Résolution (une histoire anecdotique)

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La vie devrait être comme une nouvelle bien tournée et captivante jusqu'au bout. À part ça, j'affectionne certains auteurs d'une époque dite "symboliste", au tournant du XIXème et XXème ... [+]

Ce jour n'est pas un jour comme un autre. Silvère le sent dès qu'il ouvre l'œil. En quoi ce jour est spécial il ne saurait dire, mais la sensation est nette, comme un surcroît de vie circulant dans ses veines. Un éveil aux moindres pulsations venant de son for intérieur. Ce n'est pas seulement le fait que l'on soit dimanche, ni encore en été, ni même qu'il ait réussi la veille pour une fois à éviter de perdre son temps en besognes inutiles afin de pouvoir le consacrer en partie à lire et ne rien faire, ce qu'il y a de plus précieux. Non, cela tient à une alchimie particulière et inexplicable. Silvère le sait, les jours qui commencent dans la perception d'une subtile vibration intérieure n'ont pas la même substance que les autres.
À côté de lui, Marylène dort encore. Sa chevelure défaite cache en partie son visage tourné vers le mur. Une respiration paisible soulève son thorax à intervalles réguliers trahissant un sommeil profond que rien ne semble pouvoir troubler. À la voir ainsi immobile et sereine, on imagine un caractère empreint de douceur, en aucun cas un être inflexible possédant un sens aigu des réalités.

Il se lève sans bruit. Le ciel au-dessus des immeubles est d'un gris sale uniforme, comme un démenti à la clarté qu'il perçoit aux racines du jour. Rien ne sera donné pense-t-il. Deux tourterelles survolent le toit d'en face et vont se fondre en roucoulant dans les feuillages des saules maigres peuplant le jardin entre les bâtisses. Il s'en faut de beaucoup pour que le carré de verdure laissé plus ou moins à l'abandon évoque un coin de nature. Des voitures sans roues poussent sur la pelouse râpée, un grondement continu et pétaradant de pétrolettes traversant le quartier supplante sans trêve le bruissement des ramures agitées par un vent léger.
Silvère préfère les bruits de la lande à ceux de la cité de Vaisne. Ce qu'il aime, c'est aller se perdre dans les chemins autour de l'étang du Grand air, lever le nez vers le ciel, laisser grandir une rumeur au fond de lui, tout un monde vivant de sa vie propre, foisonnante, inabordable et changeante, comme les étendues de bruyères semées de boqueteaux et de fourrés qui captent les nuances du temps en agitant leurs touffes drues. Dans ces moments-là, il sent un élan inconnu venir à lui, investir son cœur et le porter à vouloir quelque chose d'autre dans sa vie. C'est une odeur de liberté s'exhalant des tourbières qui le remplit d'un désir vague et fort, un parfum d'affranchissement gagnant son esprit enlisé dans la routine des journées où les tâches s'enchaînent sans laisser de répit.

Pendant que le café s'écoule goutte à goutte, le sentiment revient en force que l'aube de ce jour doit engendrer quelque chose de neuf. La nuit a laissé son empreinte, peut-être a-t-il rêvé. C'est cette même sensation d'échappée brusque et sans objet, une grâce inattendue à laquelle il convient d'être fidèle si on ne veut pas la voir s'enfuir. Dans la tête de Silvère, les pensées se bousculent sans ordre, c'est un vrai tumulte : visions aventureuses, rêves d'ailleurs, espoirs déraisonnables, fantaisies et perspectives insolites, inclinations secrètes, tout conspire contre le quotidien absurde qui est le sien et auquel il lui semble soudain impossible de ne pas mettre fin sur le champ. De ces éclats où se mêlent les souvenirs de vies avortées et la trace d'existences jamais vécues, quelque chose doit surgir, il en est sûr. Mais quoi ?

