211 lectures

85

Qualifié

Assis dans un fauteuil du salon, il attendait. Tapotant les accoudoirs des doigts, il surveillait les deux pendules suisse suspendues côte à côte contre le mur d’en face. Et dans le silence écrasant les tempos martelaient une anxiété.

Dix huit heures trente. Il rida son front sur une incompréhension. Il y eut un bruit mécanique suivi d’un autre identique et deux coucous, simultanément, sortirent d’un volet pour le narguer, le réveiller ou le libérer.
L’instant suivant il se leva prestement, se dirigea vers la sortie en éteignant les lumières derrière lui. Méthodiquement il verrouilla à double tour la porte de l’appartement, puis soudain s’immobilisa et tendit l’oreille au bruit se rapprochant de l’ascenseur. Non ! Fausse alerte, l’engin poursuivit sa course, apparemment descendante.
Rassuré, il se racla la gorge, s’assura en touchant les poches du plat des mains qu’il n’avait rien oublié, tira les manches et les pans de sa veste et s’en alla en préférant prendre les escaliers.
Deux étages plus tard il traversa le hall où se croisaient tous les échos de l’immeuble et s’en fut d’un pas résolu.

Après vingt minutes de marche à la cadence d’un métronome, il poussa le portillon du jardinet latéral de la petite gare de province, longea le mur de grès qu’il caressa en passant à un certain endroit, bifurqua à droite, leva les yeux vers l’horloge pour se situer dans le temps tout en lançant un bonsoir laconique au guichetier qui était censé être dans ce bureau, là ! Derrière cette façade de verre qu’il ne regarda même pas.
Il était dix huit heures cinquante cinq. Il y avait un hic. À cheval sur le temps, il ne put se résoudre à accepter une perte de cinq minutes pour fermer la porte, écouter l’ascenseur et dévaler les deux étages. Non ! C’était trop.
Il consulta sa montre bracelet, dix-huit heures cinquante trois. Le constat était acceptable mais voilà, à sa montre il ne faisait plus confiance depuis...
Il oublia volontairement les causes de cette méfiance en se disant qu’il devra tirer cette différence au clair. Ces deux minutes étaient très importantes à ses yeux. Il fera le point à l’arrivée du dix-neuf heures trois car à l’arrivée de ce train il sera dix-neuf heures trois, autre chose était inconcevable. Le trafic du réseau ferré ne pouvait pas se permettre des approximations. Question de sécurité, pensa t-il avant de s’exclamer : « Sécurité ! », en s’installant sur le banc faisant face aux voies.
Il toisa l’horloge comme s’il cherchait à la surprendre en flagrant-délit de vol des temps.
Dix-huit heures cinquante huit. Il consulta sa montre une seconde fois. « Dix-huit heures cinquante-six ! » lança t-il d’une voix étonnée avant de pouffer sans raison apparentes et prendre ses aises en déployant ses bras sur le dos du banc.

Un mouvement de la tête à droite, un autre à gauche, pas âme qui vive. Alors sur ce quai désert, il tuait le temps en comptant les néons qui, accrochés en file indienne sous le préau, éclairaient l’endroit.

« Toi, là bas, sors de l’ombre ! » cria t-il subitement au crépuscule, s’approchant du couloir de lumière. Rien ne se passa, mais il l’avait à l’œil, pensa t-il avant de poser son regard inquiet sur l’horloge.

La grande aiguille venait juste de faire un saut sur la deuxième minute. Il était dix-neuf heures deux. Sur le banc il serra les jambes l’une contre l’autre, posa ses mains sur les genoux et commença un curieux balancement d’avant en arrière du corps.

Dix secondes tout au plus, une éternité pour lui avant qu’il ne se fige à la perception d’une sonnerie discontinue. Le train s’approchait de la gare.

Il fixait toujours l’horloge et à dix-neuf heures trois, entendant le cognement rassurant des wagons s’entrechoquant, il reporta son regard vers la voie. Silence abîme.

Une voiture silencieuse l’observa de son œil compartiment sans aucunes réactions. Personne ne monta, personne ne descendit et dans ce mystère, de l’avant arriva un long cri aigu.
C’était le signal désolé du départ. Nouveau vacarme, et lentement défilèrent les yeux vides. Un second cri, il ne restait plus que les fanaux rouges qui, dans le noir, signalaient une déception.

Il attendra le vingt heures treize, avait-il décidé. Elle avait eu, sans doute, un empêchement de dernière minute, toujours un problème de temps.
Sur sa déduction il reprit ses aises et attendit calmement.

À dix-neuf heures trente-sept dans un long cri à faire frémir, sortit de la nuit un trait de lumière qui passa devant lui dans un train d’enfer et alors que là-bas, vers l’avant mourut une plainte, il regardait virevolter un papier cellophane animé sans doute par les dernières turbulences.

La nuit avait fini par dresser son camp à la limite de la lumière qui, dans une ultime bataille, préserva l’essentiel avec son artificiel et dans cet espace en otage dansait funèbre le silence d’une absence.

