Requiem pour Lucy

il y a
13 min
39
lectures
7

Je cours, je vole en tout sens. Pas assez de temps pour tout faire, tout découvrir. J'adore écrire depuis mes 9 ans, en solo, discrètement, sans doute par peur de ne pas satisfaire les lecteurs  [+]

« Lucy, femme de 38 ans, cherche compagnon et plus si affinités.... »

Voilà,
Elle a passé le message sur le site de rencontres.
La phrase traine sur son écran comme un vilain mensonge.
38 ans. Elle sourit.
Femme, elle sourit encore.
Ses dents jaunies montrent la traversée du temps, irréversible, qui laisse les traces de son passage comme une trainée de poudre.
Poudre qu’elle a prise pendant des années, usant son nez désarticulé dont le cartilage enflamme ses sinus à chaque respiration. Poudre qui a traversée ses veines, son corps, sa vie, comme une piqure acide et réconfortante.
Lucy, femme de 38 ans. Déjà 38 ans. Ou seulement 38 ans.
Elle reste devant son clavier, les mains suspendues. Elle voudrait écrire, répondre à quelqu’un, mais personne n’envoie de message.
C’est vrai que cela ne fait que quelques minutes qu’elle attend. Elle croit que tout arrive rapidement. Que l’ordinateur est un outil magique. Elle espère tout et n’importe quoi.
Son visage émacié d’ancienne toxicomane, plonge dans la tristesse. Son regard se vide. Elle est là, sans être là.
Et son corps flotte doucement sur la chaise, une apesanteur étrange qui laisse voler son imagination.
Qui va discuter avec Lucy derrière l’écran de sa détresse ?

Encore hier, son copain lui a dit :
- Allez, secoue-toi ! il y a bien quelqu’un qui t’attend quelque part ?
Il était au bar chez Roger et il levait sa pinte de bière comme pour arroser une victoire. Un macho, qu’en général Lucy n’affectionne pas ; mais lui, c’est son copain.
Un copain des années sombres, un peu rougeaud sur les bords ; une couperose sans doute liée à l’alcool absorbée journellement. Un grand type, maigre et le cheveu gras dont elle apprécie la présence enjouée et décalée.
Lucy avait souri, tristement mais elle avait souri.
Peut-être, finalement. La solitude, on peut la vaincre. Il suffit de le vouloir. De chercher. De persévérer.
- Va sur le net, sacré non ! Inscris-toi à un site de rencontre ! t’es pas encore trop mal, non ?
Le miroir du café, derrière le bar, ne racontait pas la même histoire. Elle voyait ses cheveux filasses, longs, dont le jaune paille peroxydé lui faisait horreur. Les décolorations successives avaient abimé sa tignasse et eu raison de la douceur du cheveu naturel.
Elle portait un vague chemisier blanc, un gilet, une jupe noire. Elle fit la moue, ouvrit légèrement le gilet comme pour contempler son buste puis le referma et bu une gorgée de vin. Non vraiment, elle ne se plaisait pas. Mais qu’importe.
Elle n’avait pas envie de parler. De boire peut-être.
Le bar sentait l’alcool, la transpiration, une vague odeur de tabac que les gens transportaient sur eux comme un parfum prégnant.
On entendait en sourdine une radio qui déversait quelques musiques inconnues, une sorte de bruit de fond sans queue ni tête. On ne reconnaissait pas les morceaux. Tout juste un léger vacarme, atténué par le bruit des verres et quelques conversations.
Au fond, assise à une table, une vieille dame lisait un livre. Lucy se dit qu’il était bien étrange de lire un livre dans le bruit d’un bar plutôt tristounet.
La vieille dame, imperturbable, se délectait de sa lecture et faisait tourner ses pages en léchant malicieusement son index.
Elle avait gardé son bonnet, crocheté par elle-même sans doute, avec une sorte de rosace sur le côté qui lui donnait un air coquin.
De temps en temps, elle portait sa tasse de chocolat à ses lèvres mais ne quittait pas le livre des yeux, au risque de renverser le contenu sur la table. Ensuite, adroitement, elle séchait sa lèvre supérieure avec un mouchoir en papier qu’elle tenait fermement dans son poing.
La vieille dame était une habituée. Lucy l’avait remarqué à plusieurs reprises.
Mais le livre était différent, elle en était certaine même si à cette distance, elle ne pouvait lire le titre.
La vieille dame habitait sans doute le quartier, sinon pourquoi venir ici...
Les autres tables étaient vides. Tout au fond une autre salle où l’on entre-apercevait un billard et quelques chaises.
Il n’y avait jamais personne dans cet espace. Les joueurs de billard allaient sans doute ailleurs en ville, là où le monde afflue, dans des bars à la mode, aux lumières vives et à la musique branchée des hits parade.
Derrière le comptoir, sur la droite, on accédait aux parties privées. Sans doute une cuisine, une salle, peut-être même une chambre. Lucy n’avait jamais osé questionner le barman. Elle ne lui avait même jamais vu de compagne ou quelqu’un qui soit avec lui.
Il était plutôt taciturne, peu bavard, isolé avec son portable dernier cri qu’il manipulait avec une extrême douceur dans ses gros doigts. On murmurait qu’il avait été boxeur, un peu célèbre en son temps, mais rien de certain. De forte corpulence, le cheveu roux, il impressionnait quiconque rentrait dans son bar.
Il était toujours assis sur un grand tabouret, à gauche du comptoir. De là, d’un simple coup d’œil, il voyait tout son établissement. N’y venait que des habitués du quartier, des paumés comme Lucy qui cherchent un peu de chaleur. Encore que la chaleur était plutôt surannée, triste, vieillissante.
Les inconnus ne s’y aventuraient pas, la tanière sombre de ce bar vieillot n’incitait pas à y pénétrer. Ou alors, par erreur, par nécessité.
Une fois, c’est vrai, un jeune homme était rentré. Il était en panne de voiture. Il n’avait pas son portable. Il voulait juste téléphoner. Le barman lui a tendu le sien sans un sourire. Le jeune homme n’est jamais revenu.


