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Requiem pour un zouave

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FINALISTE
Sélection Public

« Éli, Éli, lama sabachthani ? »
Matthieu, chapitre 27, verset 46


Ernest était plaqué contre la paroi ruisselante de la tranchée. L'eau lui dégoulinait dans le cou jusque dans son pantalon bouffant. Les mains crispées sur son Lebel M93, il observait une à une les gueules maculées de boue qui l'entouraient. Des visages définitivement ravagés par ces premiers jours de septembre 14 que l'histoire retiendra comme étant la première bataille de la Marne.
Ils n'étaient plus ces jeunes guerriers joyeux de partir occire du Teuton, fiers de porter la chéchia garance et le sarouel à la turque. En seulement quelques jours, ils avaient compris qu'ils se trouvaient aux portes de l'enfer. Pourtant, ils n'en étaient pas encore à penser que leurs souffrances pouvaient être vaines, ils espéraient toujours une victoire rapide.
Mais lui, Ernest, breton très catholique des Côtes-du-Nord, avait-il à ce point outragé Dieu pour qu'il fût incorporé dans le premier régiment mixte de Zouaves-Tirailleurs ? Pourquoi n'avait-il pas été versé dans la cavalerie avec son cousin François, surnommé « Allouarn » le tueur de renards ? Premier charretier d'une des plus grosses exploitations du Trégor, il connaissait les chevaux mieux que quiconque.
À 22 ans, quel inconfessable péché avait-il commis pour se retrouver en première ligne d'une compagnie d'assaut ? Machinalement, il posa la main sur sa large ceinture de toile, là où il cachait sa petite croix de baptême avec les photos écornées de sa mère et de Maryvonne, qu'il avait mariée voilà à peine une année. Les deux femmes qu'il chérissait le plus en ce monde d'ici-bas.

Toute la nuit, la compagnie fut pilonnée par l'artillerie allemande. À présent, les batteries ennemies s'étaient tournées vers le flanc est, là où les tirailleurs des troupes coloniales se terraient dans des trous d'eau.
Ce jour là, l’aumônier fit une visite systématique à chaque poste pour offrir son aide, la communion et prononcer une rapide homélie de réconfort. Le passage du religieux fut perçu comme un mauvais présage. Les visages se fermèrent. Chaque biffin comprit que l'ordre d'attaquer n'allait pas tarder à être lancé. En silence et avec gêne, certains d'entre eux se signèrent.

Ernest ne pouvait pas maîtriser les battements désordonnés de son cœur. Ma Doué ! Que se passait-il? Le front d'ouest tenu par le corps expéditionnaire britannique avait sombré dans un calme oppressant.
— Mon Capitaine... Doit-on se préparer à une sortie ?
— Une sortie ? répéta l'officier d'un air hagard. Ah oui, une sortie... c'est bien ça mon garçon, une sortie.
Depuis que Paris était menacé, le capitaine avait perdu de son assurance. Ces dernières semaines semblaient l'avoir vieilli de plusieurs années.
— Je vais aux ordres, bredouilla-t-il à voix basse.
L'air perdu, il s'en retournait au poste de commandement lorsqu’un sergent s'avança silencieusement, comme s'il craignait d'être entendu par les têtes de boche.
— Mon Capitaine, dans le cas où vous auriez plus de chance que moi, pourriez-vous remettre cette lettre à ma femme, je viens d'avoir un second fils, alors, vous comprenez...
— Oui, ne craignez rien sergent. Le Dieu des armées est toujours du côté des justes.
Puis, le sourire qu'il voulait fraternel se transforma en un pitoyable rictus.

Les tirs d'obusiers reprirent, creusant des plaies béantes dans les murs de défense. Au loin, on entendait le cliquetis des chenilles d'une colonne de blindés qui prenait position.
— Ernest à la cracheuse ! Rafales en tir direct toutes les dix minutes, viseur à 800 mètres, ordonna le sergent.
Bien sûr, il ne s'agissait pas de faire des cartons comme à la Saint-Yves sur la place de la cathédrale de Tréguier, le jeu consistait à empêcher les Schpountzs de sortir la tête de leurs trous à rats et à les dissuader de tenter une percée.
Devant la mitrailleuse, on ne distinguait qu'un amoncellement de barbelés, de constructions rasées et des cratères calcinés. De-ci de-là, quelques fumerolles noirâtres sortaient de cette terre ravagée.

