contractait sa chair. Et son abondante gorge continuait sa pâleur soyeuse. Chaque pas était une nouvelle flagellation presque mortelle qui contenait son corps dans une grâce antique et olympienne.
L'amphithéâtre était immense. Il ne mit pourtant pas longtemps à se remplir. Les cris outrés n'avaient pas cessé, masquant difficilement le bruit du talon coloré qui claque sur le sol ciré. Angélique attendait, encore, que les autres déblayent le passage, qu'elle puisse à son tour marcher, en toute latitude.
Quelques instants plus tard, le silence se fit. Un vieil homme apparut au microphone. Sa voix raisonna dans tout l'amphithéâtre et chacun le fixait alors comme si Dieu en personne l'interpellât. Des sourires se décrispèrent et le bruit des stylos qui courent sur la page vierge remplaça le bruit des talons. Plusieurs dictaphones se mirent en marche, et le maître de conférence débuta son exposé.
L'intelligence était palpable dans l'air. Angélique eut parié en avoir aperçu un morceau. Elle écoutait avec une avidité dévoilée le vieil homme. Il était rare qu'elle prenne le temps d'ainsi se faire plaisir, se nourrir de connaissances, elle qui pourtant, des années plus tôt, à son arrivée à l'université, était la plus fidèle prosélyte de la bibliothèque. « Un rat de bibliothèque », lui disait-on. Elle en riait. Elle s'en félicitait même. Elle s'injectait alors ces torrents de mots, ces pages d'informations, comme un nouveau sang, et vitalisait ainsi son être tout entier. Elle écrivait des heures durant, trouvant toujours une connexion entre un élément et un autre et s'accumulait sur son bureau toujours plus de dossiers, toujours plus de recherches à faire, à poursuivre ou à terminer. Elle savait déjà qu'une seule vie ne lui suffirait pas. Alors, comme par dépit, elle se laissa happer par l'amour. Georges l'épousa, lui fit un enfant. Georges la quitta, elle garda l'enfant. Elle aimait tendrement son fils, pourtant son devoir de mère ne lui permettait plus d'épanouir la femme qu'elle était, ou la femme qu'elle aurait voulu être. L'enfant grandit, elle se décida enfin à sortir ses robes de grandes occasions, et prit le chemin de ses passions d'antan, de la littérature et des mots.
Angélique laissait son regard nouvellement enfantin se perdre dans le grand amphithéâtre tandis qu'elle écoutait, l'esprit fixé sur chaque mot, Mikel Zank. Elle effleura à plusieurs reprises le même homme du regard, assis à quelques mètres d'elle. Il était charmant, un joli profil, un joli cou. Son visage était partiellement bronzé, son regard envouté par le conférencier. Elle oublia le Moyen-Âge. Cet homme était beau, comme un amoureux de printemps. Elle commença à s'inquiéter. Il lui était familier, cruellement familier, son nom, quel était son nom ? Son prénom. Tout était tellement vague. Paul. Il était beau Paul. Elle le voyait marcher dans les couloirs, une nonchalance lui saisissant les épaules. Le pas ferme, un homme décidé. Il aimait la littérature. Elle le voyait lui sourire, un matin en arrivant sur le parking. Il avait collé sa joue contre la sienne. Une autre fois, il lui avait frôlé la main. Elle le fixa nettement quelques minutes durant, puis paniqua. Un sursaut, elle se cacha dans ses seins. Elle fit semblant de lire. Les mots défilaient à toute allure sous ses yeux, sans qu'elle n'y comprenne grand-chose. C'était à lui de la regarder, de la voir et de la reconnaître. Dans son regard alors, elle prendrait vie et oserait la surprise de l'apercevoir à son tour.
Tout allait très vite dans la tête d'Angélique, des images se mélangeaient à toute vitesse comme sur un écran de téléviseur. Mikel Zank parlait trop fort, elle n'arrivait pas à y voir clairement. Il lui fallait sortir, de suite. Le conférencier parlait trop fort. Qu'il se taise, ou qu'il meurt, à l'instant. Tout cela était insupportable. Tout ce bruit, tellement plus violent que les talons colorés, tellement plus violent que les stylos. Son crâne se faisait tambour et son cœur défonçait son thorax comme un bélier. Ne supportant plus cette densité d'émotions, elle se leva en silence et chercha la porte, comme perdue dans le noir. Ses talons aiguilles claquèrent légèrement. L'air palpable de l'intelligence lui était devenu irrespirable. Pas assez fluide à son goût.
