Restaurant « Le Scarabée en croûte »

il y a
3 min
29
lectures
5

Boulimique de lecture dès que j'ai su décrypter mes premiers mots...la science fiction avait mes faveurs à l'adolescence ! En écriture, j'ai retrouvé mes premiers amours : j'adore mettre en  [+]

Menu de la Saint Sylvestre
31 décembre 2044

Amuses gueules mordorés et canapés aux larves d’abeilles du Péloponnèse

Potage aux algues du détroit de Béring et brins de soie du Sichuan

Verrines aux trois vers, œufs de fourmis et pétales de roses

Brochettes aux criquets du Maroc, semoule fine sauce punaises
Ou
Confit de libellules de Madagascar, pommes caramélisées

Méli-mélo de chenilles croustillantes

Buffet des douceurs : Bouchées de larves au chocolat, brownies aux vers, crumble ailes de papillons, beignets de phasmes, bananes flambées aux rhum et sauterelles géantes d’Egypte.

« - Hum, ce menu est croustillant. Les criquets du Maroc sont délicieux, en as-tu déjà goûté ?
Non, je n’y tiens pas particulièrement. Tu sais que mes préférences vont vers les viandes, les vraies. Je ne m’habitue pas à ces insectes ; pour tous les jours, passe encore, mais pour un menu de fête !
C’est un restaurant étoilé ! Les gourmets s’y pressent. On dit que leurs criquets et grillons sont croquants à souhait, les sauces exquises, les...
Je ne comprends pas que des amateurs de bonne cuisine puissent se pâmer devant des carapaces luisantes, des bestioles peu charnues, à la consistance de paille sèche, à l’odeur de pipi de...
Non, tu préfères un bon morceau de muscle dégoulinant de sang, et l’odeur de gras qui s’échappe de la poêle.
Et bien oui, je préfère la bonne viande de bœuf, je ne suis pas entomophage, moi ! »

Derrière la vitrine, éclairé par deux puissants spots, le cuisinier s’affairait à décortiquer des insectes, à retirer les intestins des chenilles. Le couple l’observa quelques instants, elle l’œil brillant de gourmandise, lui une moue au bord des lèvres. Il poussa sa compagne, l’obligeant à avancer sur le trottoir. Il passèrent devant une boutique de confiseries, gros plan sur les bonbons aux mouches côtoyant les nougats aux grillons et les croquants aux fourmis caramélisées. Elle arrêta son choix sur un beignet à la violette et papillon de nuit. A côté, la boulangerie faisait l’éloge de ses spécialités à base de farine de vers. En contre-champ, le célèbre traiteur, Mauchon, vendait très cher ses pâtés aux chenilles et ses vol-au-vent de mille-pattes. La boutique était pleine d’amateurs, salivant devant les vitrines réfrigérées, montrant du doigt les mets fins et recherchés par les connaisseurs. Ils allèrent s’asseoir dans le square pour qu’elle puisse déguster sa pâtisserie sans se tâcher.
Son compagnon se cala et sortit de leur étui ses lunettes écran. Un bruitage discret fut émis à la connexion avec la borne info la plus proche. Elle, les yeux fermés, marmonna quelque chose comme : « encore cet accessoire ridicule ! Tu ne te décideras jamais à évoluer avec ton temps... ». Puis elle s’absorba avec délectation dans la dégustation de son beignet papillon.

« - Voilà qui est beaucoup mieux ! chuchota-t-il quelques instants après.
Quoi donc ? s’enquit mollement sa compagne, toujours occupée à son en-cas gourmand.
Un vrai menu de fête, écoute un peu :
Foie gras de canard du Périgord aux figues fraîches
Ris de veau aux girolles
Filet de bœuf (race limousine) sauce bordelaise
Plateau de fromages d’Auvergne
Les treize desserts de Provence
C’est autre chose que tes bestioles à exosquelette. Du filet de bœuf du Limousin,...
Du limousin polonais ou du limousin ukrainien ? le taquina sa compagne. Tu es au courant, j’espère, qu’il n’y a plus d’élevage de bœufs en France ?
Faux, il en reste ! s’enflamma son compagnon. Et tes bestioles AOC ? Tiens, écoute : « nouveau trafic de coléoptères démantelé cette semaine ; la filière provenait d’élevages du Yemen et des émirats, les animaux transitaient par plusieurs pays africains puis européens avant d’arriver sur nos étalages, munis du label « coléoptère AOC midi de la France ».
Pfff ! à quel prix ?
Les coléoptères ? Ils ne le disent pas.
Mais non, ton menu !
Ah, euh... 720 euros.
Génial ! ça fait, attends...ça fait 6 fois plus cher que celui du « Scarabée en croûte », annonça-t-elle après un rapide calcul mental.
Ça les vaut largement, conclut-il.

Ils restèrent silencieux quelques instants, elle grignotant de minuscules bouchées de son beignet afin de le faire durer le plus longtemps possible, lui imaginant les tranches de filet de bœuf nappés de sauce onctueuse ; il en salivait.

Tu veux goûter ? lui proposa-t-elle en lui tendant la dernière bouchée de sa pâtisserie.
Beurk, tu sais quoi ? J’ai la hantise de me réveiller avec des antennes et des yeux à mille facettes sur le front.
Scénario improbable ! Est-ce qu’il te pousse des cornes quand tu engloutis des kilos de viande rouge ?
Non. Désolé, je n’arrive pas à me faire à l’idée de manger des insectes comme source de protéines à la place de la viande.
C’est inéluctable et en plus, c’est délicieux affirma-t-elle en portant à sa bouche le dernier morceau du beignet.
Je ne comprends pas cet engouement. Les théories écologiques ne tiennent pas la route ; il n’est pas de mois sans qu’on entende parler d’une région dévastée par des invertébrés échappés d’élevages. Je crois plutôt à un développement marketing bien orchestré, un « business plan » des plus juteux...
Du jus de lombric, humm !
Arrête, ce n’est pas drôle.
Le problème avec toi, c’est que tu vois toujours la face obscure !

Vexé, l’homme tritura les branches de ses lunettes écran.

Ecoute : « une nouvelle source de nutriments ? Les scientifiques et les cuisiniers d’Agrimer Recherche ont obtenu des ingrédients gustativement et nutritionnellement intéressants à partir de zooplanctons ; leur culture peut facilement être maîtrisée dans des bassins d’eau de mer et ne présenterait pas les inconvénients de celle des insectes. Les premiers produits pourraient être commercialisés d’ici quelques mois...
Bah, après tout, c’est la nourriture des cétacés, non ? J’espère seulement que cela ne nous transformera pas en baleines ! s’esclaffa son amie.
Moi, j’aime bien goûter les nouveautés ! renchérit une femme qui venait de s’asseoir à côté, avant de commencer à engloutir un Big Mac Croc au steak de chenilles.»

« - Coupez ! C’est bon pour le son ?
Parfait !
Bravo, on la garde !
Ouf, j’en ai des fourmillements sur la langue et des spasmes oesophagiens à évoquer ces nourritures à carapaces ! s’écria la comédienne.
Il faudra t’y habituer ; c’est ce qui nous attend d’ici quelques années, affirma le metteur en scène. »
5

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,