Au rythme machiavélique des non dits maudits succéda un temps mort avec lequel, maintenant, il fait corps et sur cet air de défaite, il sortit d’une poche une série de clichés photomatons qui lui souriaient dans l’empressement des flashs.

Les digues de l’endurance cédèrent à la pression de la souffrance et dans le tumulte sauvage d’un moment nécrophage, il laissa les sanglots déferler sur le paysage de ses maux.

Il traversait tranquillement le petit hall de cette gare et sortit sur le quai au moment où le dix-neuf heures trois démarrait. Des yeux il fouilla les environs, non ! Son épouse n’était pas encore arrivée, il l’aurait croisée dans le hall, en deux minutes elle ne pouvait pas être plus loin. Un imprévu de dernière minute, avait-il pensé alors en s’installant sur ce banc avec la ferme intention d’attendre le vingt heures treize.

Il ne s’imaginait pas qu’elle était sortie par le jardinet et surtout, il ne savait pas que là-bas, sans défense, elle fut sauvagement agressée et rendit l’âme en silence adossée au mur de grès pendant que lui, à cent cinquante mètres environ, sous un autre angle, attendait... c’était il y a cinq ans.

Il se refusa à suivre l’avancée vicieuse des maux et leur montée. Il n’attendra pas le vingt heures treize, c’est inutile. D’ailleurs, tout comme le dix-neuf heures trois, il a été supprimé. Seul passage dans ce créneau de temps, un train à grande vitesse qui d’un long cri rappelle qu’il était une fois un drame.

Il ferma son livre de la mémoire dans un claquement de talons. Un dernier coup d’œil à la lumière avant de se laisser absorber par la nuit damnation et, du coté du mur de grès, on entendit une détonation.

PRIX

Image de Automne 2018
85

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de RAC
RAC · il y a
Une atmosphère particulière se dégage de cet texte très bien écrit. A bientôt sur votre page ou la mienne !
·
Image de François Duvernois
François Duvernois · il y a
Un texte fort. Une montée de l'angoisse bien maîtrisée. Toutes mes voix.
·
Image de Alexandre Legrand
Alexandre Legrand · il y a
Bonjour François,
Merci pour le commentaire et les voix
Désolé pour le retard
Bel après midi

·
Image de François Duvernois
François Duvernois · il y a
Il n'est jamais trop tard. Si cela vous dit, je vous invite à découvrir un texte sur ma page.
·
Image de Potter
Potter · il y a
Bravo !!! j'ai voté + 5 : ) bonne chance pour le concours
N'hésite pas à venir m'encourager pour mon dessin finaliste !!!!!! ( Poudlard )
https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/poudlard-3

·
Image de Alexandre Legrand
Alexandre Legrand · il y a
Bonjour Potter,
Désolé pour le retard
Merci pour votre commentaire et le vote
Bel après midi

·
Image de Lllia
Lllia · il y a
Tous mes votes!
Je participe aussi à un concours de dessin en finale si tu veux jeter un coup d’oeil: https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/victoire-weasley

·
Image de Alexandre Legrand
Alexandre Legrand · il y a
Bonsoir Lilia,
Merci pour le commentaire et le vote
Bonne soirée

·
Image de JACB
JACB · il y a
L'angoisse chronométrée qui filtre dans vos lignes nous tient jusqu'au bout ! Bonne chance Alexandre.
·
Image de Alexandre Legrand
Alexandre Legrand · il y a
Bonjour JACB,
Merci pour le commentaire
Bonne journée

·
Image de SakimaRomane
SakimaRomane · il y a
Un texte intéressant et émouvant :)
·
Image de Alexandre Legrand
Alexandre Legrand · il y a
Bonjour Sakima,
Merci pour le commentaire
bonne journée

·
Image de Chtitebulle
Chtitebulle · il y a
Mes votes pour un texte que j'ai beaucoup aimé.
·
Image de Alexandre Legrand
Alexandre Legrand · il y a
Bonsoir Chtitebulle,
Merci pour le commentaire et le vote
Bonne soirée

·
Image de Chantal Noel
Chantal Noel · il y a
J'aime beaucoup votre style d'écriture, et cette fin que je n'attendais pas. Merci pour ce moment de lecture.
·
Image de Alexandre Legrand
Alexandre Legrand · il y a
Bonsoir Chantal,
Merci beaucoup pour le commentaire
Bonne soirée

·
Image de Francisco
Francisco · il y a
Vivement une grève...Beaucoup aimé le tempo
·
Image de Alexandre Legrand
Alexandre Legrand · il y a
Bonjour Francisco,
Merci pour le commentaire
Bonne journée

·
Image de Miraje
Miraje · il y a
Belle émotion dans ce pèlerinage temporel où les secondes, précieuses, sont comptées.
·
Image de Alexandre Legrand
Alexandre Legrand · il y a
Bonjour Miraje,
Merci pour le commentaire
Belle journée

·