Quel contraste avec la semaine écoulée. Ces jours gris où son esprit ploie sous la contrainte du labeur et s'enfonce dans les profondeurs d'un abîme sans lumière qui ressemble à un anéantissement. À l'usine d'embouteillage, il est asservi à son poste du matin au soir. La machine guide ses gestes et entraîne ses pensées au même rythme, sur un mode mécanique où tout horizon se dérobe. Pour continuer jusqu'au soir, au lendemain, réunir les forces nécessaires pour se traîner de semaine en semaine sous la chape de plomb, il faut juguler toute émotion et faire le vide en soi. Pour survivre au monstre qui avale et recrache chaque jour ses proies, il faut abandonner la part la plus importante peut-être, l'imagination. Il faut étouffer les germes de ce qui pourrait naître, construire des murs intérieurs, ériger une citadelle autour de ses sentiments, accueillir l'angoisse et renoncer aux espérances. Mais est-il possible de renoncer ?

Marylène s'est levée. Elle s'est mise à tourner dans la cuisine, à remuer des pots et des ustensiles, après avoir posé un baiser en passant comme un souffle de papillon sur sa nuque elle s'est assise pour beurrer ses tartines. Silvère n'a pas osé parler.
Qu'esse tu mijotes ? elle dit sans cesser de tartiner, l'air de celle qui connaît la chanson. On ira à Auchi ?
Auchicourt, le stade où joue le petit frère, la maison des parents, le rituel du dimanche, les pâtisseries, la télé. Auchi, c'est l'ennui. Il est là le renoncement, pas besoin d'aller plus loin. Quand le dimanche est l'antichambre du lundi, c'est que tout est déjà réglé, le dernier sursaut de la raison ne laissant qu'un corps froid, inerte. Ce serait un assassinat, une folie. Il réprime un haut-le-cœur, repousse la tasse vide. C'est pas un temps pour Auchi aujourd'hui ! il déclare, péremptoire. Alors quoi ? Sais pas, vais chercher des clopes.
Il sort en claquant la porte, comme on fuit un danger imminent, dévale l'escalier décrépi et se retrouve à marcher d'un pas rapide dans la rue. Comment lui expliquer ?

Ce n'est pas qu'il ne soit pas attaché à Marylène, qu'il n'ait pas envie de passer du temps et partager mille choses avec elle, mais peut-elle vraiment comprendre ce qu'il y a en lui ? Car Silvère est un être protéiforme, capable de se démultiplier, de s'élever au-dessus des contingences à la manière d'un gypaète planant à des lieues du sol où rampent les êtres frustes, de plonger au cœur de sa conscience obscurcie, au point qu'il croit parfois en toucher le fond. Il peut vivre cent vies toutes différentes, connaître leurs forces, leurs faiblesses et infléchir quelquefois leurs destinées. Mais ce qu'il peut vivre en lui avec enthousiasme et passion, au point d'être souvent perturbé par des choses invisibles aux yeux des mortels qui l'entourent, il ne sait pas le vivre pour lui. Voilà son problème, son impuissance, la cause de son malheur.
Aujourd'hui c'est différent. Il y a des signes qui ne trompent pas. Le temps a beau rester neutre, la rue aussi sale qu'à l'accoutumée, les gens croisés parfaitement opaques à ce qui se joue en eux, l'impression persiste qu'une vie parallèle est là, à portée de main. Cela se manifeste dans le profil d'un passant, dans un groupe de personnes discutant avec animation devant le restaurant chinois, dans le reflet de lumière habillant la devanture de l'épicerie. Jusqu'au pont routier dont le trafic continu et la laideur habituelle enveloppée de brume légère, semble surgir d'une rive lointaine et inconnue. Les sens à l'affût, Silvère avance vers le jour nouveau, il sent grandir en lui des ressources insoupçonnées. Pour peu qu'il s'en donne les moyens, il pourrait peut-être bâtir une maison, se lancer dans une entreprise commerciale, ou bien reprendre les pinceaux. L'idée s'impose d'elle-même, depuis le temps qu'il n'a pas essayé de se mesurer à un vrai motif... Une chose est sûre : Il est sur le point de saisir le fil de la providence et de le tirer de toutes ses forces.

