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Ressortie de route

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Zoé ouvrit un œil, puis l’autre. Elle étira ses antennes et sortit la tête de sa carapace. Elle avança de quelques centimètres et tomba de la feuille de salade sur laquelle elle avait passé la nuit.
Elle se réveilla en sursaut et, par réflexe, tendit la main vers la boite sur sa table de nuit : elle était toujours là. Elle souleva le couvercle et poussa un soupir : l’escargot–hérisson était là aussi. En préparant son café, elle regardait la campagne suisse. Elle attrapa une mouche au vol et l’offrit à Nestor pour son petit déjeuner. Quand son téléphone sonna, elle ne regarda même pas l’écran : depuis hier, son père, sa mère et sa meilleure amie tentaient de la joindre. Ils avaient aussi essayé d’appeler Enzo, son soi-disant petit ami, pour savoir où elle était : il n’en savait rien et pour cause, il était juste un gars à qui elle avait donné cinquante euros pour jouer le rôle, en espérant que ses proches n’oseraient pas la déranger pendant un rendez-vous galant. Manifestement c’était un échec.
Elle alluma son ordinateur et l’écran s’ouvrit sur le site qu’elle avait visité la veille avant de se coucher. Une étude récente concernant les escargots-hérissons avait fait s’envoler leur prix sur le marché des mollusques de compagnie, et par la même occasion, le nombre d’affaires louches impliquant ce petit animal. La bave de cet être particulier avait des vertus insoupçonnées dans plusieurs domaines : remède contre l’acné en pommade, contre l’infertilité en tisane, et poison rapide, efficace et indécelable... si on savait s’y prendre...
Elle n’avait encore jamais essayé, mais elle connaissait la recette. Il ne lui manquait à ce jour plus qu’un seul ingrédient pour faire de cette bave un poison mortel parfait. D’après le vieil ouvrage qu’elle avait pu lire à la bibliothèque d’Annecy, un très ancien livre en un seul exemplaire, au nom obscur, « Necronobicon » ou quelque chose comme cela, il s’agissait simplement de mélanger le tout avec du sang de chèvre. Ensuite après quelques incantations, l’arme était prête. La future victime, pour mourir devait soit l’avaler, l’ingurgiter, ou l’avoir simplement en contact avec la peau. C’était une arme ancienne mais efficace. Zoé en avait besoin et elle avait ses raisons.
Ses parents étaient séparés depuis peu, mais sa mère avait vite retrouvé quelqu’un. Robert Friche. C’était son nom. Un grand homme blond, toujours habillé en noir. Elle ne savait pas ce qu’il faisait dans la vie ni d’où il venait mais il avait réussi à avoir sa mère. Le problème c’était le regard qu’il avait sur elle. Il y avait quelque chose de malsain chez cet homme. Un jour, en leur absence, elle avait décidé d’enquêter sur lui. Elle n’avait rien trouvé sur les réseaux sociaux. Comme s’il n’existait pas. En revanche elle avait trouvé des choses dans ses affaires. Des photos de lui. Anciennes. Certaines étaient datées. Et certaines remontaient au début du siècle. Et sur ces photos, Robert Friche avait la même apparence. Il n’avait pas vieilli depuis 90 ans...
Zoé prit son téléphone et composa le numéro de l’oncle Georges. Il décrocha à la deuxième sonnerie.
— Comment vas-tu ma chérie ? Quoi de neuf ? Toujours la moitié de dix-huit ? Ha ha ha ha...
— Hum... Bien Merci, j’ai besoin de toi Georges. Je devais passer à la maison du lac pour les vacances mais j’ai dû changer mes plans. Pourrais-tu, si mes parents t’appellent leur dire que je suis passée te voir, que je vais bien, bref qu’ils ne me cherchent pas...
— Mais oui ma belle, ha ha, les parents, qu’est-ce qu’on ne ferait pas pour ne pas les avoir sur le dos. Je m’occupe de tout. Amuse-toi bien, bisous.
Georges sortit du salon, rentra dans la cuisine, se servit un verre d’eau et il avait déjà oublié l’existence même de la conversation qu’il venait d’avoir.
Zoé sortit une valise de sous son lit et l’ouvrit. Elle en sortit son carnet de notes, son revolver et une boite de balles. Elle avait acheté son arme sur un forum de collectionneurs (ces gens-là lui avaient paru légèrement paranoïaques, mais elle avait obtenu un bon prix pour un lot complet d’ustensiles d’auto-défense). Elle feuilleta son carnet dont elle se servait pour prendre des notes concernant sa quête, comme elle aimait appeler son activité du moment : quand elle avait découvert les photos de Robert Friche, elle avait fait des recherches sur le vieillissement, les méthodes pour rester jeune, et d’autres excentricités et elle était tombé sur d’autres photos d’hommes et de femmes dont l’apparence n’avait absolument pas bougé entre 1880 et 1990. Dans le tas, certaines étaient de mauvais montages mais d’autres cas étaient pour le moins étranges : le premier mot qui lui était passé par la tête était « Flippant ».