Indifférent, le propriétaire du bar regardait son téléphone portable avec assiduité, le coude posé sur le comptoir, sans aucune attention pour les quelques clients présents.
Il fallut que le copain de Lucy l’interpelle pour qu’il lève le nez.
- Fred ! Tu remets ça ?
Il présenta son verre vide pour designer ce qu’il voulait.
Avec lenteur, Fred quitta le téléphone des yeux et presque à regret fit marcher la pression d’un geste désabusé.
- Et toi, Lucy, un autre ? demanda le copain en jetant un regard laconique à Lucy
- Non. Ça suffit. Je vais rentrer. J’ai assez bu pour aujourd’hui...
- Déjà ? Mais t’es arrivée y’a pas deux minutes !
Son copain avala une gorgée qui lui laissa une légère moustache blanche sur la lèvre.
- Je suis là depuis 1 heure figure toi. Maintenant je rentre, dit Lucy en allant chercher son manteau posé négligemment sur une chaise.

- Mais personne ne t’attend. T’es pas pressée ! Allez ! reste !
Lucy ne répondit pas. Sa voix grave, un tantinet rocailleuse, ne trouva pas les mots.
Personne ne l’attendait. Personne ne l’attendait jamais. Nulle part.
Elle quitta le bar après avoir mis une tape amicale sur l’épaule de son copain.
- Salut Ben. A demain...
- Dommage que tu ne restes pas...Tu sais que je m’ennuie sans toi ! ....
Puis il ajouta après avoir vidé son verre :
- Bon...Ben salut Lucy ! et n’oublie pas : le NET
Lucy hocha la tête, à peine convaincu.
La rue est déjà sombre. C’est l’hiver. Elle pense aux coquelicots - Dieu sais pourquoi- qui se fanent, dès qu’on les arrache de terre....
Le bas de sa jupe flotte dans l’air frais et humide. Elle frissonne et regrette la chaleur du bar. Ses longues jambes frôlent le bitume. Elle cache une partie de son visage dans une écharpe noire qu’elle sort de son sac pour protéger son nez de la fraicheur.
Son appartement n’est pas loin ; juste cet immeuble qui jaillit impudique au bout de la ruelle. Quelques centaines de mètres, à peine. Un immeuble parisien, un peu vieillot mais dont les prix restent abordables si on ne recherche pas le confort et la distinction.
Après avoir fait son code, elle pousse la lourde porte d’entrée et monte un escalier en bois dont la rampe oscille légèrement sous la pression de sa main. Au premier étage, elle s’arrête devant une porte, glisse sa clé dans la serrure et se précipite sur son ordinateur posé sur un petit meuble bas. Tout en l’allumant, elle retire son manteau et jette son écharpe et son sac négligemment sur son lit. Il fait sombre. La lumière du réverbère, par l’unique fenêtre, éclaire son petit studio quasi vide, une vieille table, deux chaises, un lit dans un angle.
Elle prend son ordinateur, s’assoit devant la table. Elle n’allume même pas la lumière. L’éclairage extérieur lui suffit. Elle cherche un site de rencontre comme lui a suggéré son ami. Mais il y en a beaucoup. A croire que tout le monde cherche quelqu’un.
Elle est un peu perdue. Elle en choisi un, finalement, au hasard et donne ses coordonnées.
La phrase glisse sous ses doigts :
« Lucy, femme de 38 ans... »
Elle attend. Elle attend longtemps.
Elle se penche sur l’écran vide, désemparée.
Personne.
Elle s’attendait à quoi au juste ?
D’un geste brusque, elle claque le couvercle de son portable et se lève prestement




