Repas de famille

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Je lis et J'écris. A part çà, il m'arrive de manger et de boire...

Image de Grand Prix - Printemps 2019
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Le ragoût mijotait doucement. On l'entendait blobloter depuis une bonne minute déjà. Ces frémissements ouvraient l'appétit de Christophe qui, penché sur la marmite, inhalait l'irrésistible odeur. Elle présageait l'exquisité de ce déjeuner de Pâques. Il saliva. Son estomac entonna une chorale de borborygmes.
La maison était propre. Les choses avaient été rangées soigneusement. Elle avait fait le ménage hier après-midi. Anxieuse, elle s'y était adonnée une seconde fois ce matin. Pour être sûre. C'était la première visite de sa famille depuis qu'elle s'était installée avec lui. Salomé était inquiète, mais son inquiétude était métissée d'excitation et d'impatience à retrouver les siens. Voilà plusieurs mois qu'elle ne les avait pas vus. Comment allaient-ils la trouver ? Et surtout, Christophe serait-il à leur goût ?
Elle ne parlait que de lui lors des longues conversations téléphoniques avec sa mère. Néanmoins, le rencontrer en chair et en os, accoler la représentation à la concrétude de son être, juxtaposer le fantasme et le réel, cela appelait nécessairement un écart, une vacuité. Et c'est ce qu'elle redoutait : cet interstice, si infime fût-il. Elle craignait que le dégoût s'y immisce, que la répulsion s'y niche et qu'enfin le désaveu advienne.
Salomé ne désirait rien que l'adoubement de ses parents. Elle voulait avancer dans la vie en étant certaine de les rendre fiers, parce que les bons choix pour elle étaient ceux qui enflaient l'orgueil de son père et de sa mère.
Elle était effrayée à l'idée de les décevoir. C'est pourquoi elle avait minutieusement tout nettoyé : le rangement, la propreté chassaient les lancinements de l'angoisse.

— Goûte ! enjoignit-elle en lui tendant la cuillère.
Christophe ouvrit la bouche et ingurgita le brouet. Immédiatement, son visage se froissa aux commissures des lèvres, ce qui chez lui était signe de satisfaction.
Ils se fréquentaient depuis six mois maintenant. Leur rencontre avait eu lieu une après-midi de novembre, pluvieuse, à la boucherie de la rue Georges Clémenceau. Romantisme carnivore. Ils en plaisantaient souvent. À la Saint-Valentin, Christophe lui avait offert des roses et une bavette. Cette dérision innervait leur vie, même s'il y avait des choses avec lesquelles Salomé ne transigeait pas.
La beauté de cette femme émouvait Christophe. Il éprouvait une irrépressible attirance pour ce corps gracile, pour cette viande ferme qui s'articulait sous ses yeux, revêtant la forme la plus absolue de son désir de mâle. Cette façon qu'elle avait de rouler des hanches lui provoquait des courants brûlants dans le bas-ventre. Il l'aurait baisée chaque minute de chaque heure. Seulement, si elle savait...
Si elle avait accès aux desseins qui grouillaient derrière son front, à ces vapeurs de l'imaginaire qui dilatent les passions sauvages des âmes ébouillantées. Si elle pouvait constater les scénarios intimes que le théâtre de son esprit déroulait sans cesse, le sadisme de ses pulsions, les jeux de domination toujours prêts à éclore dans le trouble de sa conscience... Qu'aurait-elle pensé de lui ?
Le soir, dans le lit, il s'approchait d'elle lentement, pareil à un prédateur. Il l'embrassait tendrement et projetait d'acheminer par degrés, par de subtiles nuances, ses penchants ténébreux jusqu'à la surface de leur amour. Il s'ingéniait à accomplir ses perversions sous le jour le plus digeste, diluait sa luxure dans les rituels d'un érotisme convenable. Pour le moment, il lui fallait atténuer la vivacité de ses envies, surseoir à leur vibrant tumulte. Six mois, ce n'est pas assez. Le temps forge la confiance. Il allait prendre son mal en patience. Il ne doutait pas de sa conversion future. Cette perspective le transcendait. Morsures, mutilations, asphyxie... Réjouissantes ambitions.
La plupart du temps, leurs étreintes étaient savoureuses. Dans ces moments-là, Christophe affichait les plissements caractéristiques aux commissures des lèvres : preuves irréfutables d'un plaisir accompli. Pas la jouissance ; celle-là attendrait. Elle viendrait un jour prochain, il en était persuadé. Attendre. Attendre encore.
Salomé ne réprimait rien des pratiques qu'il initiait, mais il ne voulait pas la brusquer. Il subodorait que la plus petite effraction anéantirait ses efforts. Il craignait qu'elle le quittât s'il se présentait dans la vérité de ses pensées, s'il révélait la franche anatomie de ses inclinations.
Cette hypothèse était fondée sur une observation. Certaines nuits, elle s'était refusée à lui. Elle avait prétexté un mal de tête. Il fallut plusieurs semaines à l'acuité de Christophe pour comprendre que ces migraines suivaient un calendrier très précis : elles survenaient lorsqu'il avait sauté un repas ou n'avait pas terminé son assiette.
Salomé cuisinait divinement. Son savoir-faire n'était pas en cause. Christophe adorait tout ce qu'elle préparait. Sa réticence se logeait plutôt dans la quantité de nourriture qu'elle lui servait : gargantuesque.
Au cours des six derniers mois, il avait pris quinze kilos pour ne plus la vexer. En contrepartie, il pouvait la sauter quotidiennement.

