Respirer profondément... Et sourire

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Mon véritable prénom n'a aucune importance car à vrai dire, je ne l'aime pas. Pour mes amis, je suis Pat, ou Patoche, ou encore Playmobil. Pourquoi ? Aucune idée ! Ma vie ? Des bons et des mauvais  [+]

Le jour J est arrivé. La nuit a été courte, il me semble avoir vu défiler toutes les heures sur le cadran du réveil.

Sur la route, j’ai monté le volume de la radio, juste pour ne pas y penser. Mes sentiments sont partagés entre l’excitation de retrouver une normalité de vie, après 18 mois à tourner en rond chez moi à ne rien faire et l’angoisse de sortir de ma bulle de protection.

Dernier virage avant le poste de garde. Je farfouille fébrilement dans ma sacoche pour trouver mon badge. Je ne le trouve pas immédiatement et je sens déjà une vague de stress m’envahir. Mes mains se mettent à trembler, alors que je vois une file de voitures se former derrière moi, qui attendent que je libère la voie. Ne pas paniquer, fermer les yeux et respirer profondément.

Le plus dur est loin d’être passé. Je dois à présent franchir la porte du bureau, traverser le couloir, retrouver des visages familiers et d’autres que je ne connais pas. Beaucoup de choses se passent en un an et demi. Réorganisations, restructurations d’équipe, des gens partent, d’autres arrivent. Je prends encore quelques secondes, conscients que lorsque j’aurai ouvert cette porte, je vais devoir affronter ce même système qui, 18 mois plus tôt, m’a entrainé là où j’en suis.

Alors je m’oblige à sourire et j’ouvre la porte. Et c’est en affichant ce large sourire de façade que je m’avance vers mes collègues. Bien sûr, tout le monde semble content de me revoir. On me demande comment je vais, mais on élude soigneusement le sujet. Je sais qu’ils ont eu des consignes : ne pas me brusquer, me ménager, y aller en douceur, ne pas me harceler de questions.

Il y a un mélange de gêne, même de la part de ceux qui me connaissent le mieux. Je ne leur en veux pas, personne n’est formé à ce genre de situation. Peut-être que cela aurait été plus simple à expliquer si j’avais été atteint d’une "vraie maladie". Quelque chose de visible, de tangible, de concret.

Mais que dire d’une souffrance qui s’insurge lentement dans la vie d’un individu ? Comment expliquer ce processus insidieux qu’est le burnout, la dépression ou l’épuisement, suivant le nom qu’on lui donne ? Il n’y a aucune radiographie, aucune IRM, qui vienne à prouver la réalité de cette maladie. Parce qu’il s’agit bien d’une maladie. Mais dans l’inconscient collectif, c’est surtout un constat d’échec.

J’ai échoué à suivre le rythme effréné d’une société hyperconnectée, j’ai échoué à atteindre des objectifs inatteignables que mon entreprise m’imposait. J’ai échoué à me jeter dans un système de performance et de compétition continuelle où seuls les plus forts (pas forcément les plus compétents) sortent vainqueurs.

Je ne me suis pas senti malade, je me suis senti incompétent. Mais je ne suis pas le seul à avoir échoué.

Mes collègues ont échoué, par manque de temps. Sans doute trop occupés eux-mêmes à tenir la tête hors de l’eau, ils n’ont pas prêté attention à mes sautes d’humeur, à mon changement progressif de comportement, à mon isolement.

Ils n’ont pas fait le lien avec des erreurs successives que je commettais dans mon travail, à mes oublis. Il était bien plus aisé d’en conclure que je devenais aigri avec l’âge ou que je manquais de motivation.

Personne n’est réellement à blâmer et tout le monde en même temps. C’est ce qui donne à cette maladie tout son aspect pervers. Il est impossible de déterminer quel fut l’élément déclencheur, quand, à cause de qui, de quoi, ni comment le processus s’est enclenché.

Le burnout est silencieux, sournois. Il s’invite dans une vie bien rôdée, parfaitement réglée. Un seul rouage défaillant et c’est toute la machine qui s’enraye. Et lorsque le mal devient visible, il est souvent déjà trop tard.

Puis un jour, il y a la réflexion de trop, le mail de trop. Un simple café renversé sur la table et c’est l’explosion. A partir de ce moment-là, c’est la vie qui bascule. Pour rien, ou pour trop de choses en même temps.

L’objectif d’aujourd’hui sera juste de survivre à cette première journée sans craquer, passer ce cap du jour de la reprise... Et sourire.

Mais demain ? La patience, la compréhension, ont une toujours une date d’expiration. Mes collègues auront hâte de se débarrasser de mes tâches qu’ils ont dû récupérer en mon absence. Eux aussi ont leur lot de problèmes !

Et puisque le médecin m’a déclaré apte au travail, mon manager sera aussi dans l’attente de livrables de ma part.

Et puis il y a le temps, ou plutôt, l’absence de temps à consacrer à un collègue, pour avoir le luxe de passer plus de dix minutes à l’écouter, à tenter de comprendre, pendant que les mails s’entassent dans la messagerie.

Le café avalé et je suis déjà relégué au dernier plan de leurs préoccupations du jour. C’est ainsi et je ne peux pas leur en tenir rigueur. Il y a quelques mois, j’étais comme eux.

En attendant, je vais continuer à sourire... Faire comme si tout allait bien, comme si j’y croyais moi-même.
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Fleur A. · il y a
C'est tellement vrai...

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