Cette terre ravagée, saccagée... Ernest laissa ses pensées errer vers le pays. Déjà septembre, il va bientôt falloir donner les premiers labours à nos terrains gras et humides. Bijou, notre petit bidet de trait est dur à la tâche, on pourra compter sur lui. Nos femmes vont-elles pouvoir épandre le fumier durant la lune déclinante ? Les anciens, comme le père Cornic et P'tit Louis, restés au village les guideront. Sur le versant du bras de mer, la terre est sablonneuse, c'est un tombereau par arpent qu'il est nécessaire de déverser, pourvu qu'ils y pensent.

Une odeur pestilentielle sortit Ernest de ses réflexions. Le vent avait tourné dans sa direction, lui apportant une odeur insoutenable de cadavres. La mort venait le saisir à la gorge.
Soudain, dans un fracas épouvantable, un coup terrible fit voler en éclat les poutres qui étayaient la tranchée et le projeta sur le sol boueux. Au bout d'un long moment, il réussit à se relever, le visage ensanglanté. À ses pieds, le sergent gisait dans une mare de sang, un éclat de bois fiché en pleine poitrine. Depuis quelques minutes, un camarade lui parlait en lui tendant une cigarette et un quart de gnôle mais il n'entendit pas ses paroles. La déflagration l'avait rendu sourd. Il ne percevait plus les tirs sporadiques ni le croassement des charognards qui déchiquetaient les corps mutilés.
Il fut conduit dans une sorte de casemate qui avait résisté au pilonnage de l'artillerie prussienne. C'est là que s'entassaient les blessés légers avant de regagner leurs lignes. Les malheureux devaient se charger eux-mêmes de l'intendance, et, avec l'aide du Prêtre brancardier, participer aux soins de leurs compagnons d'infortune.
Couché sur le flanc, Ernest resta trois jours les tympans perforés, le visage bandé, avant d'être renvoyé à son poste.

En ce 8 septembre, la roulante servit une double rasade de tord-boyaux ; il convenait de fêter joyeusement la nativité de la bienheureuse mère de Jésus alors que demain... Mais ceci était un bruit qui circulait sous les capotes, il serait question de se mettre en marche vers le front de l'Ourcq.

Après les couleurs et l'appel de 6 heures, un caporal armurier distribua vingt cartouches supplémentaires à chacun des hommes. À 6 heures 30 précises, le sol se mit à trembler. Les obus des canonniers français et alliés passaient au dessus de la tête des poilus pour pratiquer des brèches dans les lignes ennemies. La mitraille des Fridolin ne tarda pas à répliquer. Le roulement de tonnerre était insupportable. Et ce fut le tir d'une fusée éclairante. Un point brillant s'éleva dans le ciel en décrivant une large courbe avant d'exploser en une multitude d'étoiles rouge sombre.
C'était le signal !
Le capitaine monta le premier sur le remblai, l'adjudant sur ses talons. Un revolver en main, il avait pour consigne d'abattre les réfractaires.

— Notre tour est arrivé, soldats du premier Zouave, mes enfants, suivez-moi, hurla l'officier pour couvrir la fusillade.

Était-ce dû à la mixture fortement alcoolisée qu'on leur avait donnée à boire juste avant l'attaque ? Ernest délira à haute voix.
— Maryvonne, il faut que je sorte. Avancer courbé en deux... me coucher, ramper sous les barbelés, prier Jésus-Marie-Joseph... repartir.
Il était couvert de terre que le grenadage avait projeté sur lui.
— Te revoir, t'embrasser, te toucher, Maryvonne... j'ai peur, tu sais.