Angélique sortit de l'amphithéâtre, la respiration haletante. Elle n'avait pas couru. Le couloir du second étage semblait interminable. Il lui fallait prendre de la hauteur. Elle chercha alors les escaliers. Il se tenait là, en haut, le regard fixe, comme devant Mikel Zank. Angélique, débordante d'émotions contradictoires, sentit un frémissement de satisfaction le long de ses reins. Elle sourit. Son ventre se tordit de douleur, mais elle s'était habituée à la piqure des fils dans sa chair. Elle ne ressentait plus rien. Elle ne souffrait pas. Il descendit les quelques marches de son inoubliable nonchalance. Il dévorait du regard.
Deux ans auparavant, ils travaillaient ensemble, dans le même collège. Il était en train de quitter sa femme comme l'on prépare une valise, et Angélique l'attendait. Ils s'aimaient d'une flamme secrète et platonique. S'échangeant des regards et des lettres cachetées, glissées la nuit par leur main gantée dans la boite à courrier de l'autre. Un jour de dispute, Paul prit son ex compagne en devenir sur la machine à laver. Quelques mois plus tard, son énorme ventre plongea Angélique dans un tel chagrin qu'elle ordonna à Paul, nouvellement indécis, puisque ému par la paternité, de partir. La douleur les accabla chacun de leur côté. Paul regagna la maison familiale, et trois mois après la naissance de la fillette, quitta définitivement sa femme, pour s'éviter la prison pour homicide volontaire.
Paul lui revint comme une gifle. Elle n'avait pas oublié ses murmures. Elle avait gardé ses lettres au fond d'un tiroir qu'elle n'ouvrait jamais. Elle l'avait éclipsé de son esprit, de manière lacunaire ! Elle s'en voulait de se souvenir. Il la salua. Et quitta le couloir, une alliance au doigt. Elle voulut lui courir après, mais partit dans le sens opposé.

Ses talons aiguilles claquèrent violemment comme des coups de révolver. Sa robe guindée, son armure douloureuse, l'oppressait. Elle commençait à étouffer. L'haleine des grands couloirs vides ne lui suffisaient plus. Ils l'effrayaient même. Peu à peu, les murs se contractaient perversement autour d'elle. Les courants qui pénétraient les vitres ouvertes ne lui suffisaient pas non plus. Elle s'adossa à un mur, secouée de part en part. Ses poumons se compressaient. Des émotions oubliées se pressaient en elle.
L'air était chaud et lourd. Son corps tout entier frissonnait, comme l'on étouffe de chaleur. Son dos découvert laissait glisser sa sueur froide le long des murs de l'université. Elle se sentait happée, délicieusement, écrasée par le rouleau compresseur du souvenir. Elle avait tout oublié, elle avait fait confiance au temps, et voilà que tous les palliatifs ne suffisaient plus. Elle vacilla. Sa respiration se fit lente, comme sur le point de s'éteindre. Sa poitrine se gonflait difficilement si elle inspirait. Son corps était plein, rempli d'émotions qu'elle avait pensé ne jamais retrouver. Elle se sentait comme un homme à la mer, qui peu à peu prend plaisir à la noyade, quand l'horizon l'éblouit par trop de violence.
Ses bras nus étaient sans force, prêts à tomber, à se sectionner par surprise. L'idée ne lui déplut guère. Elle ne trouvait aucune utilité à ces bras désormais. Ils lui apparaissaient même comme de très gênantes hypertrophies. Ils étaient lourds, tellement lourds qu'elle ne pouvait trouver la force de lever le premier pour arracher le second.
Son nez dysfonctionnel lui apparut au coin de l'œil. Il lui eût fallu l'arracher pour respirer pleinement. Mais son corps pris de secousses intérieures était passif. Inerte. Incapable de toute révolte. À mesure de tremblement, le vernis rouge de ses ongles craquait discrètement. Ses doigts suintaient. L'amour méconnu coulait de ses pores teintés de poudre. Son thorax se gonflait et Angélique sentait sa gorge se serrer. Inapte à toute parole, ses cris étouffés se fluidifièrent bientôt dans ses yeux gonflés. Un torrent d'émotion s'échappa. Sa face noyée de soleil semblait se décomposer peu à peu. L'amour effleurait l'art tandis qu'elle se sublimait en une croûte futuriste.
Et soudain, la sensation de la réalité l'emplit d'une angoisse affreuse. Ses vieux sentiments, occultés par de vaines oraisons, se déterrèrent. Elle aimait Paul.

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