De retour à l'appartement, il se précipite vers les cartons stockés sous un meuble et qu'il avait pratiquement oubliés. Après avoir enlevé la poussière, il en retire quelques dessins inachevés. Ce sont des esquisses de paysages passés à l'aquarelle, des exercices divers, nus, compositions au crayon laissant deviner des lieux visités ou des personnes proches. Reprendre le travail interrompu, remettre cent fois l'ouvrage sur le métier s'il le faut, voilà le seul chemin à suivre. En examinant de plus près le contenu des cartons cependant, impossible de ne pas voir les imperfections. Les couleurs bavent, les traits sont grossiers, les corps mal proportionnés, les compositions manquent d'équilibre. Silvère comprend mieux pourquoi tout cela a fini sous la commode. Il faudra s'armer de patience. Marylène était d'accord pour lui servir de modèle.

Cela fait plus d'une heure qu'elle prend la pose, mais comme elle veut pouvoir feuilleter son magazine en même temps – c'était sa condition pour se prêter à l'expérience – elle bouge. Son inclinaison n'est jamais identique, ses cheveux retombent et masquent son visage, elle les ramène d'un geste nonchalant, tournant son buste une fois de plus. Sylvère n'en peut plus, lui jette : tu pourrais faire un effort ! Mais en réalité, c'est le résultat qui ne lui plaît pas. Devant lui, il ne voit qu'un brouillon sans âme, les lignes ne sont pas à leur place, la structure est inexistante. Il n'y a pas la moindre idée dans tout ça. Marylène sourit de son air le plus candide, il jette son crayon.
J'y arriverai pas !

L'un à côté de l'autre sur le tapis, l'artiste et son modèle ont abandonné l'ouvrage et se laissent aller à leurs pensées ordinaires, étendus dans la contemplation du temps qui fuit. Silvère veut se persuader que ce ratage est dans l'ordre des choses, rien ne sera donné se dit-il encore, mais cette réflexion à peine ébauchée, il en conçoit déjà une certaine aigreur. Une lutte va se jouer, il en a conscience, il faudra s'armer. Tenir la position.
Pendant qu'il passe en revue ses moyens, Marylène promène un doigt sur son flanc, pousse jusqu'au front où elle enroule une mèche de cheveux fins. Elle parle d'un logement qui conviendrait mieux, d'enfant, de bonnes affaires, elle parle sans discontinuer, sur le ton d'un refrain, suivant son cheminement semé de cailloux blancs et de lendemains fleuris. De temps en temps, elle s'arrête, dit : ça serait bien, tu penses quoi ?
Mais Silvère n'écoute pas. À quoi bon évoquer un avenir trouble, le présent n'est pas encore assuré. Une bataille est en cours, mais le jour avance alors que le front menace à nouveau de s'enliser. Que faire ? Tout vaut mieux qu'une immobilité synonyme de résignation. Au bout d'un moment, Marylène se relève.
Bon, on fait quoi ? Je vais pas rester en maillot, ou autant partir à la plage !

Silvère bondit. Un coup d'œil par la fenêtre, la brume s'est levée et le soleil pointe à travers la vitre. Mais oui, la plage ! On part tout de suite. C'est un véritable sursaut qui lui commande encore de fuir.
T'es fou, c'est loin la plage !

Qu'importe la distance, c'est le mouvement qui compte. Les voilà en train d'embarquer l'équipement léger dans la vieille Peugeot qui démarre par un coup de chance. C'est un jour faste. En traversant la cité, ils passent devant les derniers étals du marché. Les commerçants remballent, le camion du pizzaïolo s'apprête à fermer. Jusque-là, aucune idée précise n'avait réussi à germer dans l'esprit naïf de Sylvère sur la solution à apporter au problème d'une vie toute entière à inventer. Peut-être la providence... Et tout à coup, la vue de ce camion semble lui souffler quelque chose à l'oreille. Non, vraiment, le dessin ce n'est pas pour lui.