Qui était ces personnes ? D’où sortaient-elles ? Elle n’avait pas trouvé grand choses comme explications. On était dans la vraie vie là. Donc les vampires et tout le reste ça n’existe pas. Zoé n’avait jamais cru au paranormal et autres histoires de fantômes. Elle, son univers c’était la campagne et les escargots. Alors Robert Friche qui sortait de nulle part et qui vivait il y a un siècle en donnant l’impression de n’avoir que quarante ans aujourd’hui, forcément ça mettait un coup à son esprit cartésien. D’où sa réaction épidermique et peut-être un peu excessive. Elle était comme ça. Déjà plus jeune, lorsque quelque chose arrivait et qu’elle ne comprenait pas ou que ça ne correspondait pas à son mode de pensée elle pouvait avoir des réactions « détonantes ». En primaire lorsqu’elle avait appris à sa meilleure amie que le Père Noël n’existait pas et que c’était logique, sa copine ne l’ayant pas crue, elle avait attendu les vacances pour l’inviter chez elle, et lui faire peur en se déguisant en Jason Voorhees le tueur des films « Vendredi 13 ». Elle avait réussi. Son amie ne croyait plus au Père Noël. Par contre elle ne croyait plus en l’amitié non plus et suivait depuis des thérapies car elle faisait des cauchemars...
Zoé se mit en ordre de marche pour finaliser son poison secret. Le sang de chèvre. Elle savait où en trouver elle connaissait une ferme pas très loin, il suffisait d’y aller la nuit. Pas la peine de tuer la bête, une simple petite piqûre suffirait. Elle soignerait ensuite l’animal, inutile de faire des blessés collatéraux.
A 1h du matin elle prit son vélo et parti en quête de sang frais. Par chance la ferme ciblée était assez isolée.
Quand elle arriva devant la ferme, la pleine lune éclairait la campagne. Elle identifia rapidement la grange dans laquelle chèvres et moutons étaient enfermés pour la nuit et encore plus rapidement, elle fit sauter le verrou grâce à une de ses barrettes. La porte s’ouvrit en grinçant et elle comprit que les bêlements qu’elle entendait depuis qu’elle avait pris le chemin de terre en quittant la route nationale, n’était pas de simples bruits animaux. Elle aurait voulu en même temps se boucher les oreilles, fermer les yeux et partir en courant loin d’ici, mais le seul réflexe qu’elle eut fut d’attraper l’arme qu’elle portait à la ceinture et de tirer dans le tas. A dix mètres à peine, cinq hommes en costumes noirs, chemises blanches et cravates rouges plongeait dans les enclos, attrapaient les animaux par la tête ou par les pattes et faisait jaillir des gerbes de sang chaud en croquant et en griffant la chair à travers les poils et la laine. Les bêtes hurlaient à la mort en se débattant, puis gémissaient en agonisant.
La première balle percuta un des hommes au milieu du dos et il tomba en avant par-dessus une barrière. Les autres s’immobilisèrent dès que le coup de feu retentit. Zoé eu l’impression que même les moutons avaient fait silence lorsque la détonation avait claqué dans la grange. Elle attrapa un second chargeur dans son blouson après avoir vidé le premier sur les pingouins carnivores. En hurlant de rage, à chaque fois qu’une balle leur traversait le corps, ils se désintéressèrent des morceaux de viandes sanguinolents qu’ils avaient dans les mains, se tournèrent vers la jeune fille et dans leurs regards fous elle lut très clairement le message suivant :
— ¬¬¬¬¬Dégage ma vieille, cours le plus vite que tu peux, tu n’auras jamais assez de bastos dans ton flingue pour nous descendre tous et... bordel, ils ont l’air d’avoir très faim...
Le flingue à la main, elle sortit de la grange en courant. Les hommes costumés touchés commençaient à relever. Tous étaient maintenant tournés vers elle.
Elle arriva à sa voiture. Forcément le moment où on ne retrouve plus ses clés. Elle fouilla dans sa poche et finit par mettre la main dessus. Elle ouvrit et monta dedans, mit le contact alluma les phares et là juste devant une chèvre qui cherchait à fuir et survivre. Que faire ? Il fallait absolument qu’elle récupère du sang, et pourquoi pas un bon geste et sauver cette chèvre ? Ni une ni deux, elle sortit de sa voiture et récupéra la chèvre tant bien que mal.