— Ça manque de sel, nan ? demanda-t-elle, fébrile.
— Non, c'est parfait ma chérie ! Ils vont se régaler. Arrête de stresser.
La table était artistement dressée. Les verres en cristal étaient transpercés par la lumière de midi. Les assiettes en céramique, blanche au centre et jaune au pourtour, rendaient comme des nimbes dorés ceignant la tête de divinités invisibles. L'argenterie, bien sûr, colportait son lot de rutilance froide par le biais de petits rayonnements épars, semblables à la surface d'un lac gelé. La nappe était blanche. Neuve. Pure. Christophe l'avait achetée le matin même. Juste après avoir acheté la bague. Il souhaitait que tout fût parfait, comme si le décorum du repas pouvait influencer la décision de Salomé.
— J'entends une voiture ! s'écria-t-elle avant de courir les accueillir.
Christophe se figea dans la salle à manger. Il essuya ses paumes moites contre son pantalon. Depuis la cour s'élevait une clameur charmante : les embrassades, le brouhaha des voies multiples qui se tressaient dans un même écheveau de joie. Et puis, la voix de Salomé émergea et se fit de plus en plus proche derrière la porte d'entrée. On montait le perron : les semelles claquaient contre les marches en briques roses ; les mains glissaient sur la rambarde en bois laqué. Christophe se redressa, bomba le torse. La poignée s'abaissa et le mille-pattes familial pénétra le vestibule.
Christophe distingua tout de suite la silhouette de Salomé. Comme pour se rassurer, son œil avait d'abord accroché cette géométrie familière. Son regard obliqua ensuite vers une figure maigre, aux joues tavelées de boutons pustuleux, au front luisant de sébum. Le garçon avait une quinzaine d'années.
— Christophe, je te présente mon petit frère : Augustin.
Christophe lui offrit une poigne virile, tandis que l'ado se contenta d'une étreinte flasque et indolente.
— Ma mère.
Elle était grande. Très belle. Blonde. Elle faisait encore très jeune. Elle devait avoir la cinquantaine bien tassée, mais elle paraissait dix ans de moins. Tout de suite, Christophe eut des pensées. Son imagination déploya son mécanisme pervers pour lui présenter de séduisants tableaux.
— Oh ! On va se faire la bise, hein ? dit-elle quand il proposa sa main.
Quand leurs joues se rencontrèrent, tout son être s'emplit de sensations éruptives. Il éprouvait un furieux besoin, lequel accélérait l'acheminement du sang dans ses organes. Les fantasmes affamaient sa chair. Il la lui fallait aussi. La fille ET la mère. Cette idée l'aimantait incoerciblement. Ce feu inextinguible enflammait ses pupilles, en dépit d'une légère hésitation. Quelque chose dans le faciès de cette femme amenuisait l'incendie. Peut-être cette espèce d'expression stuporeuse ? Ou bien était-ce l'aspect cireux de son visage ? Il ne sut qualifier précisément l'objet de sa réserve. Face à lui, elle arborait un rictus énigmatique. Cela le mit mal à l'aise. Il avait peur d'être percé à jour dans les petites histoires de belle-mère cochonne qu'il se racontait depuis trente secondes.
— Et mon père.
Une large paume coiffée de cinq doigts très longs et très épais se présenta devant lui. Cette main avait l'aspect d'une couronne. La poigne royale étouffa la main de Christophe, la recouvrit, l'enterra. Celui-ci riposta en redoublant sa force. Le père était sémillant, l'œil clair, l'allure bonhomme. Tristan ne distinguait pas sur son visage l'effet de sa puissance tant l'autre demeurait placidement jovial.
— Enchanté, dégoisa l'imperceptible bouche dissimulée derrière une barbe hirsute.