Dans l'habitacle de l'auto qui file vers l'ouest de toute la puissance de son moteur hors d'âge, l'ambiance est presque à l'harmonie. Marylène s'est laissée convaincre malgré ses réserves. Il n'est pas vraiment raisonnable de partir si tard pour une équipée que l'on prévoit d'habitude à l'avance, mais le temps s'y prête et le vent de liberté qui s'insinue par la vitre ouverte inspire des arrangements. Silvère lui, n'éprouve aucun regret à avoir pris une décision précipitée, tout en conduisant avec souplesse pour ménager la mécanique et l'humeur de sa passagère, il suit mentalement une voie parallèle à celle de la plage qui le conforte de plus en plus sur les choix qu'il convient de faire. Cette fois-ci, il tient son idée, il ne la lâchera pas.
Le long de la route, le paysage change progressivement. Aux zones périurbaines, leurs perspectives de hangars et d'entrepôts jalonnés de panneaux publicitaires, succèdent des champs moissonnés, des haies et des villages sans aucun attrait que la lumière de septembre parvient néanmoins à rendre coquets. Dans ce plat pays sur lequel pèse souvent un plafond nuageux tel un couvercle de plomb, la fantaisie vient plutôt des moindres choses, comme une fleur rare que l'on touche sans la voir.
Voilà que Silvère se met à parler à son tour. Il dit qu'il a eu une idée, qu'il va se lancer dans une activité, il veut changer des choses. Il dit qu'il a bien réfléchi, que c'est assez simple somme toute, il aurait pu y penser avant. Il dit que de toutes façons, ça ne peut plus durer comme ça. Il parle de camion, de commerce ambulant. Sa petite entreprise, il la voit comme une chance, un départ, une vie toute neuve. Il dit : tu te rends compte que tu n'aurais plus à te lever à six heures, tu pourrais m'aider !
Marylène n'écoute pas d'abord. Elle regarde les pins défiler par la vitre ouverte, semble noter les subtiles variations dans la monotonie du panorama, puis elle ferme les yeux comme engourdie par le voyage ou les paroles de son compagnon, et après un long moment suspendu consent à dire quelques mots. Oui, ça serait bien !
Enfin les premières dunes impriment une molle ondulation au relief. Deux ou trois virages et ils y sont. Dès la sortie du parking, Silvère avise le camion d'un marchand de chichis, crêpes et glaces. Ils arrivent à l'heure où de nombreuses familles commencent à plier bagages et font la queue pour le goûter. Tout en suivant le sentier, il peaufine son plan.
Le mieux pour commencer, c'est les marchés. Il y a du monde toute l'année.
Tu sais même pas cuisiner.

Passé la crête des dunes, ils la voient enfin. La mer étale son immense tapis bleu-gris jusqu'à l'horizon. L'air iodé frappe les narines, poussé par un vent du large qui transporte aussi le bruissement continu des vagues en contrebas. C'est un choc visuel, sensuel. Pour la première fois depuis le matin, Silvère a l'impression de se trouver exactement où il faut, à la lisière de sa nouvelle existence. Un nouveau monde se présente devant lui. L'étendue ocre de la plage infinie s'évanouissant au loin dans les embruns a quelque chose d'irréel.
Ils descendent, courent presque en bousculant ceux qui remontent vers l'arrière-pays, la monotonie des jours d'avant, la tristesse des dimanches soirs et les semaines amères de l'automne approchant.

Un instant plus tard, allongé sur sa serviette, le dos exposé à la caresse du soleil, son menton contre les avant-bras croisés sur le sable pendant que Marylène s'enduit de crème solaire, Silvère sait qu'il ne reviendra pas à l'usine. Il laisse filer les grains de sable entre ses doigts, regarde les vagues déferler et venir mourir à quelques pas devant eux en ondes successives. Le vent agite les franges du parasol, Marylène se précipite vers les rouleaux d'écume où de nombreux baigneurs s'ébattent en criant. Tu viens ?
Tout à l'heure.
Il préfère se remplir de la sensation extraordinaire qu'il éprouve simplement à être là, dans le va-et-vient des derniers estivants et les éclaboussures de lumière. Car le moment est venu, sa résolution est prise, elle est définitive : aujourd'hui marque le début d'une autre vie et qu'importent les ratages ou les inévitables complications, son projet est mûr, quoi qu'en dise Marylène.
Ils ont répondu à l'appel puissant de la mer comme à la promesse d'un vœu à réaliser, et maintenant qu'ils y sont, ils pourraient y rester éternellement, c'est ce qu'il se dit.
La voilà qui revient toute ruisselante. Elle s'essuie et se laisse choir sur la serviette avec des petites exclamations de satisfaction. Vraiment, tu devrais y aller, elle est super bonne ! Elle le taquine, laisse tomber du sable sur sa serviette. Encore en train de gamberger ton idée, ça marchera pas !
Et pourquoi ?
Tu te rends pas compte qu'il faut des compétences pour ça. Qu'est-ce que tu sais faire au juste, t'as déjà travaillé dans un restaurant, une pizzeria ? Sans compter la mise de fond pour le camion, où tu trouveras l'argent ? Emprunter ? Il faut des garanties. Dans tous les cas, tu devras faire des économies et bien calculer. C'est pas pour tout de suite.
C'est un pilonnage en règle. Marylène démolit méthodiquement tout l'édifice mental qu'il s'est construit au fil de la journée et au cours du voyage. Malgré tout, il défend vaillamment son projet, objecte que tout est faisable dès lors qu'on en a la volonté, ce n'est qu'une question de temps et d'organisation. Il dit ça avec une pointe de colère dans la voix.

