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Rendez-vous avec le destin

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Hermeline

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Marion a rendez-vous au restaurant « la Table cinq » après-demain à midi. Elle en est toute excitée. Depuis qu’elle a reçu cette lettre elle ne tient plus en place. Et comment va-t-elle s’habiller ?
C’est un beau restaurant boulevard de la Blancarde, si le temps se maintient ils pourront déjeuner sur la terrasse ombragée : cela promet d’être délicieux.
Elle se sent rougir. Comment l’a-t-il retrouvée ? C’est incroyable... Et s’il allait la trouver vieillie ?
Quelle sotte elle fait ! Bien sûr qu’il va la trouver vieillie à bientôt 58 ans.
C’est que dans son cœur elle est restée si gamine ! Elle se voit encore comme elle était au Lycée, avec ses cheveux bruns mi-longs tombant sur les épaules et sa taille de sylphide.
Mais aujourd’hui quand elle se regarde dans le miroir elle a de la peine à se reconnaître, elle se demande quel est ce visage qui la dévisage, pourquoi ces yeux cernés, ces traits ternes, ces cheveux blancs. Bon, les cheveux ça peut encore s’arranger, et puis avec un peu de maquillage ; tout ça lui fait tourner la tête, il faut qu’elle sorte !
Elle va faire un petit tour vers le vieux port pour s’éclaircir les idées, et puis... oui, elle va aller s’acheter un chemisier, elle doit être élégante.

Voyons, cela fait combien de temps, déjà... plus de trente ans, presque quarante ; toute une vie en somme ! Ils s’étaient connus au conservatoire, dans la classe de chant : elle chantait soprano et lui baryton, le professeur leur faisait souvent travailler des duos ensemble. Il avait une belle voix et une très bonne mémoire, était élégant et sûr de lui... Et Marion croit bien qu’elle lui a plu tout de suite ; à la complicité des duos a rapidement succédé une complicité dans les couloirs et sur les parvis du conservatoire...

Cela avait été une année merveilleuse ; cependant l’année suivante il n’est pas revenu, quel dommage ! Elle se souvient très bien de sa déception et de son chagrin quand elle a compris qu’il ne reviendrait pas. Joël !
Et puis le temps a passé, elle a rencontré son Marius et ils ont eu une belle vie, jusqu’à sa maladie il y a trois ans. Marius est parti trop vite et trop tôt. Saleté de cancer !
Elle s’en est occupé tant qu’elle a pu, ils se sont battus mais ça n’a rien changé, la lutte était trop inégale. Quand il est mort, elle a cru mourir elle aussi, de chagrin. Elle a mis de longs mois à apprivoiser la solitude, mais la joie de vivre était partie...
Bien sûr il y a leur fille, mais elle habite si loin et vient si rarement. Oh ! Marion ne lui jette pas la pierre, elle a sa vie, c’est normal et puis ces jeunes femmes sont si occupées entre leur métier et leur vie de famille. Mais le fait est là : Marion se sent seule depuis le départ de Marius, elle a beau multiplier les activités, les associations, le bénévolat à l’église, les soirées sont terribles.

Alors, cette lettre, c’est comme un coup de tonnerre, quelle surprise ! Joël lui fait signe, il ne l’a donc pas oubliée complètement. Qu’a-t-il pu devenir ? Elle va essayer de se renseigner...








Joël est songeur, qu’espère-t-il exactement ? Il n’a rien dit à sa femme, bien sûr, elle ne comprendrait pas.
Tout ça est si loin et pourtant il s’en souvient comme si c’était hier. Marion, son amour de jeunesse, son premier amour !
Car il était vraiment épris, elle était si vive, si charmante, rieuse et espiègle ; et cette voix qui lui donnait des frissons. Mais ils n’étaient pas du même milieu, et puis si jeunes l’un et l’autre. Son père n’avait rien voulu entendre, d’autant plus que cette année là, Joël n’avait pas fait beaucoup d’efforts pour ses études, il avait échoué au bac. Il passait tous ses jeudis après-midi au cinéma, parfois avec Marion justement...

Alors son père l’avait envoyé en pension dans une autre ville, dans une « boîte à bachot » et ça c’était arrêté là. Il avait rencontré d’autres filles, continué ses études ; il s’était mis à travailler sérieusement. Il avait plutôt bien réussi, il était maintenant architecte et l’affaire marchait bien.
Puis Madeleine était arrivée, quelques années plus tard, et cette fois il avait tenu tête, il n’allait pas se laisser faire une seconde fois : il voulait l’épouser, il l’a fait. Mais il faut bien reconnaitre que ce n’est pas vraiment une réussite, ils ne s’entendent pas bien, ils ne sont jamais du même avis et l’ambiance à la maison est souvent houleuse.
Maintenant que les enfants sont grands, qu’ ils partent l’un après l’autre, la maison se vide, quant à Joël, il songe à la retraite...

Mais qu’est-ce donc qui lui a pris l’autre jour ? Comment lui est venue cette idée ? Il ne sait plus exactement ; il est allé à la mairie et a compulsé les registres de mariages jusqu’à la retrouver. Et il lui a écrit en lui donnant rendez-vous. Marion a répondu tout de suite. Après tout on verra bien, qu’est-ce qu’il risque ?

Marion est ravie, l’entrevue s’est bien déroulée, le repas était excellent, le soleil au rendez-vous. Elle était un peu émue au début, mais en évoquant les souvenirs, la musique, elle s’était détendue. Puis ils avaient parlé de leur famille, de leurs occupations. Après le café ils avaient marché un peu. Marion s’est demandée ce qu’il fallait en penser, au fond d’elle-même elle espérait bien qu’il lui ferait de nouveau signe – ou bien pourrait-elle l’appeler ? C’était délicat, il y avait Madeleine...

