5
min

Rendez-vous en Terre Inconnue

Image de Cazalis

Cazalis

2 lectures

0

Bonne nuit. J'espère que vous ne m'en voudrez pas si je m'arrête. Je risque de tomber la tête la première entre le canapé et l'ordi. Et personne pour s'en apercevoir. J'espère que vous ne m'en voudrez pas. Et rendez-vous en terre inconnue [dernière publication Facebook de Jean-Marc].





Cher Jean-Marc,

Je ne manquerai pas d'honorer le rendez-vous que vous nous avez fixé en terre inconnue. Je n'ai pas vraiment le choix. Il faudra bien un jour se résoudre à monter au Ciel. Mais la perspective de vous y retrouver me fait un peu peur.

Quand à mon tour, nimbé de lumière, nu et léger - pour la première fois de mon existence - je monterai au paradis escorté d'une nuée de séraphins dodus et frétillants, vous m'y attendrez, les sourcils froncés, avec votre grosse bosse sur le front. Je ne pense pas que vous me serrerez dans vos bras. Je ne vous en voudrai pas.

Vous aurez remarqué que malgré notre ancienne proximité, j'ai préféré ne pas recourir au tutoiement qui indique un rapport de familiarité avec son interlocuteur. Finalement, on ne se connaissait pas tant que ça.

D'ailleurs, je ne sais pas vraiment de quoi vous êtes mort, mais je sais que vous étiez seul chez vous la nuit, après avoir lancé des appels au secours délirants sur internet. Des pages entières de noms, des interpellations. Des regrets. Des déclarations d'amour, de haine. Avec, dans ce foutoir, une grande amertume.

Votre dernière publication sur internet ressemble à la malédiction de Jacques de Molay, le PDG des Templiers, sur son bûcher au temps du Roi Philippe le Bel.

Maudire juste avant de mourir, c'est pas très fair-play.

Ça plonge ceux qui restent autour de votre dépouille dans des abîmes de perplexité. On se sent un peu merdeux. Il y a votre famille qui est triste, ça va de soi. Mais songez à nous autres, les spectateurs passifs de votre descente aux enfers sur internet. Nous serions en droit d'exiger l'intervention d'une cellule de soutien psychologique. Nous sommes, en quelque sorte, vos victimes.



Si je calcule correctement, vous êtes mort à quarante-cinq ans. Votre moitié de vie était donc située à vingt-deux ans et demie.

On est censé décliner dans la deuxième moitié de sa vie, alors que dans la première moitié on doit progresser, acquérir de l'expérience et de la sagesse. Croyez-moi, je pense avoir récemment passé ce col montagneux. Je sens que je baisse. Bientôt les vieilles douleurs, la peau flasque et le regard des dames qui s'attarde de moins en moins sur moi.

Ce qui est déprimant c'est qu'entre la moitié ascendante qui n'est qu'un long apprentissage et la décadence annoncée, il n'y ait pas de phase à l'étale. Un certain nombre d'années où l'on serait juste bien. Un homme sage, mais pas encore trop décrépit. Pour qu'on puisse en profiter un peu. Parce que ces histoires de deuxième moitié de la vie, à titre personnel, ça me fiche un peu le cafard. J'ai l'impression que je suis dans un évier et que quelqu'un vient de retirer la bonde. Je suis pris dans le tourbillon de Coriolis et personne ne sait où se trouve le Grand Cloaque.

Vous, Jean-Marc, vous n'avez pas eu ce genre de problèmes à anticiper. Votre seconde moitié de vie, vous ne l'avez pas vue venir. Vous pensiez être toujours dans la phase ascendante. À moins que vers vingt-deux ans et demie, qui correspond à la moitié de l'âge de votre mort, vous ayez eu un pressentiment. Un soir, seul devant la télévision, vous avez peut-être ressenti comme un frisson, un mauvais courant d'air. C'était le signal, le passage de l'Ankou.

À l'âge où l'on termine ses études, où l'on fréquente des filles et où parfois même, on arrive à les voir toutes nues, on pense à l'avenir. On fait des projets. L'objectif étant d'arriver vers les quarante ans avec une bonne situation, un monospace, un chien, une jolie femme et deux gamins : une fille et un garçon.
Vous, Jean-Marc, vous deviez avoir deviné que ça n'irait pas comme ça.

En même temps, l'honnêteté me pousse à écrire que c'était mal parti pour vous depuis le début.

Vous aviez sans doute été un beau bébé. Mais avec le temps, vous vous êtes mué en adolescent au poil noir et gras nimbé d'un parfum de sueur froide assez oppressant. Petit et doté d'un visage objectivement peu gracieux, vous n'étiez pas à proprement parler un aimant à gonzesses. En plus de ce physique ingrat, vous aviez le charme d'une planche de contreplaqué et, avec les jeunes filles en fleurs qui dansaient, telles des nymphettes, autour de nous dans la cour du lycée Blaise Pascal, vous étiez d'une timidité extrême.