Finalement, Silvère choisit de s'éloigner sur la plage. Il éprouve une vive rancœur envers celle qui partage ses jours, ses nuits, à qui il confie ses espérances et qui devrait le soutenir au lieu de faucher son élan. Tout ce qu'elle avance est parfaitement faux, elle veut juste saper sa volonté, parce qu'elle ne se sent pas le courage de s'engager dans la voie qu'il choisit. Pas question de se laisser fléchir, rien ne sera donné se répète-t-il. Tenir la position.
Il s'avance vers les flots bouillonnants, regarde ses pieds s'enfoncer mollement dans l'arène argentée incrustée de galets. Tout autour de lui, des enfants courent, jamais il n'a senti aussi nettement la caresse du vent sur sa peau, la vigueur de l'écume fouettant son corps indolent. Rien ne peut exister ici qu'un déferlement perpétuel de vagues sur un rivage à la blondeur inaltérable. La plage est une enclave et ce qui ne lui appartient pas est comme repoussé à une distance prodigieuse. Silvère l'éprouve avec force, depuis le matin où une disposition inhabituelle lui a dicté de se mettre en quête de cet ailleurs qu'il cherche partout autour de lui, quelque chose lui indique qu'il n'y a pas de lieu ou d'état auquel il appartienne corps et âme comme cette plage dans le moment présent. C'est un instant qu'il devrait célébrer, en attendant que ses plans prennent vie, et pourtant l'harmonie semble rompue. Est-ce une ombre qui se serait insinuée devant le soleil ou un grain de sable en trop sur la plage infinie ? Il ne saurait dire.
Alors il repart se baigner. Plus d'une heure durant, il se débat dans les rouleaux qui le ramènent inlassablement vers la grève, plonge et réapparaît où on ne l'attend pas, reprend son souffle, traverse une barrière d'écume. Une lutte se joue, il en a conscience. Les intuitions du matin reviennent, il sent la vie pleine, impétueuse, se lever, s'emparer de lui violemment et réclamer ses droits. Pas question d'abandonner ni de renoncer. De toute façon ça ne peut plus durer, c'est impossible. Sa résolution est sa bouée, il s'accroche, garde la tête hors de l'eau : il ne reviendra pas à l'usine.
Lorsqu'il sort enfin tel un combattant auréolé de victoire et remonte vers le parasol en suivant une progression circonspecte, comme s'il traversait un champ de mines, la plage est presque déserte, le soleil très bas sur l'horizon. Il est temps de partir, dit Marylène.

Ils auraient dû profiter un peu plus de cet après-midi-là, il répond. Elle sait trop bien à quoi il pense en réalité, cela fait longtemps qu'elle lit à travers lui. La lutte qu'il croyait avoir gagné n'était qu'un combat singulier. Il se battait contre lui-même, sachant d'avance que Marylène a toujours raison et qu'elle connaît ses propres raisons mieux que lui-même. Sans qu'il ait prononcé une parole en ce sens, elle entreprend une fois de plus de démonter son projet, pièce par pièce, et lui en présente tous les obstacles, les lacunes et les difficultés qu'il est nécessaire d'aplanir avant toute chose. Elle ajoute : c'est pas pour demain, tout en l'aidant à enlever le sable collé sur sa peau.
Silvère n'écoute pas. Son idée est réduite à néant peut-être, mais il est toujours sur cette plage et rien ne peut lui être enlevé de l'odeur du large qui remplit ses narines ou du contact de ses pieds sur le sable encore chaud. Tout cela est tangible, sa patrie n'est pas ailleurs. Il a pris une résolution, il ne partira pas.