— Désolée ma vieille mais c’est pour ton bien ! Accroche-toi on va rouler vite et je n’ai pas le temps de t’expliquer ! Et pourquoi je parle à une chèvre moi maintenant ?
Elle démarra en trombe et accéléra le plus vite possible. Elle regarda derrière elle. Elle voyait les ombres de ces hommes au loin. Mais qui étaient-ils ?
— On se calme Zoé ! Ce n’est qu’un rêve ! Un rêve qui a l’air très très vrai !
— Récapitulons ! Désolée Madame la chèvre derrière je vais parler à voix haute ça va me calmer ! Donc je viens récupérer du sang pour empoisonner un homme que je ne connais pas qui doit avoir cent ans au moins et qui en paraît quarante, et là six ou sept types en costume étaient sur place pour tuer des chèvres et des moutons... C’est la quatrième dimension ou quoi ? Ou alors je suis un personnage de roman et mon auteur est en plein délire de roman fantastique ? Si c’est ça je voudrais qu’il m’écoute : je ne veux pas mourir à la fin !
Elle trouva une aire de repos sur la route, et se gara sur le parking désert à un emplacement au calme. Elle avait besoin de souffler et de faire redescendre son adrénaline. Et puis il fallait s’occuper de cette chèvre. Lui prendre un peu de sang et la libérer. Peut-être la garder dans un premier temps, on ne sait jamais si les pingouins carnivores n’étaient pas loin. Sa réflexion fut interrompue par une ombre qui entoura la voiture. Elle leva les yeux et vit les pingouins qui l’encerclaient. Elle sentit son cœur qui s’emballait. Elle ne les avait pas entendu arriver et là, elle était piégée. La chèvre bêla doucement. On aurait dit qu’elle demandait :
— Alors, on fait quoi maintenant ?
Les hommes ne bougeaient pas. Ils la regardaient sans sourire. Elle prit une longue inspiration, caressa la tête de la chèvre, ouvrit la portière et sortit les mains sur la tête.
— Ne me faites pas de mal, je n’ai pas d’arme, s’il vous plait...
Les hommes n’eurent aucune réaction. Zoé commençait à paniquer. Elle referma la portière et allait ouvrir la bouche quand un des gars la coupa :
— Nous savons qui vous êtes et ce que vous voulez faire. Tuer cette crapule, nous le voulons tous, pour différentes raisons, mais on ne peut pas vous laisser libre avec la formule de l’Arme. Ce serait trop dangereux pour nous.
Il approcha sa main de son visage et elle ferma les yeux.
Zoé fut réveillée par la sonnerie de son portable. Elle regarda l’écran : c’était son père qui l’appelait et il avait déjà essayé cinq fois. Elle se frotta les yeux et décrocha.
— Zoé c’est papa ! Ecoute il faut que je te parle. Il m’arrive un truc de dingue ! Et cela te concerne également.
— Coucou Papa. Oh je crois que niveau dinguerie j’ai beaucoup appris ces derniers jours. Que se passe-t-il ?
— Eh bien, par où commencer ? Tu te souviens de notre escargot hérisson ?
— Oui...
— Bon il a disparu. Tu me connais j’ai paniqué, c’est quand même l’espèce la plus rare de notre collection et la plus chère.
— Oui, oui et ensuite ? Tu l’as retrouvé ? Tu as une piste ?
— Non, non ça c’est très anecdotique au final. En fait, je ne sais pas comment te dire, j’ai eu l’impression d’être dans roman d’aventure, d’espionnage tu vois. J’ai eu un mot de l’Oncle Georges sur le parebrise de la voiture. Je te passe les détails mais ça a fini en course-poursuite...
— Ah bon ? A ce point-là ? Mais qui vous poursuivait ? Et dans quel but ? Ecoute papa c’est vraiment étrange car, bon je ne peux pas tout t’expliquer mais moi-même j’ai eu l’impression d’être poursuivi. Et là tu es où ? Tu t’en es sorti ?
— Cela ne me surprend pas. Et pour te répondre, non Zoé. Je ne m’en suis pas sorti. C’est là où je voulais en venir. Tu es bien assise dans ton fauteuil ?
— ...Oui. Je suis même encore allongée dans mon lit...
— Parfait tu ne pourras pas te faire mal en tombant. Zoé, Nous sommes des personnages. Des personnages de roman. Enfin, dans mon cas, j’étais... car je suis sorti de la page...
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Philippe Clavel · il y a
ça fourmille d'idées, ça étincelle de tous les cotés, et le texte suit son petit bonhomme de chemin entrainant le lecteur jusqu'à une chute improbable.
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