Ne pas rester enfermé, sortir, voir du monde. S’étourdir dans la tourmente d’une existence solitaire.
Elle enfile son manteau blanc, attrape son sac, ferme la porte de son appartement.
Dehors, l’air est toujours aussi frais, mais cette fois, il revigore son visage et son corps. Elle n’a plus mal à ce vilain nez qui la tourmente quelquefois. Elle n’ira pas dans le bar. Elle veut se sentir libre. Elle veut s’étourdir.
Elle se dit « je suis vivante » et c’est cela qui compte.
Alors, elle frappe ses talons sur les pavés pour faire du bruit, pour accentuer la cadence de ses pas, pour exister davantage aux yeux du monde. Elle est seule dans la rue mais qu’importe. Quelqu’un l’attend quelque part, elle va s’en donner les moyens.
Une moitié de son être est triste ; l’autre se délecte de cette soirée qu’elle veut insolite, inoubliable.
Elle se glisse insidieusement dans l’entrée du métro, dévale les escaliers avec ferveur et se jette sur le quai comme sur un ilot au milieu de l’océan.
Les lumières agressives lui font cligner des yeux. Quelques badauds trainent sur le quai. En face, un couple d’amoureux s’enlace éperdument.
Pfff ! elle s’en fiche. Elle leur tourne le dos. Allume une cigarette et aspire sans fin la fumée qui se glisse au fond de son corps.
Aucune importance. L’amour n’a aucune importance. C’est juste un plaisir fugace, une volute éphémère qui flotte quelques instant et s’évanouie dans le silence du monde.
Juste une multiplication des hormones, une division du désir, une addition de deux êtres pour finir avec une soustraction des envies. Elle sourit à peine.
Un sans-abri, au loin, tente de dormir à même le sol, enveloppé dans un épais manteau. Il a caché son visage sous son chapeau. A côte de lui, un ballot regroupe ses maigres affaires.
Elle a connu cette misère-là, cette errance dans la ville mais elle était jeune, ignorante, à peine consciente des risques encourus. Ben était à ses côtés, toujours. Il la protégeait.
Elle avait fui la province, le désert, l’absence de vie. Elle a tout quitté très vite, éperdue de sensation pour découvrir le monde.
Mais le monde n’est pas toujours bienveillant. Le monde l’attendait pour la vider de ses croyances et la laisser mourir dans l’ignorance, désemparée.
Elle avait cru être une artiste, une chanteuse peut-être. Elle fréquentait des musiciens dans le métro. Sa vie était bohème.
Mais les musiciens, ce n’est pas toujours ce que l’on croit. Elle n’y connaissait rien. Elle chantait faux. Par contre, elle n’était pas vilaine, alors ils l’ont gardée.
Lucy se souvient de sa longue descente aux enfers, de ses parents qu’elle a voulu revoir mais qui l’on rejetée. Elle se souvient de son retour dans la grande ville, et la main de Ben qui s’est glissée dans la sienne pour l’aider à se relever.