On s'attabla. Salomé avait disposé chacun selon un plan rigoureux : les hommes d'un côté, les femmes de l'autre. Logique atavique.
Christophe déboucha un rosé. On échangea des politesses sur le bonheur de se rencontrer enfin, on évoqua des souvenirs sur l'enfance de Salomé, on s'amusa de son caractère capricieux, on chercha des accointances en évoquant ses qualités, on railla gentiment ses défauts qu'on retourna aussitôt en avantage dans la fameuse « société actuelle ».
— Que faites-vous dans la vie ? questionna le père.
— Je suis attaché parlementaire.
— Intéressant. Je n'imaginais pas ma fille avec quelqu'un comme vous.
— C'est-à-dire ? fit Christophe en souriant nerveusement.
— Oh ! C'est juste qu'en l'état actuel des choses, la politique est en train de démanteler ce qui a jadis fait la grandeur de notre nation. Toutes ces petites lois ineptes qui sont votées pour excuser ceci, falsifier cela. La douceur, la tolérance qui se sont immiscées dans nos mœurs ont dérouté le peuple des vrais enjeux qui intéressent la patrie. Plus personne ne sait où est sa place à présent. Les hommes ne sont plus des hommes. Quant aux femmes d'aujourd'hui, elles embarrassent les femmes d'hier...
Salomé l'avait prévenu des rugosités pseudo-intellectuelles de son père. Quand bien même, il ne s'attendait pas à de telles saillies rétrogrades. Il se contentait d'assujettir son agressivité et de l'écouter aussi calmement qu'il le pût.
Tout à coup, Salomé se leva et prit la direction de la cuisine afin de surveiller le ragoût.
— Attends ! Je vais y aller. Profite de ta famille, chérie.
— Non, laisse-moi faire. Continue de discuter avec Papa, rétorqua-t-elle en s'effaçant derrière la porte.
Déçu, il se rassit et engrena à nouveau son attention dans le palabre réactionnaire du beau-père.
À sa gauche, un cliquètement désagréable lui creva le tympan. Un martelage métallique, comme un bruit de machine à coudre au ralenti. Il détacha ses yeux du père et pivota la tête pour en dénicher l'origine.

tic tic tic tic tic tic

La main dans l'assiette, Augustin s'amusait à frapper la pointe du couteau entre ses doigts, largement écartés. Au fil des secondes, la lame passait entre les phalanges avec plus de frénésie.
— Tu vas te faire mal, s'inquiéta Christophe.
— Il a l'habitude. Ne vous en faites pas, assura la mère sans se défaire de son curieux sourire. Notre fils est très habile de ses doigts.
À ces mots, Christophe ressentit un effleurement sur l'intérieur du mollet. Il baissa les yeux pour rencontrer un pied enveloppé d'un bas noir. Il banda instantanément. Gêné, il déplia sa serviette et la déposa sur ses cuisses. Il n'osait plus la regarder. En même temps, son esprit était inondé de dizaines de prétextes pour provoquer un moment d'intimité avec elle. C'était une femme d'expérience. Sans doute, avec elle on pouvait se lâcher. Le sexe dans son essence la plus bestiale ne la rebuterait pas. Il la boufferait complètement. Il n'en laisserait pas une miette. Mais comment faire ? Quel stratagème pour se retrouver seuls ?
— Je ne vois que la peine de mort pour ça. Qu'en pensez-vous ?
Le père poursuivait ses élucubrations sur le redressement moral du pays. Christophe sortit de sa rêverie, opina du chef pour lui assurer que leurs vues convergeaient sur ce sujet.