Ils sont seuls maintenant sous le ciel qui s'obscurcit. Les voix des enfants et des baigneurs ont disparu, seuls quelques oiseaux font entendre leur cri bref au-dessus de la rumeur perpétuelle des vagues. La plage n'est plus qu'une vaste étendue sauvage. Accroupi sur sa serviette, Silvère laisse s'écouler des poignées de sable entre ses doigts. Emporté par le vent, le sable se dépose un peu plus loin, sur un sillon tracé à l'aide d'un bâton. Si on se penche, on peut lire quelque chose, une phrase écrite sur le vent.

Marylène a rangé les affaires et attend sur le sentier qui rejoint la dune.
Silvère, tu viens !

Silvère se lève à contre-coeur, il entame le chemin qui mène à sa réclusion. À l'intérieur, une voix lui crie : c'est un assassinat, une folie !

C'est une de ces journées où tout vous file entre les doigts en vous laissant l'impression de n'être plus qu'un vieux chiffon de papier jeté à la corbeille. Une journée nulle en somme, rayée du calendrier. Inexistante.
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Un petit mot pour l'auteur ? 29 commentaires

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Brigitte Bardou · il y a
Il a des jours comme ça, où on se sent porté vers "autre chose" jusqu'à ce que la vie nous ramène à notre routine. "Et l’on se sent floué par les années perdues" dit Ferré...
Votre écriture est impressionnante (je viens de lire les 3 nouvelles). Si vous les mettez en compétition ("soumettre une oeuvre", puis, "participer à un prix"), vous serez davantage lu et vous avez toutes vos chances d'emporter un prix ! Mais peut-être que l'idée de la "compétition" vous déplait !

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Aldo Rossman · il y a
Merci pour votre lecture Brigitte. Ah Ferré, il dit tout ça tellement bien (et en moins de mots). Je commence juste, donc je vais voir ce que donne le premier texte en compétition.
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Guy Bellinger · il y a
Un texte magnifique et douloureux à la fois, qui décrit avec talent les paysages, intérieurs comme extérieurs (un exemple : "Dans ce plat pays sur lequel pèse souvent un plafond nuageux tel un couvercle de plomb, la fantaisie vient plutôt des moindres choses, comme une fleur rare que l'on touche sans la voir"), digne du Simenon de "La Mort de Belle". L'histoire d'une bouffée d'espoir, d'une résurgence de la passion, douchée par une compagne aux pieds englués dans la glèbe de la routine). Du désespoir en bouteille pour lundi et... le reste d'une vie appelée à se mourir lentement d'étouffement au quotidien.
Un texte à lire par ceux qui ont un projet, une idée, une passion au fond d'eux-mêmes pour ne pas faire comme ce pauvre Silvère. résistez à toutes les Marylène du monde et à leur pragmatisme, leur "real-politik" assassins !

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Aldo Rossman · il y a
Ah oui, combien de journées n'avons-nous pas assassinées par réalisme et conformisme. Merci Guy.
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Guy Bellinger · il y a
C'est bien vrai. A propos de "Fin de promenade", il existe en version lue par Didier Benini. En voici le lien : https://www.facebook.com/didier.benini/videos/10220068140445315
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Aldo Rossman · il y a
Ok super, j'irai écouter ça.
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Les Histoires de RAC · il y a
Un texte habile malgré sa longueur qui disserte sur la vie, ses quêtes, ses différents chemins et ses choix face aux inconnus ; des personnages bien campés... Avis aux réalisateurs, il y a matière à faire un film ♫
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Napoléon Turc · il y a
C'est bien de rêver, mais "Quand le dimanche est l'antichambre du lundi, c'est que tout est déjà réglé". Un constat terrible.
Un texte qui explore l'intime avec réussite.
:-)

