Rencontre sur la toile

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Image de Printemps 2017
Ils s'étaient rencontrés sur la toile quelques semaines auparavant, ils partageaient les mêmes goûts, les longues balades dans la brume du matin, le discours silencieux d'un bon livre, le spectacle crépitant d'un feu de cheminée ; il écoutait de la musique contemporaine, elle était ouverte à tout, d'ailleurs elle écoutait FIP. Jusqu'alors ils n'avaient vu de l'autre que le visage, toujours de face. C'était la première fois qu'ils se rencontraient en chair et en os, surtout en chair. La surprise était de taille, autant pour l'un que pour l'autre. Certes, la rondeur de la face et le double menton visibles à l'écran laissaient supposer des corps bien enrobés de part et d'autre, mais la réalité dépassait les prévisions.
José et Julie sont attablés ventre contre table au fond d'une salle pleine à craquer, juste sous un haut parleur qui diffuse une musique d'ambiance. Julie soutient son menton de son pouce droit, la main gauche posée à plat sur la nappe. Le regard perdu dans la salle, pensive. C'est ce soir qu'elle lui confie.


Il a invité la plus toute jeune fille dans une pizzeria, elle peut commander autre chose si elle le désire, mais les pizzas, elle aime ça justement, c'est une bonne idée. Décidément ils ont beaucoup de choses en commun. Curieux comme soudainement ils ressentent une gêne à se retrouver face à face , pourtant cela fait quelque temps déjà qu'ils se côtoient par ordinateur interposé, la tête de l'un posée sur le bureau de l'autre, abritée derrière l'écran protecteur.
L'autre apparaît à présent en 3D, gros plans possibles sur les points noirs du nez, le bouton de fièvre à la commissure des lèvres, le blanc de l’œil jaunâtre. Il y a aussi les odeurs ; malgré l'eau de toilette, malgré le parfum, malgré la pastille à la menthe, mille senteurs corporelles - délicates ou pas - informent sur l'état général de l'organisme convoité. Un gros plan sur les narines nous dévoilerait à quel point elles sont aux aguets : ils se sentent, pour la première fois, se reniflent, l'air de rien, derrière leurs sourires. Elle reconnaît dans son haleine les signes d'une alimentation peu équilibrée, c'est évident : cet homme ne cuisine pas, normal il vit seul. Il perçoit le très léger cocktail de phéromones sexuelles émanant d'elle ; ce qui provoque la dilatation des pupilles de José, phénomène réflexe qui en retour trouble Julie, dont les pupilles grossissent également. Elle baisse les yeux. Il faut se détendre, amorcer la conversation de manière intelligente et légère à la fois. José se lance.
- C'est plein ici, plein, plein, plein, et pourtant , rendez-vous compte...
- Ah ! Enfin les menus ! Merci.
- Rendez-vous compte... vous prenez un apéritif ?
- Un kir.
-Deux kirs, s'il vous plaît... Rendez-vous compte disais-je, l'univers est essentiellement composé de vide. Si. Étonnant non ? Tenez, le noyau est cent-mille fois plus petit que l'atome dont il fait partie. Un atome c'est 99,9 pour cent de vide, vous imaginez ? Les atomes sont eux-mêmes séparés par des vides immenses, comme le sont les étoiles les unes des autres, la plus proche de nous se trouvant à plus de quatre années lumière. Vous imaginez ? Du vide, du vide, du vide encore entre les galaxies : Andromède, notre voisine est à deux millions et demie d'années lumière. Du vide, partout du vide... sans compter le vide de nos vies, de nos âmes, de nos cœurs, de nos propos... comme si Dieu avait créé du néant, assignant à l'homme la tâche de combler tout ce vide par quelques projets futiles et dérisoires... L'univers : un immense creux...
- J'ai faim.
José en reste muet. Il était pourtant si bien parti. Que dire ? Rien. Vide. Ils attendent. Julie tripote la nappe de sa main droite. Les apéritifs salutaires arrivent enfin. Une goulée, deux, l'atmosphère se détend, d'ailleurs on peut se tutoyer, ce sera plus facile... vous... tu n'as pas froid ? Non ça va et puis manger va nous réchauffer... c'est drôle, je t'ai toujours vu sur mon bureau, jamais à table ! C'est qu' auparavant j'avais une existence quasi-virtuelle, répond-il.