Dans cet établissement de banlieue, où l'on s'est connus, je vous ai vu arriver dans ma bande d'amis avec un certain plaisir. Non que votre présence apportât du prestige à notre club de puceaux, mais je venais de trouver un individu qui plaisait encore moins aux filles que moi. À côté de vous, Jean-Marc, je pouvais passer pour un joli garçon, un gars marrant. Sans vous, je redevenais le type bizarre avec ses grandes lunettes, son acné et ses blagues pas drôles. Il faut vous rendre cette justice, vous étiez un compagnon si ce n'est agréable, du moins valorisant.

Et puisqu'on en est arrivés aux confidences, sachez que l'on se moquait bien de vous. On occultait votre grande culture, votre gentillesse, votre disponibilité, tout ce qui pouvait faire de vous un type bien. Avec vos habits hors d'âge, votre démarche fatiguée et votre parfum de chien des marais mouillé, vous attiriez les moqueries comme Saint Sébastien les flèches.

En attendant que ces demoiselles se ruent sur nos corps d’Apollon, nous avions, vous et moi, des jeux de petits vieux. Comme cette lubie d'apprendre par cœur les capitales de tous les pays du monde qui me vaut d'être aujourd'hui l'unique fonctionnaire du Trésor Public à savoir que la capitale du Sultanat de Brunei est Bandar-Seri-Begawan.



Quand nous étions seuls, vous me racontiez vos voyages avec votre père.

Je me souviens de la vidéo de ce périple en Chine où vous aviez un succès démesuré auprès des ouvrières d'une usine de la banlieue de Pékin. Les petites qui vivaient comme des cafards dans un taudis adossé à l'usine, vous minaudaient des sourires et des gloussements charmants. Votre odeur persistante et votre physique de troll n'étaient, aux yeux de ces jeunes filles, que de menus désagréments au regard du gros caméscope à mille dollars qui pendait à votre cou. Ce voyage en Chine Populaire, Jean-Marc, ce fut l'acmé de votre carrière parmi les femmes.

Elle s'est vraisemblablement arrêtée là. Je ne vous ai jamais vu avec une femme. Ni épouse, ni petite amie. Pas de flirt. Rien à ma connaissance. J'ai lu tout ce que vous avez publié. Des amies, des compagnons de voyages. Mais rien de tendre.

Moi, votre solitude ne m'a pas trop dérangé, puisque je vous ai perdu de vue après le bac.
Avec les copains que je voyais encore, on riait de vous. Nos costumes, nos mariages, nos gosses, nos divorces, notre pognon, nos bagnoles, c'étaient de belles réussites en comparaison de votre absence présumée de succès.

En dehors de ce cercle auto-satisfait, je me disais qu'on se trompait peut-être. Que finalement, avec le temps et la douce complicité d'une copine, vous vous seriez civilisé. Vous deviez bien être heureux quelque part, sans nous.

Quand je vous ai retrouvé sur le réseau social, j'ai vite compris que vous étiez resté le même, plus vieux avec toujours ce goût si personnel pour les vêtements bizarres.

Des copines, il y en avait qui vous suivaient, mais visiblement rien qui ne déborde du cadre strictement amical. Rien de bien sexuel. Hormis, les derniers jours, cette jeune femme que vous annonciez publiquement vouloir épouser et qui vous a menacé d'une plainte pénale dans l'heure qui a suivi. Début de la grande débandade.

Quand ça veut pas, il vaut mieux ne pas insister.
Je ne saurai jamais si cette jeune femme s'est moquée de vous ou si, grand sentimental que vous étiez, vous vous êtes exagérément enflammé. C'était un aspect touchant de votre personnalité sur internet, ce romantisme fleur-bleue. Avant les derniers jours et les publications vengeresses, vous postiez sur internet des chansons de Zaz et de Joe Dassin. Le petit pain au chocolat, passe encore, mais Zaz... Je crois que je me suis encore moqué de vous, mais cette fois, avec plus de gentillesse, publicité des débats oblige.

Oui, je suis tombé au comble de la vilenie : la pitié.

Cette personne, je ne l'ai pas identifiée. Je ne me suis pas autorisé à fouiller dans votre vie comme un policier. Je ne suis pas journaliste. Je ne suis rien qu'un copain de lycée pas très sympa, qui constate avec amertume que vous êtes parti tout seul et qu'on vous a tous laissé crever.

Vous comprendrez Jean-Marc, qu'entre les enfants à amener à l'école, le travail et la vidange de la voiture avant de partir en vacances, on a autre chose à faire que de vous passer un coup de fil pour prendre de vos nouvelles.

Et si vous ne comprenez pas, nous aurons tout loisir d'en reparler prochainement, en Terre Inconnue.
0

Vous aimerez aussi !

Du même thème

NOUVELLES

Debout au bord du chemin, enlaçant malgré moi le tronc du grand sapin, je regardais la voiture s’éloigner. J’étais là depuis le matin, à surveiller la procession à laquelle on m’avait ...

Du même thème