Des mitrailleuses embusquées fauchèrent les premiers rangs de soldats. Les cris des premiers blessés jaillirent. Brancardiers... par ici et par là aussi. Puis l'ordre fut donné de mettre la baïonnette au canon, la charge allait être commandée. Le cœur du jeune breton frappait fort comme pour s'échapper de sa poitrine. Les projectiles pleuvaient autour de lui. À 22 ans, il n'avait jamais pris part à aucun assaut, chaque explosion le faisait sursauter.
Puis, une autre fusée rouge déclencha l'attaque.
Entouré de ses camarades, les yeux exorbités, il courait. Il courait les mains crispées sur son fusil. Il courait la baïonnette en avant. Il courait pour traverser cette forêt de jets de flammes qui le cernait. Il courait en sanglotant :
— Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?
À cet instant, un éclair d'une immense intensité sortit des cieux, le foudroya dans sa fuite en avant...

Ernest ne sut jamais que son maigre lopin de terre fut bien entretenu durant toute la guerre par l'ensemble des habitants du village. Il ne lut jamais la lettre de sa mère lui annonçant l'heureuse nouvelle ; dans quelques mois, Maryvonne ferait de lui un jeune papa.
Il n'a pu imaginer une seconde à quel point, moi, son descendant, j'ai eu le cœur serré en écrivant ce texte 105 ans après sa mort.

À présent, son portrait figure dans un médaillon fixé sur le pilier sud de l'église paroissiale. À ses cotés se trouve la photo du cousin François, le tueur de renards, ainsi que dix de ses camarades de classe.
En dessous des douze médaillons figure une inscription ; quatre mots en lettres d'or : « MORTS POUR LA FRANCE ».

PRIX

Image de Printemps 2019
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Alain de La Roche  Commentaire de l'auteur · il y a
Je ne suis pas sur Twitter
Quelle erreur
Quelle erreur
Je ne suis pas sur Facebook
Quel gros plouc
Quel gros plouc
Ni sur les réseaux sociaux
Quel nigaud
Quel nigaud
Comment voulez-vous, je vous prie
Que sur SHORT, j’emporte un prix

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Champolion · il y a
Et pourtant...Vous voilà fort bien placé mon cher Alain
Mes voix
Champolion

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Artvic · il y a
Bien avec vous Alain! Je vous serre la main !
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Alice Merveille · il y a
Vous avez toutes vos chances avec votre texte Alain ! Je suis également une ploucque et une nigaude et pourtant j'ai déjà été lauréate !
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Alain de La Roche · il y a
Une plouc Alice ?
Vous êtes une Merveille !

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Alice Merveille · il y a
Merci j'en rosis de plaisir... et bravo pour cette qualification !
J'ai également un TTC en finale...

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Alain de La Roche · il y a
Oui Alice, dans votre « Pays des Merveilles », pour vous appuyer, vous avez probablement fait intervenir le magicien d'Oz.
Moi, pour me soutenir, je n'ai qu'une poignée d'écrivassiers, de poéteurs, de plumaillons, d'auteurs miséreux...
Comment voulez-vous qu'avec une telle équipe de gueusaille shortienne je puisse m'imposer ?
Hein, dites-moi...

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Sylvie Franceus · il y a
Tu sais ce qu 'elle te dit, la gueusaille ?
Moué. ...

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Fred Panassac · il y a
Merci pour la gueusaille, rires...j’en fais partie, et voyez Alain, tout comme votre ttc, cette sombre et somptueuse nouvelle passe en finale sans racolage, tout comme je n’en ai fait aucun pour mon texte humoristique qui est toujours en tête des qualifs.
Il y a parfois tout de même des occasions manquées, je viens d’en manquer une belle, cela m’apprendra à ne pas lancer d'invitations systématiques à me lire, et pourtant je ne m’y sens pas encore vraiment prête. Bonne chance pour dans quelques jours et je ne manquerai pas de revenir voter.