Là l'improbable se produit. Sur la deuxième syllabe du dernier mot de sa dernière phrase, un postillon bien rond de bonne taille jaillit de la bouche de José, décrit un arc de cercle argenté et finit sa trajectoire dans le verre de Julie. Tous deux suivent l'incident en direct et comme au ralenti. Un long court silence succède à l'impact mou du projectile.
Aurait-il atterri sur le bras dénudé et douillé de la demoiselle, d'une main leste, José aurait alors prestement essuyé la goutte de salive d'un index tendu, s'en serait excusé, incident clôt. Mais pile dans le verre, rien de plus gênant. Reconnaître la chose et proposer de commander un autre kir ? la bienséance exige alors que la victime ramène l'incident à ses justes proportions –'' ce n'est après tout qu'un peu de salive'', ''oui mais c'est la mienne'', ''si peu et tellement diluée, dans de l'alcool en plus...''. Tout ça ajouterait à l'embarras et grossirait le postillon hors de proportion. Mieux vaut faire comme si rien ne s'était produit, et démentir le fait pourtant bien accompli : Julie porte son verre à ses lèvres et avale sans sourciller une goulée étranglée en regardant José droit dans les yeux. Il observe du coin de l’œil, le mouvement de la glotte le prouve : le postillon est avalé, bientôt digéré, on peut se détendre à nouveau, l'incident n'a jamais eu lieu.
On a très faim, car à leurs âges l'amour et le kir ne suffisent pas à nourrir le corps, et puis tous deux aiment les pizzas. Leurs estomacs grondent d'impatience à l'idée de partager ce premier plaisir culinaire. Voilà justement les plats qui zigzaguent entre les tables et bientôt atterrissent devant leurs nez. Moment de contemplation : king size, deep pan, fromage fondu s'étirant mollement sous la sauce tomate fumante, lanières de jambon rose bien tendre. Julie lève la tête, surprend le regard attendri de José. On va se régaler, une histoire commence, c'est sûr. L'odeur de la pizza inspire José, le rend lyrique :
- On a beau être entouré de gens, dedans, (il se frappe la poitrine) on est tout seul, comme emmuré en soi-même, hein ? - Il est bon le jambon – On se réfugie dans les rêves, eux au moins sont bien réels. Vous... tu prendras des frites avec ta pizza ?... Tout est si fade quand on est seul, hein ? Les repas perdent de leur goût, la musique résonne dans le vide... les couleurs d'un coucher de soleil, d'un arc-en-ciel se délavent... tu prendras du vin ?.... Un pichet s'il vous plaît !... C'est comme si, par sa présence, l'autre apposait sur nos joies le label de qualité : ''moment partagé''.
José s'arrête de parler et mâche tête baissée, vivement impressionné par ses propres paroles, espérant secrètement un ''c'est beau ça' !''.
- Ouais. Vous... tu veux goûter la mienne ?
- D'accord, partageons, partageons... Encore un peu de vin ?
Oui, du vin, du vin bien sûr, de temps en temps, ça fait pas de mal. Le bon moment est bien entamé et il répand une odeur de fromage fondu. Les esprits s'échauffent, ça fait si longtemps qu'on est seul. On salive en abondance, on mâche, on parle entre deux bouchées, deux goulées de vin rouge, rouge comme la tomate, comme les lèvres de Julie, comme ses pommettes, car il fait chaud. Elle ôte son gilet, sous le pull la poitrine – généreuses rondeurs – capte les yeux de José, enflamme son regard, ça change du plat écran. Un autre pichet s'il vous plaît !... merci.
Julie vide son verre, s'essuie la bouche et se lance dans une longue tirade. Ses mots coulent bientôt comme le vin. José n'entend pas tout, la musique est trop forte, alors il acquiesce en souriant, les yeux plongés dans ceux de Julie. Elle le contemple tout en parlant. Il a presque de beaux yeux derrière ses lunettes épaisses surmontées de sourcils broussailleux, et puis sur le front trois rides profondes, gravées par les soucis. Souci de boulot, souci de fin de mois, souci, souci, souci, protéiforme, tentaculaire, envahissant, qui tourmente, s'immisce dans chaque instant, s'invite sous la douche, à table, dans le lit, réveille la nuit d'une main moite et glacée. Elle connaît ça aussi Julie. A deux, on serait plus fort, se dit-elle. On se serrerait l'un contre l'autre et les tracas s'éclipseraient un instant. C'est pas trop demander.

