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Requiem pour une cantatrice

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Erwan Plaquin

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« Profitez de ces derniers instants de gloire pour faire vos adieux car, à la centième mesure précisément, votre existence s’arrêtera tout simplement. »

En rentrant dans sa loge après les derniers filages du récital, Blanche Tremolto trouva ce petit mot jonché de pétales de rose sur la table basse. Un long frisson lui parcourut le dos. Elle essaya de se persuader que cela n’était qu’une farce vicieuse orchestrée par un instrumentiste mécontent, par exemple.
Il faut dire que la cantatrice était, outre ses prestations vocales toujours fulgurantes, unanimement reconnue pour ses chevilles gonflées et ses caprices de diva. À force de chercher à se mettre sur le devant de la photo, elle avait fini par se faire détester de toute la profession.

« Je serai parmi le public pour me délecter de votre cadence finale. Je jure que ce ne sont pas des paroles en l’air. »

Elle se mit à expirer plus longuement pour calmer l’angoisse qui l’envahissait et fut soudain prise de vertiges. Elle se vautra sur le sofa et tourna la tête vers l’imposant miroir parsemé de lumières.
Elle passa sa main dans sa soyeuse chevelure rousse et constata avec effroi qu’elle perdit plusieurs cheveux en la retirant.
Il lui semblait que son corset la serrait davantage, comme pour l’étouffer.
Elle ne doutait à présent plus de la véracité de cette menace, d’autant plus mesquine. En effet, le responsable n’hésitait pas à pervertir sa soif de succès en la retournant contre elle !
Elle ferma les yeux pour essayer de retrouver ses esprits.
Si ce n’était pas un musicien enragé de l’orchestre mais bien une personne extérieure alors qui avait intérêt à organiser une telle machination ?
Un admirateur dérangé et persuadé que la faire partir au sommet ferait d’elle une légende ?
Un coup d’un soir jeté aussitôt le lendemain ?
D’autres voix lyriques qu’elle avait écrasées pour mieux faire décoller sa carrière ?
Un ancien chef d’orchestre offusqué de l’absence totale de reconnaissance envers lui ?
Qui que soit cette personne, elle avait réussi à duper la sécurité et était entrée par effraction dans sa loge.
Et, à vrai dire, cela pouvait être n’importe qui. Elle avait causé du tort à beaucoup de personnes, même si une envie de meurtre semblait démesurée.
Pourtant transparaissait dans les propos tenus, le désir diabolique voire viscéral de la faire souffrir.
D’une personne en quête de vengeance.
Mais surtout, par quel moyen le bourreau pouvait-il bien s’y prendre ?
Un coup de feu en plein cœur ?
Rapporter un pistolet se serait avéré bien périlleux en raison de tous les contrôles de sécurité. Il lui aurait fallu, de surcroît, être un tireur surdoué en raison de la pénombre handicapante des gradins. Peut-être avait-il engagé des professionnels pour mener à bien son macabre dessein ?
Blanche retourna le papier cartonné, faisant glisser les pétales sur la table basse, et y trouva l’inscription suivante :

« Quand vous me verrez, vous comprendrez. »

