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Rendez-vous d'écolier

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Jo Ratianasoa

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Ce matin-là, un panneau de planches grossièrement rabotées m’accueillait à l’entrée de l’école. Panneau équitablement partagé en cinq colonnes. Dans la première, une affiche bardée des couleurs nationales rappelait les articles sur les élections. Le pays nageait dans les eaux profondes du courant politique. Des discours fleuves charriaient promesses, idéologies et stratégies. Gare à celui qui s’y noie. Des tourbillons pourraient engloutir le téméraire, le naïf ou le distrait. Trois règles d’or du succès politique : éviter les pêcheurs en eau trouble, apprendre à esquiver les coups et mâter les trublions.
Des posters occupaient les autres colonnes. Différents formats s’y côtoyaient.Les candidats ont dû poser devant l’objectif pour offrir à l’électorat le meilleur d’eux-mêmes : le meilleur portrait ,le meilleur sourire, pas trop malicieux mais suffisamment intelligent . De face. De profil .Au quart. Aux trois quarts. Sous toutes les coutures. Espace équitablement réparti, dites-vous ? Mais les couleurs, le papier,l’art du photographe –amateur ou professionnel – dévoilaient la richesse ou l’intelligence du candidat et de son comité de soutien . Le polychrome défiait le noir et blanc et les photocopies hâtives.
Ce matin-là, mes camarades et moi, avec nos onze ou douze ans de grands élèves, étions agglutinés devant ce tableau « pas noir ». Notre nouvelle attraction ! Candidats nous aussi, mais au certificat d’études primaires, nous contemplions graves et curieux, ces visages inconnus pour les uns et familiers pour les autres. Tout le monde, maintenant, pouvait mettre un nom sur ces têtes . Têtes de politiciens, d’hommes politiques et de politicards. L’information descendait dans la rue comme un torrent qui emportait rocailles et branchages. L’information dévalait les trottoirs. Le pauvre, le badaud et le vagabond s’en étaient emparés. La politique emplissait ma
bouche du peuple affamé. Elle n’était plus la propriété privée des partis et des intellectuels.
Le maître nous a expliqué que nos salles de classe deviendront des bureaux de vote. J’en étais fier. Tant d’honneurs accordés à notre vieille et modeste bâtisse me faisaient bomber la poitrine. Je respirais lentement, profondément. Mon regard balayait l’intérieur poussiéreux de la pièce. Ce tableau noir, ces murs tapissés de dessins multicolores et maladroits, ces tables-bancs –cent fois grattés et polis avec des morceaux de verre, faute de papier abrasif –assisteront au verdict du peuple. Témoins impassibles d’un évènement unique : le marathon de quatre candidats à la présidence. Pour gagner le trophée, ils feront des pieds et des mains, sans oublier de jouer des coudes. Comme dans nos courses de gamins. Pas de pitié pour les faiblards ! C’est la concurrence de toutes les concurrences.
Pour qui voterais-je si je le pouvais ? Je ne le savais pas encore. A la récré, le désir de retrouver les candidats me prit. Je voulais d’abord examiner leur mine et le diagnostic suivrait. Voterais-je pour le plus viril, le plus sérieux ou le plus beau? Et pourquoi pas pour le plus expérimenté ? Comment le saurais-je? Je courais. Le panneau était toujours là, mais les trois affiches ont disparu. Arrachées en moins de deux ! Il fallait investir dans la colle forte. La plus collante a résisté. Toutefois,sur l’affiche rescapée, le candidat était amputé de son oreille gauche. On aurait, peut-être , voulu lui tirer les oreilles...Les élections m’intéressaient de plus en plus...
Le soir, le nez plongé dans mon livre, je m’appliquais. La lecture n’était pas mon fort .Des exercices supplémentaires pourraient, m’a-t-on dit, améliorer ma diction. J’ânonnais. Mais, dans l’autre pièce, la télévision hurlait. Acclamations et applaudissements. Des militants scandaient des slogans à rompre l’artère, à éclater le gosier. Enervé, déconcentré, je quittais ma table de travail et ma lecture devenue fastidieuse : une histoire de berger qui s’amusait avec son chien dans la montagne savoyarde. L’heure, après tout, n’était plus au jeu. L’actualité accaparait toutes les attentions même les plus indifférentes. Attiré par le petit écran, je m’y suis précipité. Le candidat présentait son programme avec force arguments. Mon candidat privé d’oreille !
Ses mots cherchaient à plaire, à convaincre. Un discours princier, presque divin. La voix cherchait à séduire le spectateur. Un geste cependant en a rompu tout le charme. Il venait de tâter le lobe de son oreille gauche. Redevenu un homme banal, il se grattait avec frénésie pendant quelques secondes. Comme le commun des mortels, il grimaçait.. ..Le ridicule traversait l’écran, le temps d’un éclair . Ses doigts, honteux, quittèrent le coquillage humain rougi par les démangeaisons. Le discours s’arma d’un nouvel élan. Envolée oratoire digne d’un Cicéron ! Mais un vide interrompit la brillante éloquence. L’auditoire interloqué attendait la suite. Le candidat frottait rageusement le pavillon menant à la trompe d’Eustache. Comment tolérer ce picotement ? ce bout de chair cependant polarisait désormais les yeux de tous les partisans. Les concurrents jubilaient.
La caméra dérapait. Le silence durait une éternité. Le machiniste coupa la séquence et on passa aux nouvelles internationales avec l’Iran, le Liban et l’Afrique du Sud.
Moi, je regagnais, rêveur, mes cahiers d’écolier, me promettant une rencontre matinale avec « mon candidat privé d’oreille ».