tic tic tic tic tic tic

Le frère persistait dans son jeu. Plus rapide. Plus fort.
— Vous ! Vous pourriez changer les choses ! Vous avez accès à cet aréopage de traîtres qui ne vise qu'à l'abêtissement des citoyens. Vous devriez leur exposer le problème fondamental de notre nation. Qu'en dites-vous ?
— Je... Il arrive que j'aie ce genre d'échange avec le député Grimaux, mais vous savez... balbutia Christophe.
— Tu vas voir, c'est hyper facile, dit brusquement le frère en lui saisissant le poignet.
Il contraignit le revers de sa main au creux de l'assiette et commença à frapper la lame entre les doigts.
— C'est pas mon truc, glapit-il.
Vaine protestation. Il n'osait pas la rétracter par crainte d'être blessé, chercha du soutien auprès de la mère qui n'avait de cesse de le toiser pendant que des spasmes ondulaient l'arc purpurin de ses lèvres.
— Vous devriez lui en toucher un mot, au député Grimaux. N'est-ce pas Christophe ? Lui dire que le rétablissement de la peine de mort sera la voie unique vers la réhabilitation de notre gloire passée ! Restituer à la Vie son sens plénier. Sinon, où ira ce pays ? Vous êtes d'accord ?
- Je... Oui... expira-t-il en retrouvant le regard azurin du père.

tic tic tic tic tic tic

Augustin accélérait.
— C'est formidable mon chéri. Tu t'es beaucoup amélioré, encouragea la mère.
— Parce qu'avec l'appui du député, nos idées feraient du chemin, mon grand. Et il en faudrait peu pour qu'elles germent enfin chez tous les...
— AAAAAAAAhhhhh !
— Merde ! s'exclama le frère.
L'immense douleur replia aussitôt la main de Christophe contre sa poitrine. Aussitôt, il l'inspecta et ce qu'il vit accrut sa souffrance : l'hémorragie la carminait entièrement et une phalange de l'annulaire avait disparu.
Salomé reparut dans la pièce.
— Qu'est-ce qu'il y a ? s'enquit-elle en constatant les grimaces qui tordaient la face du supplicié.
— Mon doigt ! Faut retrouver mon doigt ! adjura-t-il, cependant qu'il garrottait la blessure avec la serviette. Salomé, va chercher la glacière !
Elle s'exécuta, tandis que les convives s'affairaient autour de la table, produisant l'effet d'une chasse aux œufs macabre.
— Je l'ai ! s'écria la mère, au terme d'une longue minute.
Elle éleva le morceau jusqu'à ses yeux pour révéler à tous la trouvaille.
Christophe soupira. Une caresse chaude réconforta son cœur. On allait mettre ça dans la glacière pour le conserver. On allait le conduire aux urgences. On allait le soigner. Il serait à nouveau complet.
Lorsque Salomé revint les mains vides, Christophe perçut un étrange changement dans le faciès de sa famille. À ce moment précis, par un lent geste plein d'une délicate sensualité, la mère se mit à sucer la phalange. Trois petites aspirations. Après quoi, elle l'ingéra. Ayant dégluti, un frisson d'extase la parcourut.
Christophe s'effondra, les jambes coupées par le spectacle. Il chercha Salomé du regard.
— Pourquoi t'as pas la glacière ? Sa... Salomé ? Mon amour...?
— Pas besoin.
La famille se rua sur lui. Ils le dégustèrent sur la belle nappe immaculée.
Quel soulagement pour Salomé ! Les parents l'avaient trouvé délicieux. Encore meilleur que ceux des années précédentes !

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