Sa main s’immobilisa et laissa glisser le mot à terre.
Elle fut sortie de ses ruminations par trois coups à la porte.
Trois coups francs.
Trois coups en colère.
Trois coups qui bourdonnaient dans ses oreilles.
Sa respiration se coupa aussitôt.
Et si son meurtrier avait décidé de précipiter son acte ?
La poignée se baissa avec violence.
Un homme plutôt petit et ventru entra. Il avait le crâne dégarni et était vêtu d’un costume beaucoup trop fin pour lui, ce qui le rendait ridicule. Sous ses petits yeux furibonds logeaient des cernes disproportionnés.
— Il est neuf heures ! Dépêchez-vous la diva, on attend plus que vous pour entrer en scène ! 
Il claqua la porte.
Mme Tremolto se retrouvait à présent seule, dans l’attente redoutable de son destin qui semblait désormais scellé. Une larme coula sur sa joue et embarqua avec elle les innombrables couches de maquillage, telle l’armure utilisée pour transformer la femme en bête de scène. Une vallée, dont la pâleur morbide effrayait la cantatrice elle-même, s’était creusée.
La chanteuse lyrique déplissa au maximum la robe blanche dont elle était vêtue.
Blanche, comme son nom.
Blanche, comme la mort.
Elle desserra son corset, désireuse de chanter correctement, une dernière fois.
Elle ramassa un pétale de rose et l’attacha dans ses cheveux de façon ostentatoire. Il pouvait la guider au destinataire.
La condamnée eut un dernier regard vers son reflet. Pour la première fois, elle se voyait désarmée, faible. L’occasion lui était donnée de partir en apothéose et il était hors de question de se montrer vulnérable devant son public. Elle souhaitait partir comme elle était entrée : forte, fière, digne.
La rouquine arpenta le labyrinthe sombre de couloirs escortée par un garde du corps à qui elle jetait des regards méfiants. Au bout d’un moment, elle aperçut la lumière presque aveuglante de la scène. Elle s’y dirigeait à pas lents, comme vers les limbes, après s’être placée derrière son accompagnateur, sorte de Charon.
— Toï-Toï, lui souffla-t-il lorsqu’elle fut obligée d’entrer sur le plateau.
D’ordinaire, les applaudissements la galvanisaient mais ceux-là, portés par une foule de meurtriers potentiels, l’épouvantaient.

Elle s’avança sur le parterre en marbre, portée par la foule, enjouée, contrastant avec les musiciens de l’orchestre, placés sur sa droite en retrait, qui semblaient la dévisager du coin de l’œil. Le chef d’orchestre, sur son estrade, l’ignorait délibérément. Face au public, alors qu’une voix off présentait interminablement le programme, il parcourait les rangées en arc de cercle jusqu’à, visiblement, croiser quelqu’un d’important. Alors qu’un sourire s’était dessiné sur son visage rond, il agitait sa main à l’intention d’une jeune femme aux cheveux noirs, coiffée d’une fine queue-de-cheval, qui le lui rendit par un clin d’œil. Elle était vêtue d’une robe rose et noire qui couvrait ses deux jambes fines et croisées jusqu’aux genoux.
Blanche, à la recherche de son meurtrier, tripotait le pétale dans ses cheveux de façon à narguer son futur meurtrier. Elle inspectait chaque personne du public, à la recherche d’un visage connu et d’un regard, par conséquent, redouté.
En vain.
Le tueur avait-il abandonné ?
Ou alors peut-être était-il positionné trop haut pour qu’elle le vît.
Et d’abord, pourquoi « il » ?
Les hommes, après tout, n’avaient pas l’exclusivité de son mauvais caractère et de son comportement exécrable !
La voix s’était tue, les spectateurs impatients également.
Les projecteurs se braquèrent sur elle, plongeant l’arène dans une pénombre inquiétante.
Seul le soleil couchant paraissait à moitié au-dessus des gradins, accompagné d’une lumière rosâtre. Blanche avait l’impression qu’en déclinant progressivement, il l’emmenait un peu plus vers la mort.
Le petit cours d’eau autour de la scène, captant les reflets d’un spot rouge, revêtit une couleur semblable au sang.
Les saules pleureurs, de part et d’autre de la scène, leurs branchages étirés en avant, semblaient en proie à une funèbre désolation.
Le chef d’orchestre leva sa baguette, prit une grande inspiration et donna la première impulsion.
Les musiciens commencèrent à jouer le Requiem de P. Nawre, un jeune compositeur méconnu.
Les trois premiers accords martelés ébranlèrent la foule.
Temps mort.
Les trois trompettes, seules, sonnèrent ensuite le jugement dernier.
Les violons tinrent une harmonie douloureuse, dissonante, arpégée par les flûtes traversières et accompagnées d’un glissando de harpe comme le remous du Styx provoqué par la barque de Charon.
Par-dessus, Blanche Tremolto entama une longue note tenue dans les aigus. Ce gémissement plaintif vibrait dans tout son corps. Une boule se forma dans son estomac.
Le compte à rebours était lancé et ses dernières mesures, officiellement comptées.
Le basson répondit avec des chromatismes pathétiques ascendants.
Le trombone protesta en redescendant vers les profondeurs.
Silence.
Mesure 25.
Mêmes trois accords, en colère.
L’orchestre se déchaînait, la chanteuse se débattait.