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Aldo Rossman · il y a
Merci Napoléon Turc.
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Sir Henry D'Uberville · il y a
La lecture de votre œuvre évoque pour moi la chronique d'un couple que la routine et les habitudes journalières ont ruiné moralement, reste au milieu de cela l'espoir du changement. L'analyse des champs lexicaux se rattache à la grisaille, la tristesse, l'ennui vécu par les protagonistes mais aussi le pessimisme ambiant...
Le talent de votre écriture, réside à mon sens dans la justesse et la finesse de 'l'analyse psychologique' que vous faites des personnages très précise et détaillée, très bien décrite, très intérieure un peu comme James Joyce...étayée en outre par un vocabulaire recherché, soigné et méticuleux.
Sur fond de chronique désenchantée, d'une vie dont on ne peut maitriser les aléas , la nature et les éléments sont très présents, en communion, faisant de cette écriture "sophistiquée" une ode à la sincérité, à la simplicité et à l'humilité.
Vous posez un regard sur la vie, tourmenté, mais dont la force et la puissance se résument à une grande capacité de résolution, de renoncement, et de résilience face à ce que, l'on ne peut maitriser . L 'incertitude des lendemains que l'on doit accepter un peu angoissé, se transforme en véritable force intérieure spirituelle.

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Aldo Rossman · il y a
Il est vrai que dans cette petite histoire, résolution signifie plutôt renoncement, mais il reste l'aspiration à quelque chose que l'on ne peut définir (peut-être d'un ordre spirituel). Merci Sir Henry pour cette lecture attentive et ce commentaire fouillé.
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Angie Blue · il y a
Une analyse intérieure où le narrateur s'interroge sur le sens de sa vie. Le lecteur peut facilement s'identifier car on est tous emprisonné dans notre routine, notre quotidien.
Ainsi, cette sortie à la mer est un bol d'air au sens propre comme au figuré. Le narrateur goûte le temps d'une journée à son rêve de liberté, mais la raison, symbolisée par Marylène, le ramène à la triste réalité...
C'est très bien écrit. On sent que vous avez beaucoup lu car vos descriptions des émotions intérieures comme de l'environnement sont subtiles, imagées et riches. Vous avez une vraie plume et un vrai regard d'écrivain.
Par exemple, ces passages sont très beaux:
"Pour survivre au monstre qui avale et recrache chaque jour ses proies, il faut abandonner la part la plus importante peut-être, l'imagination."
"Il s'avance vers les flots bouillonnants, regarde ses pieds s'enfoncer mollement dans l'arène argentée incrustée de galets."
"Rien ne peut exister ici qu'un déferlement perpétuel de vagues sur un rivage à la blondeur inaltérable."
"Sa résolution est sa bouée,"
etc.
Seul bémol! Il faut absolument que vous révisiez la ponctuation du dialogue et l'emploi des incises!

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Aldo Rossman · il y a
Très touché par votre appréciation. La vie tient souvent à des "riens".
Merci aussi pour les conseils, je ne suis pas technicien en matière d'incise.

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Ninn' A · il y a
un texte à mettre le moral dans les chaussettes :-) 12 minutes pour moi c'est énorme mais j'ai tenu le coup et suis bien rentrée dans cette histoire anecdotique. j'aime bien ce côté où l'on comprend que bien souvent, même si l'on est en couple, n'empêche pas d'être seul. je pensais que Silvère allait changer réellement et positivement de cap lorsqu'il a troqué son I contre un Y, mais non, pas de symbiose non plus avec le Y de Marylène... bonne soirée à vous !
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Aldo Rossman · il y a
C'est déjà une satisfaction de vous avoir gardé jusqu'au bout. Pas de symbiose effectivement dans cette histoire, même avec lui-même Silvère (il faudra que je corrige cette orthographe double) n'est pas toujours en accord. Merci pour votre lecture.
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JL DRANEM · il y a
On dirait une nouvelle de Raymond Carver , de ce bric à brac que compose nos vies ... nos rêves qui glissent entre nos doigts comme ces grains de sables. Et puis cette incommunicabilité entre les hommes et les femmes... si bien décrite !
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Aldo Rossman · il y a
Merci JL Dranem, une référence un peu intimidante.
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M. Iraje · il y a
Une progression pas à pas, sur la pointe des pieds, qui dilate le temps qui s'écoule, à l'infini.
Une véritable atmosphère, brillamment distillée au compte-goutte.

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Aldo Rossman · il y a
Merci pour cette lecture M. Iraje

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