Ce soir les soucis sont congédiés, oubliés même, noyés sous un flot de paroles.

Ils sortent de la pizzeria, c'était vraiment bien, merci, on se revoit quand ? demande-t-elle, Maintenant, si tu veux, j'habite pas loin, répond-il– hésitation- Oui d'accord, il est tôt encore.
Tout indique que l'on pourrait aller plus loin. Cela fait si longtemps, si longtemps qu'il est célibataire, affamé de tendresse, José.
Ils sont pressés l'un contre l'autre dans le petit ascenseur, le désir monte, les cœurs battent à l'unisson. L'appartement est minuscule mais confortable. A droite le séjour cuisine américaine, à gauche la chambre, vers laquelle José dirige une Julie dans un état second. La pièce lui semble étrangement familière : un lit étroit, une armoire à glace à son pied, un bureau coincé contre le mur, un ordinateur posé dessus et dont l'écran fait face à l'affiche d'un film de Charlie Chaplin qu'elle distinguait derrière José lors de leurs discussions sur internet. Il restent tous deux silencieux un instant. Julie savoure ces dernières secondes avant de découvrir l'amour. Je vais lui dire, il comprendra, se dit elle. Elle brise le silence en premier, elle a vu ce film plusieurs... ne peut finir sa phrase, il lui colle ses lèvres sur les siennes, son ventre sur le sien. Son premier baiser. Ah Julie ! Partageons nos salives ! Ils reprennent leurs souffles. Julie respire fort et vite. Elle murmure '' Il faut que je te dise...'' José la renverse sur le lit. ''Attends, attends''. Elle réussit à se rasseoir, elle halète, ''attends'', il ne peut attendre, n'entend pas, n'écoute que son désir tendu, impérieux. Maladroitement il s'efforce de retirer le pull de Julie contrainte de lever les bras par dessus la tête. Elle bredouille ''je vais t'expliquer'' d'une voix étouffée, la tête enfouie dans le vêtement ; il fait glisser les manches le long des bras tendus, avec frénésie, brutalement. Quelque chose accroche au niveau du poignet, ''ATTENDS, NON ! '', il tire, la main gauche se décroche, tombe à ses pieds – POC ! -. Ils s'immobilisent tous deux en plein cauchemar, José ne comprend pas, essaye de faire sens de la scène, fixe Julie qui ne bouge plus, ne respire plus, le visage caché sous son unique main. José dirige son regard vers le membre inerte, comprend soudain, est pris de nausée, se précipite aux toilettes pour y vomir une mélasse de pizza aux frites à la glace vanille fraise arrosée de vin rouge en poussant des râles inhumains. Il se relève, va à la salle de bains se rincer la bouche, crache bruyamment, revient dans la chambre. Julie est partie, oubliant dans la précipitation la prothèse qui gît sur le sol, paume vers le haut, comme pour mendier.

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