Mon rendez-vous avec l’affiche rescapée me réservait d’autres surprises. Des tâches brunâtres sur la tête et sur la veste ont défiguré le portrait. Bouse de zébu ? Gadoue ?Jus de chique ? Je n’osais pas m’approcher pour mieux identifier l’odeur...Des lunettes tracées au feutre noir achevaient de le rendre méconnaissable .Souillure ! Profanation ! Qui a osé ce gribouillage ? La nuit protège quelquefois le peureux et l’obscurité donne la force de s’exprimer sans détour. Pourquoi s’est-il acharné sur cette affiche innocente et insensible ? Parce que dans la réalité, le candidat lui- même était inaccessible. Le maquilleur d’affiche déversait sa rancœur dans ce saccage, comme le sculpteur qui modèle sa statue en y imprimant ses sentiments .
Distrait, je passais ma journée dans l’attente du journal télévisé du soir. Les idées les plus saugrenues me dérangeaient les méninges. Des fous rires me secouaient de temps en temps .Au grand étonnement de mes camarades...La tentation de lui dessiner une barbe à la Fidel Castro me chatouillait un moment .Je me ravisais vite, craignant les conséquences irréversibles d’une telle audace .De plus, des mouchards m’auraient dénoncé auprès du maître , et moi je tenais à ma tranquillité
Mon rendez-vous nocturne fut retardé de quinze minutes .Des clips lumineux et clignotants occupaient l’écran pendant que les journalistes peaufinaient le dernier agencement des images .Mon impatience grandissait. Les tribulations des chanteurs ne m’intéressaient plus. Le citoyen en herbe prenait le pas sur le mélomane que j’étais. La hâte de retrouver « mon candidat » me tenaillait. Dans quel état serait-il ?..
Le journal enfin ! Après les excuses d’usage, le speaker annonça les grands titres et brossa le tableau de la campagne électorale. Mon candidat apparut, fraichement rasé, sûr de lui. Aucun signe de fatigue ne plissait son visage .Il adressa de grands saluts à la foule. Tout paraissait normal. Il prit place dans un large fauteuil offert par le chef de protocole. Les autorités locales présentaient leurs doléances à tour de rôle. Entendait-il ou écoutait-il avec son oreille congestionnée ? Nul ne savait. Le soleil, à son zénith, tapait dur. Mon candidat fouillait dans la poche de sa chemise-veste et en sortit les lunettes ( comme sur l’affiche )...Des verres noirs firent alors écran entre lui et moi. Le trouble me gagnait. Une bouffée de chaleur me montait à la gorge, puis au cerveau. Je revoyais l’affiche : il se passait les doigts sur le front, juste là où des éclaboussures ont sali l’affiche Qu’a-t-il essuyé ? Des gouttes de sueur ? Des chiures d’oiseau ? Ou bien est –ce un tic connu de ses seuls familiers ? Non , non et non !J’ai vu ses doigts tachés qui laissaient des traces parallèles sur sa veste claire . Il s’est peut-être teint les cheveux . Et mal rincés, ils pourraient se salir les ongles.
Un chapeau de paille passa de main en main et atterrit miraculeusement sur sa tête. Il apprécia cette délicate prévenance et s’inclina légèrement en signe de gratitude.
Les allocutions se succédaient. Brusquement, une bourrasque coquine décoiffa le candidat. Le couvre-chef voltigea. Le candidat se tortilla pour rattraper le chapeau capricieux. Le ciel s’assombrit et une trombe d’eau creva le toit de feuillages de la tribune improvisée .L’installation de fortune s’ébranla. Précarité du temps et du travail humain ! Tout le monde se leva comme un seul homme. Bruits de chaises. Affolement.
Mon candidat trempé jusqu’aux os, les traits chiffonnés et la veste fripée, offrait à ses électeurs la tête d’un baigneur du dimanche pris en flagrant délit dans une rivière interdite .Plus minable qui lui, on meurt...La caméra tanguait, chavirait tout étourdie avant d’agoniser devant l’œil hébété du candidat ridiculisé. La tornade balayait aussi l’écran et mes dernières assurances .La furie des éléments me terrorisa.

Après une nuit mouvementée, je me rendis à l’école dès l’aube. Il ne restait plus sur le panneau que des lambeaux de papier. La colle forte a fondu et l’affiche a disparu. Rien . Il n’y avait plus rien ! Qu’arrivera-t-il maintenant ? Pris de lassitude, je m’assis à califourchon sur la murette de l’entrée. Il était trop tôt pour jouer. Et moi, je n’avais pas le cœur à rigoler. Le vide de la cour de récréation m’angoissait. Les crieurs de journaux me ramenèrent à la réalité :
-Edition spéciale ! Edition spéciale ! La tornade d’hier ! Un accident d’avion !
Un candidat est porté disparu ! Les recherches ont commencé...
Dans sept ans, je pourrai voter. Ce sera mon rendez-vous avec la liberté et l’histoire... Et compter avec les aléas...
Rien n’était acquis...

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