Chômage total

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Tout ce qu'il y a d'important à savoir c'est que j'aime l'Auvergne, le Tripou et les cookies  [+]

Suite à des mois de recherches, j'obtins enfin un entretien pour un poste de chargée de partenariats.

C'était un des fleurons français de l'industrie, encore debout malgré la mondialisation sévère qui n'a pas manqué de terrasser son domaine de production. Depuis sa création, son siège est situé dans une ville moyenne à proximité d'une chaîne montagneuse. En réalité, elle faisait plus ou moins partie de mes entreprises rêvées, dans le top 50 des fameuses entreprises "où il fait bon travailler" en France.

Autant vous dire, en effet, que j'étais en sueur en écoutant le message de la responsable des ressources humaines.


Je me retenais difficilement de le révéler à tous ceux qui me voyaient galérer depuis tout ce temps, malgré mes diplômes qui se disputaient sur l'étagère.

Je retenais mon souffle, me calmais et préparais mon discours.

Le jour J, je suais encore plus.


***


A la fin de l'entretien - de plus d'une heure trente au demeurant - j'avais en même temps envie de hurler, et en même temps de me rouler en boule et de m'endormir pour me réveiller dans un monde de licornes et de petites chèvres qui dévalent des vallées florissantes.

***

L'entretien, en réalité, n'aurait pas pu plus mal se passer.

Questions précises sur mon parcours, mise en lumière des incohérences, critiques sur le caractère flou de mes descriptions d'expériences, et sur mon CV mal fait, tout y était.

J'ai même eu droit à une question indirecte sur le fait que je veuille avoir des enfants ou pas. La RH, une femme d'une cinquantaine d'années, venait par ailleurs de me raconter son histoire, son expérience à elle ; à quel point cette entreprise avait été protectrice et respectueuse lorsqu'elle a elle-même décidé d'avoir son enfant, qu'elle est partie 1 an (ou 2 ans, je ne me rappelle plus bien), et qu'elle est revenue en récupérant son poste sans aucun souci, Elle m'a très longuement parlé de cette période de sa vie. Elle ne tarissait pas d'éloges sur l'entreprise. Je ne savais trop quoi répondre, je sentais un fossé entre nous, elle avait l'air si bien, chez elle, avec son café à me raconter son histoire, et moi je n'espérais qu'une chose c'est de ne pas lui déplaire, car j'avais le sentiment que tout se faisait à l'intuitu personnae, et je savais que j'étais nulle par écrans. Cela n'a jamais marché pour moi de cette façon, la chaleur d'une poignée de main, d'un sourire ou d'une rire, son instantanéité, jamais je n'ai pu les transmettre via un écran, ni n'ai été réceptive, d'ailleurs.

Toujours est-il qu'en entretien, le déséquilibre des pouvoirs est tel que vous ne savez pas trop où vous mettre quand une personne vous mène sur le terrain de la vie privée, surtout quand vous avez passé énormément d'entretiens.

Ici, c'était la première fois que cela m'arrivait. Ce terrain de la maternité. Abordé si.... longtemps. "Je ne sais pas si vous vous l'envisagez, mais en tous cas XXXXX s'occupe très bien de nous dans ces cas-là".


Je me suis crue obligée de dire, après un silence, "Je ne souhaite pas avoir d'enfants du moins pour l'instant". Bon. C'était une amélioration de la vérité : j'en voudrai à un moment ou un autre. Mais je le voulais ce poste ! Et puis j'ai un âge qui est assez plausible aujourd'hui pour ne pas en vouloir encore. En plus, cette boîte était très connue en France et puis, j'étais dans une situation relativement précaire. Mes diplômes, souvent, ne suffisaient pas ni mon expérience, et j'avais essuyé de nombreux refus.

A la fin de l'entretien, un fort sentiment d'échec m'envahit. J'avais attendu trois semaines, après leur premier coup de fil, pour enfin savoir si je serais en lice pour pouvoir éventuellement les rencontrer.
L'entretien par Skype :était pour moi une réelle déception. Moi qui suis plus à l'aise pour exposer mon parcours en face à face, je devais parler via un écran. Je me sais beaucoup moins convaincante dans ces cas-là. Tant pis, ce sera sans.

La femme en face de moi était chez elle. Elle m'a aussi racontée être souvent en télétravail, et avoir changé de métier plusieurs fois au sein de cette entreprise (en fait, elle est passée de comptable à Responsable des ressources humaines, poste qu'elle occupait depuis quelques semaines si j'ai bien compris).

En tous cas, j'ai tout fait pour exposer au mieux mon parcours, montrer au mieux ma motivation, ce poste, je le voulais, je croyais en moi puisque j'avais exactement les diplômes et les expériences du domaine du poste, et j'y croyais.

Presque 2 mois après, suite à trois relances ou quatre, je finis par recevoir un mail qui m'appris qu'ils avaient préféré un autre profil.

Je sortis de chez moi en apprenant cette nouvelle, un vendredi en fin d'apres-midi, et j'errais. Je me disais qu'il fallait que je fasse du sport mais je n'en avais même pas l'énergie. J'étais fatiguée, tout d'un coup.

Puis je rentrais dans un parc près de chez moi et m'assis sur le premier banc libre. En regardant les gens courir, le long du parc, je m'arrêtais sur le banc d'$ côté. Il y avait un livre posé dessus. Je me levais pour le récupérer.

"Le Loup des Steppes" de Herman Hesse. Tiens, intéressant.

Je l'ouvrais.

Sur la page de garde, quelqu'un avait écrit en minuscule au crayon ces mots, comme si c'était son analyse personnelle du livre :

"L'échec peut mener à deux choses : la dégradation de la situation, un pétage de plombs. Une personne qui a monté une entreprise et est en faillite au bout de quelques années (Affaire Roman, affaire Monique Lejeune), ou alors est acculée de dettes. Ou alors suite à une litanie de mensonges et la construction d'une fausse vie sociale (Jean-claude Roman). Tout ceci est une réaction extrême (féminicides, familicides, etc.) face à l'échec.
L'autre chose auquel peut mener l'échec chez les personnes normales, douées de sensibilité et d'émotions, est la résilience."

Je relevais la tête. un coureur passa devant moi et me regarda bizarrement.

"Résister. C'est extrêmement important de résister face à l'échec. Il nous ligote. Nous menace d'enfermement ou de complaisance.
Tout ce qui existe est relatif à l'échec qui est surmonté. On ne doit pas donner les exemples de grandes firmes mais plutôt d'entreprises qui arrivent à faire vivre une famille de 4 enfants. Cela est une réussite. Il faut dé-corréler la réussite et la rentabilité du capital."

Ces petites notes prises par un illuminé me faisaient du bien. J'avais envie d'écrire un petit "merci" et de reposer le livre.

"On ne doit pas lier la réussite au nombre de chiffres sur le bulletin de salaire"

Un pigeon vint me voir, curieux. Je le chassais gentiment.

"Un travail qui n'est pas stressant est un critère très sous-estimé de réussite. Etre trop stressé au travail nous détruit."

Ce discours me touchait.

"Nous devons réorganiser notre vie afin d'être moins stressés. L'organisation est mère du bonheur.
La résilience, suite à l'échec, et le sens de l'organisation, peuvent nous aider à atteindre une situation de bien-être, de satisfaction. "

Je déposais le livre sur le banc, et repartais en souriant. Je n'avais même pas lu une ligne du livre de Monsieur Hesse, mais je le remerciais d'avoir inspiré ceci à cet(te) inconnu(e).
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