Le métro approche dans un fracas sourd et envahissant. Le souffle traverse son corps et fait voler sa jupe qu’elle rabat rapidement avec les mains. Elle écrase sa cigarette avec insistance.
Une porte de wagon s’ouvre, elle s’y glisse.
Aucun but, reine qu’un voyage sans fin dans les rames de ce métro dont les stations n’ont aucune importance.
Elle s’assoit délicatement, les yeux dans le vague. Elle voit à peine les quelques voyageurs qui ne la regardent pas ou du moins, font semblant de ne pas la regarder.
Car dans son manteau blanc et sa jupe noir, les cheveux en vrac et les yeux charbon noir, son rouge à lèvre trop rouge, elle impressionne. Elle interpelle. Elle pose question.
Et elle le sait. Elle en joue d’ailleurs. Elle est atypique, non aseptisée, vulgaire.
Elle semble dire « regardez-moi ! je vous emmerde, vous tous ! Vous ! Vous ! et Vous !»
Alors évidemment, elle fait peur.
Sa réalité fait peur.
On se demande si on ne va finir comme elle, une espèce d’humain désabusé qui frôle le grotesque.
Le métro fait son bruit musical en deux temps.
Elle se laisse bercer.
Elle se revoit enfant, tenant sa mère par main, et pénétrant pour la première fois dans le métro parisien, pendant les vacances de noël, où toute la famille avait décidé d’admirer les vitrines des grands magasins.
Elle a peur mais elle est ravie. Elle est anxieuse mais rassurée de sentir cette main maternelle et chaude qui la protège de ce monde.
Elle retrouve ses sensations d’enfant, longtemps enfouis. Elle vit une aventure. Elle s’envole dans son imaginaire.
Instant inoubliable comme aujourd’hui, où elle se laisse aller, où les stations défilent sans qu’elle y prête attention, vers un terminus lointain, une sorte de repos dans sa vie.
Il n’y a que quelques personnes dans le wagon, des solitaires pressées de rentrer chez eux, étudiants peut-être, femmes seules, hommes seuls... Assis sur des sièges déchirés, devant des vitres griffées, un monde sans queue ni tête qui se balance au rythme du métro, absorbé par leurs téléphones, leurs ordinateurs, un univers insaisissable.
Puis, elle remarque un homme, assis au fond du wagon, qui l’observe avec insistance. Elle a senti ce regard fixe à son encontre. Cette persistance insolente et glaciale.
Un tocard sans doute. Il y en a partout de ces mâles qui vous dévisagent et vous imaginent déjà dans leur lit.
Elle tourne la tête pour fuir ce regard et montrer son désintérêt. Elle cherche un homme, c’est vrai. Mais pas comme celui-là. Elle cherche un chevalier, une romance, une magie, un désir soudain qui transcende les corps. Un rêve en somme, un nuage de douceur, de raffinement. Tout le contraire de ce voyageur.
Mais l’homme persiste.
Alors elle se lève et prend la décision de quitter le wagon.
La station approche. Elle saisit la poignée pour se préparer à ouvrir la porte. L’homme se lève aussi, frôle sa main. La chaleur de ce corps inconnu la fait frissonner. L’homme respire sa chevelure : elle sent son souffle sur sa nuque. Il est tout prêt. Il l’effleure dans les secousses du métro et le crissement de l’arrêt.
Rapidement, elle ouvre la porte et saute sur le quai, l’homme à ses talons.
Puis soudain, elle s’arrête et se retourne. L’homme est en face d’elle, une sorte de grand gaillard, aux yeux perfides et à la lèvre humide. Son gros nez et ses cheveux grisonnant lui donne un aspect négligé. Il porte un long manteau gris et ses chaussures sont sales. Il sourit sournoisement, avance sa main vers le bas de sa jupe.
Elle ne veut pas s’attarder davantage ; aussi repousse t’elle sa main vivement et tourne -t-elle les talons d’un air décidé.
Mais le bougre la suit, insensible à ce rejet. Elle presse le pas. Il presse le pas.
Je suis désolé ma jolie, mais ce soir j’ai quelques projets à ton sujet....
Lucy se hâte dans les couloirs du métro.
Les quelques passant ne remarquent rien, juste une femme pressée, suivi par un homme tout aussi pressé.
L’indifférence est à son comble. Lucy voudrait demander de l’aide mais sa gorge est sèche.
Elle entend le bruit de ses pas, le claquement rapide de ses souliers, sa respiration aigre et son souffle court.
Et elle commence sa longue descente aux enfers poursuivi par cet individu retors qui a attaché son regard tout autour de son corps.
Et elle traine cet affreuse chose comme une corvée, une peur d’enfant lorsqu’on raconte des contes ignobles et ténébreux.
Elle a envie d’uriner. La peur lui fait toujours ça.
Peut-être que si elle sortait, si elle allait dans un bar, quelque part.... Il n’est pas si tard après tout. Il y a du monde partout. Personne ne peut lui faire du mal avec tous ces gens qui sont là, autour d’elle.
Mais le couloir est interminable, glacial. La sortie est loin. Ce long boyau se glisse sous terre, tortueux, aux odeurs acres, aux couleurs blafardes, aux publicités insolites.
Elle cherchait l’aventure sur le net et c’est la rue qui la rattrape. La rue et sa débauche, la rue et ses humains malveillants... pas tous cependant.
Elle pense à Ben, son copain Ben.
Tout en pressant le pas, elle sort son portable et appuie d’une main tremblante sur son numéro.
Mais c’est la messagerie. Ben est sans doute ivre dans le bar. Ivre de sa solitude, lui aussi. Saoul d’un monde qui l’a laissé tomber, en même temps que son travail, en même temps que sa femme et ses deux gosses.
La police ?
Une demande à l’aide.
Elle fait le 17 maladroitement, tout en poursuivant rapidement sa route dans les couloirs du métro, l’homme juste derrière elle, ricanant.
De longues sonneries, puis :
- Vous êtes où Madame ?
- Je ne sais pas.
- Et qui vous poursuit ?
- Je ne sais pas
Voilà, comme ça, c’est clair. Ça a le mérite d’être parfaitement clair. Lucy raccroche. Elle s’énerve.