Dies iræ, dies illa,
Solvet sæclum in favílla,
Teste David cum Sibýlla !

Bien qu’elle tentât de paraître la plus inébranlable possible, l’inquiétude grandissante de Blanche se trahissait par une justesse de timbre, pour la première fois, quelque peu défectueuse. Elle serrait si fort son poing que ses longs ongles transperçaient sa peau. Une goutte de sang tomba de sa main et glissa sur le plateau légèrement incliné avant d'être embarquée dans le maigre écoulement l'encerclant, déjà de même couleur.

Quantus tremor est futúrus,
quando judex est ventúrus,
cuncta stricte discussúrus !

Mesure 50.
Blanche était épouvantée de constater que plusieurs de ses cheveux chutaient à nouveau.
La boule au ventre avait maintenant gagné tout son être.
Le Soleil déclinait toujours, chassé par la Lune, impatiente.
Le vent s’était levé. Les saules commençaient à s’agiter frénétiquement. Un long frisson parcourut tout le dos de la cantatrice. On pouvait sentir l’effroi gagner le public.
Crescendo molto.

Mors stupébit et Natúra,
cum resúrget creatúra,
judicánti responsúra.

Mesure 75.
Le cœur de la condamnée s’emballait, malgré tous ses efforts pour se maîtriser.
Les clarinettes et hautbois gémissaient en implorant la clémence des cors qui tonitruaient l’air du Dies Irae. Les cordes fuyaient frénétiquement, avant d’être stoppées par les trois trompettes, telles les trois têtes de Cerbère.
Le piccolo hurlait.
Un geste précis du chef d’orchestre.
Silence.
Mesure 90.
La condamnée détacha le pétale de rose coincé dans sa chevelure et la déposa dans ses paumes de mains meurtries.
Elle prit une grande inspiration afin d’expirer longuement sur sa toute dernière phrase en soliste.
Quelques larmes incontrôlables coulèrent sur ses joues blêmes, son cou, puis sa poitrine.

Pie Jesu Dómine,
dona eis requiem.

Mesure 99.
La nuit s'était entièrement installée, le soleil avait maintenant totalement disparu et la pleine lune trônait fièrement à sa place.
Blanche se mit à genoux et ferma les yeux, sous ceux complètement incrédules du public et de l’orchestre.
Juste un mot. Un dernier.

Amen.

Mesure 100.
Elle attendit.
Un temps. Puis deux.
Rien.
Soudain, elle entendit une manifestation d’effroi collective et ouvrit les yeux.
Les regards, pour la première fois, n’étaient pas tournés vers elle mais vers le chef d’orchestre, vautré à terre, le visage éclairé par la Lune blafarde et baignant dans la rivière rougeâtre.
Raide mort.

PRIX

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Image de Samia.mbodong
Samia.mbodong · il y a
Un bon suspense opéra et une chute de grand chef.
Bravo et merci je soutiens.

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Virgo34 · il y a
Mes 5 voix pour ce suspense qui nous tient jusqu'à la chute (du chef d'orchestre). Un texte bien écrit agréable à lire.
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Benji · il y a
Merci pour ce requiem 👍
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Nathalie Vu-Dinh · il y a
Comment dire ... J'ADORE 🤩 !!! Que dire d'autre ?? Une écriture de plus en plus fluide, un rythme de folie 😍, tu nous emmènes carrément 😃 ! Et que l'intrigue se déroule dans le milieu de la musique est un délice supplémentaire car tu nous fais découvrir, partager ton univers. BRAVO Maestro 😘
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Ghislaine Plaquin · il y a
La suite !!!!!
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La luciole · il y a
Un requiem haletant, mon vote :) *****
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La luciole · il y a
Un requiem haletant, mon vote :) *****
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La luciole · il y a
Un requiem haletant, mon vote :) *****
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Image de La  luciole
La luciole · il y a
Un requiem haletant, bravo :) *****
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Stéphane Sogsine · il y a
Très original et un suspens bien mené
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