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Alice Merveille · il y a
Chacun(e) a son petit magicien d'Oz... !
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RAC · il y a
Yes, et moi j'ai même des chaussures rouges... qui brillent ! Somewhere over the rainbow....
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Fred Panassac · il y a
Vous êtes finaliste sans Touiteur, sans Face de bouc et sans Nescagram sans filtre, et moi je vous dis que c’est grâce à la qualité de votre histoire, et il y a encore 5 petits cailloux qui vont venir border votre chemin jusqu’au podium. Amitiés.
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Alice Merveille · il y a
Très sympa ton commentaire Fred !
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Fred Panassac · il y a
C’était une réponse aux propos un peu pessimistes de l’auteur. Cela dit je comprends, car je suis en train de vivre exactement la même chose, NOUS en finale sommes en train de vivre la même chose, et je crois que devant ce genre de cas, on se dit que le « système » n’est pas près de changer...
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Alice Merveille · il y a
Non bah mon TTC en finale trotte gentiment...
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Fred Panassac · il y a
Noooon ?!? Tu parles d’Otto Dix et je ne l’ai pas lu !!!
J’y cours j’y vole ! Quelle étourdie je suis !

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Alice Merveille · il y a
Merciiiii Fred !
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Fred Panassac · il y a
C’est fait !!!
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Géo Dezèleher · il y a
Mon vote. Pour votre récit et contre ceux qui croient qu'une bonne guerre (?) résoudrait tous nos problèmes.
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RAC · il y a
Très bien écrit & lecture agréable, compliments !
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Ingrid Diel Plait · il y a
Prise par votre hommage à Ernest et ses compagnons. La guerre fut et sera toujours la plus grande obscénité de l'humanité. mes voix pour ce récit tellement prenant !
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SakimaRomane · il y a
Vous cumulez de belle façon Alain...Bravo :)
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Haïtam · il y a
"Le Dieu des armées est toujours du côté des justes. " Quelle connerie la guerre, on ne le dira jamais assez.
En tout cas je ne regrette pas d'avoir fait le détour pour redécouvrir cette dramatique et belle histoire.
Bonne finale Alain et un grand merci pour votre talent de conteur.

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Alain de La Roche · il y a
Il est incontestable que "Le Dieu des armées est toujours du côté des vainqueurs ".
😉

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Haïtam · il y a
Sûr. Et pourtant, n'ont-ils pas le même Dieu et ensuite, ils écrivent l'histoire....
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Firmin Kouadio · il y a
Vous lire, Alain de La Roche, procure tant du sens que des mots nouveaux. Vous n'allez pas cette fois censurer mon commentaire à nouveau ! Franchement, votre texte parle,... Et je n'ai que mes voix pour vous soutenir. Bonne chance !
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Alain de La Roche · il y a
Quoi ? Vous censurer Firmin ?
Que le cul me pèle si j'ai déjà censuré quelqu'un.
Mon grand-oncle était chez les zouaves, cette unité était composée de blancs et de soldats issus des territoires coloniaux. Dès lors, je vous confirme que le sang mêlé qui a coulé dans les tranchées, n'était pas de couleur blanche ni noire, mais bien rouge.

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JARON · il y a
Et dire que j'avais failli passer à côté de ce texte quelle erreur!!! super Alain et bonne chance!
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Alain de La Roche · il y a
Vous l'avez échappé belle ! Ouf... vous êtes sauvé.
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Philippine · il y a
Je réitère mes félicitations Alain, bravo. À mon tour de vous proposer un peu de lecture, "Un frisson sur l'échine" est aussi en finale, n'hésitez pas à me dire ce que vous en avez pensé ! https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/un-frisson-sur-lechine Amicalement,
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Alain de La Roche · il y a
Attention Philippine, vous prenez un risque ; je dis toujours la vérité.
😉

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Philippine · il y a
Et c'est ce que je veux entendre ! L'avis des gens de Short Edition est pour moi toujours constructif. J'ai hâte d'entendre votre vérité ! Merci à vous Alain !
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Moniroje · il y a
L'horreur de cette guerre; de toutes les guerres...
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