Cela fait longtemps que Lucy n’a plus beaucoup d’ami, du moins des amis sur qui elle peut compter. Elle n’a plus de famille. Et le seul copain qu’elle ait ne répond pas.
La longue marche aux pas rapides dans les couloirs du métro commence à l’essouffler. Son nez lui fait mal. Il faudra qu’elle pense à voir un médecin....
Derrière, l’homme est toujours là, si prêt qu’elle sent la chaleur de son corps, sa transpiration, son haleine.
C’est comme s’il jouait avec elle, une sorte de chasse, une traque sordide qui ne fait plaisir qu’au chasseur, une jouissance perfide élaborée par le hasard de la vie.
Elle fatigue. Ne trouve pas la sortie. Elle ne sait même pas où elle se trouve ni à quelle station elle est descendue. Les couloirs sont interminables.
Alors comme un animal blessé, elle s’arrête et se retourne.
L’homme sourit. Il est vainqueur. Il s’approche, l’attrape et la plaque contre le mur carrelé et froid.
Il ne parle pas. Sa bouche s’écrase sur ses lèvres, une sale odeur qu’elle rejette en bougeant la tête pour lui échapper.
Mais sa poigne est ferme. Il la maintient.
Elle voit quelques passants, des gens qui jettent un œil mais sans plus. Des jeunes, des vieux... Ils ne semblent pas voir à quel point elle est en danger. Elle veut ouvrir la bouche, il plaque ses lèvres et lui enserre le cou avec violence.
Elle se débat, encore.
Alors pourquoi cette image d’un poisson qui sort de l’eau, qui s’agite au bout de la ligne. Pourquoi cette image du cerf qui s’effondre, encore vivant, le cœur palpitant, effrayé lorsque le chasseur approche avec son énorme couteau pour donner le coup de grâce ?
Lucy, 38 ans, femme, cherche compagnon et plus si affinités....
Le message se languit dans les fibres du net.
Pourquoi elle a passé ce message ?
Pourquoi elle a pris ce métro ?
Pourquoi se noyer dans la foule indifférente ?
Lucy donne un coup de pied en se débattant. L’homme s’énerve maintenant. Elle étouffe sous la lourde main qui lui presse le cou. Son autre main cherche sa poitrine et arrache violement les boutons de son manteau. Lucy se débat encore.
Mais soudain, il change d’avis.
Il fouille dans sa poche et sort un couteau dont la lame s’éjecte sèchement de son manche.
Il lui présente l’outil, le fait glisser sur sa joue, sur son oreille, sur son front, sur son cou. Il ne dit rien mais elle comprend. Elle abandonne. Terminé. Elle se laisse faire.
Il est si grand que personne ne la voit. Personne ne l’entend. Elle se retrouve totalement enserrée, prise au piège.
Dans le couloir du métro, 20 heures passés, quelques personnes marchent rapidement devant ce qu’ils devinent être un couple étrange. Ils détournent les yeux. Choqués, blasés, écœurés peut être, indifférents sans doute.
L’homme halète et bave dans son cou. La femme immobile ne bouge pas ou seulement sous les assauts répétés de ce grand corps qui donne l’escarmouche finale.
Lucy ferme les yeux. Elle est loin. Loin dans le ciel bleu de son village natal, là-bas au bord de la mer où les vagues sans fin frappent le rivage.
Lucy est sur la plage, le sable est chaud. Le soleil danse dans le ciel. Elle est étourdie de bonheur car elle est amoureuse, pour la première fois.
Lucy danse dans les vagues, au milieu de nulle part.
Un jour elle est partie et sa galère a commencé.
De squat en squat, elle a recherché cette sensation agréable qu’elle a connu, un jour d’été, loin très loin au bord de la mer.
Elle revoit les soirées de déchéances, les rires alcoolisés, les paroles sous héroïne, les caresses pour un peu d’argent.
Elle pleure sa déchéance, et tend la main à son copain Ben qui la tire mais s’effondre aussi sous la pression de la vie qui n’épargne personne.
Puis une brulure dans le ventre. Lucy pousse à peine un cri.
Les naufragés du néant. Elle voit le tableau de Delacroix. Le radeau des condamnés et au loin un bateau qui ne viendra jamais les aider.
Qu’est-ce qui a bien pu se passer ? Comment en est-elle arrivée là ?
Lucy chancelle. L’homme ajuste son pantalon. Il la maintient encore un peu, Jette un œil à droite et à gauche, attend qu’il n’y ait plus personne dans le couloir et se retire rapidement.
Lucy s’effondre sur le sol. Le sang tache son beau manteau blanc. Elle tombe face contre terre et la femme qui arrive à ce moment-là, pressée de rentrer chez elle, pense que c’est encore une paumée et disparait précipitamment.
Lucy sent une profonde douleur dans la poitrine puis soudain elle revient sur la plage au sable chaud. Elle est étendue. Elle pense que la vie sera belle, merveilleuse. Elle pense qu’elle aura une existence extraordinaire comme le pensent toutes les jeunes filles de son âge en prenant les ailes de la liberté.
Dans le couloir du métro, sur le mur d’en face, une publicité montre un paysage lointain, aux palmiers gigantesques et à la mer turquoise.
Un bateau s’éloigne de la cote. Un avion s’envole. Une douce brise fait bouger les cheveux d’une femme au corps somptueux enveloppé d’une robe blanche.
Lucy entend son cœur battre doucement. Elle n’a plus mal.
Quelqu’un se penche sur elle, Elle sent son parfum. Elle ne se souvient plus de la marque.
La personne voit le sang qui coule et pousse un cri, un appel.
Des pas précipités se dirigent vers elle. Elle perçoit encore les voix qui téléphonent, prennent des photos sans doute, hurlent ici et là des invectives aux rares passants.
Lorsque les secours arrivent, il est trop tard.
Pour Lucy, l’enfer était ici.
Maintenant, elle plane dans le ciel bleu de cette publicité, loin très loin de ce souterrain qui l’a pris au piège. Lucy est devenue le ciel immaculé, les palmiers qui dansent au vent et la jeune femme à la magnifique robe blanche.