Joël, lui, est rentré chez lui plutôt déconfit : il n’a pas du tout retrouvé celle dont il se souvenait, au lieu d’une petite brunette piquante il a passé l’après-midi avec une femme inconnue, boulotte et un peu fade. Non, vraiment on ne s’arrange pas avec l’âge ; il avait trouvé la conversation languissante malgré ses efforts. Décidément on ne peut pas remonter le temps. Finalement peut-être son père avait-il eu raison ?
Il ne va pas donner suite, espérons qu’elle ne le relance pas ! Que dirait Madeleine si elle appelait à la maison !












Quelques mois sont passés et Marion enrage. Ne voulant pas téléphoner chez lui, elle lui a écrit à son bureau : il lui a seulement répondu qu’il était très occupé, qu’il avait des soucis de famille... En somme il n’a pas de temps à lui accorder. Pourquoi alors l’avoir ainsi éveillée de sa léthargie ? Se rendait-il compte de ce qu’il avait fait ? Il apparaissait, disparaissait au gré de ses envies, une fois tous les quarante ans, c’était un peu fort : elle ne l’attendrait tout de même pas jusqu’à 98 ans !

Sans doute, elle l’avait déçue, mais que cherchait-il ? Et qu’est-ce qu’il croyait ? Qu’il allait la retrouver comme à ses 18 ans ? Et lui, d’ailleurs, est-ce qu’il croyait qu’il n’avait pas changé ? Il était resté élégant, bien sûr mais enfin il était marqué, un peu voûté, bedonnant. Vraiment les hommes ne comprenaient rien ! Il avait chamboulé sa vie comme ça, pour rien, il lui avait fait espérer... Espérer quoi au juste ?
Marion devait se rendre à l’évidence, elle ne pouvait tout de même pas espérer qu’il divorcerait pour elle quarante ans après, c’était ridicule. Cependant, elle n’était pas si vieille, elle ne pouvait se résoudre à laisser passer les années comme ça, sans rien tenter. La solitude lui paraissait encore plus lourde maintenant.
Avant elle avait fini par s’y habituer, se faire une petite routine. Mais maintenant cela lui semblait absolument insupportable. Elle ne se sentait pas encore mûre pour les clubs du troisième âge ; il fallait qu’elle essaie quelque chose.

Elle n’était pas du genre à faire des esclandres, il fallait donc oublier Joël. Mais peut-être pouvait-elle trouver quelqu’un d’autre ? On lui avait dit qu’il y avait des sites de rencontre sur internet, c’était un peu compliqué pour elle, elle avait encore du mal avec l’ordinateur et l’électronique, mais elle allait essayer. L’avantage c’est qu’elle pourrait commencer ses démarches de façon anonyme, tranquillement, chez elle.

Cela lui a pris beaucoup de temps pour s’y retrouver dans tous ces sites et leurs formulaires, leurs « profils » comme ils disent. Il y avait beaucoup de profils d’hommes trop jeunes pour elle, mais enfin il y en avait aussi quelques-uns plus âgés, des veufs pour la plupart. En ce moment elle correspondait avec deux personnes : Pierre et Adrien.
Comme c’était curieux, d’un côté elle était intéressée, mais d’un autre elle sentait quelque chose d’indéfinissable, de factice, d’irréel. Il faudrait bien faire le pas et se voir, c’était la seule solution. Pierre lui avait proposé une entrevue, elle allait y aller.

Elle était à la fois inquiète et troublée. Il lui avait indiqué une auberge de campagne : c’était un homme qui aimait la nature, les espaces. Il allait venir la chercher.
Comment aurait-elle pu se douter de ce qui l’attendait ?

Car c’est ainsi que Marion rencontra son meurtrier.
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Allegretto · il y a
Il faut continuer et en faire un roman ou polar.. Bonne écriture
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Violette · il y a
Les pièges de la vie ! Une histoire bien écrite, agréable à lire.
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Mic · il y a
Bravo pour ce déroulé plein de suspens!
Mic

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Hermeline · il y a
Merci Mic...
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Didier Poussin · il y a
La mauvaise personne
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Utilisateur désactivé · il y a
Les rendez-vous avec le destin sont écrits et il est bien difficile d'y échapper. Pauvre Marion...
Belle histoire à méditer pour les coeurs esseulés... Bravo !

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Patricia Burny-Deleau · il y a
Beau suspense, bien amené !
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Freddy Potec · il y a
bravo Hermeline pour ce texte bien construit au suspense bien ménagé, il faut se méfier des sites Internet, vous le démontrez avec humour.
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Jean Calbrix · il y a
Une nouvelle fort bien écrite et construite, avec de fins ressorts psychologiques et débouchant sur une chute surprenante mais très bien amenée. (Pour mon compte, j'ai cru que le fameux Pierre était un pseudo de Joël, ce qui aurait constitué une autre sorte de chute mais nettement moins bonne que la vôtre !). Bravo, Hermeline. Vous avez mon vote.
Si vous avez un peu de temps, vous pouvez consulter ma page en cliquant sur mon nom.

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Hermeline · il y a
Je n'y manquerai pas
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Jean Calbrix · il y a
Suite à votre message, Hermeline, je vous invite à lire, voire soutenir si vous aimez, mon sonnet Tarak en finale été : http://short-edition.com/oeuvre/poetik/tarak merci d'avance !
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MissFree · il y a
les retrouvailles ne sont pas toujours ceux qu'on espère et le désespoir mène parfois à l'imprudence! Une fin surprenante!
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Hermeline · il y a
surprenante, oui... certains la trouvent trop abrupte, peut-être ont-il raison, je suis un peu novice dans le genre de la nouvelle.
Merci de votre lecture.

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