7
7

Un petit mot pour l'auteur ? 12 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Rtt
Rtt · il y a
Un style superbe, une tension palpable, une mise situation criante de vérité, le début d'un excellent bouquin, noir serré, on aime ou pas mais ça réveille!
Bravo

Image de Sylvie Detain
Sylvie Detain · il y a
Merci ! Le monde est ainsi colorié de noir et de quelques brumes de couleurs ..
Image de RAC
RAC · il y a
Whaou c'est hard mais tellement bien écrit ! Compliments pour ce récit malheureusement criant de vérité(s) et qui interpelle. A+
Image de Marie Quinio
Marie Quinio · il y a
C'est très triste... La vie dont on ne se relève pas... ?
Image de Sylvie Detain
Sylvie Detain · il y a
Oui, c'est certain ... Ceci dit, ce n'est pas autobiographique :-)
Image de RAC
RAC · il y a
OUF !
Image de Sylvie Detain
Sylvie Detain · il y a
Ainsi va la vie ... pour certaines personnes dont la chance à véritablement tournée...;-)
Image de Yasmine Anonyme
Yasmine Anonyme · il y a
J'aime beaucoup votre style d'écriture et vos idées originales. Bravo!! Vous méritez plus de lecteurs. Si vous avez un court instant pour lire ma TTC en concoure. Merci d'avance et bonne journée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-inventions-naissent-mais-les-hommes-meurent-1

Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Terriblement malsain. J'adore.
Image de Sylvie Detain
Sylvie Detain · il y a
Merci une descente aux enfers ....
Image de Sylvie Detain
Sylvie Detain · il y a
Merci Beaucoup ! sordidement :-)
Image de Frédérique Kürschner
Frédérique Kürschner · il y a
Joli conte sordide et bien mené. :)