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Rencontre inattendue

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Maya Bellamie

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Et puis, après six ans, elle le revit, il était assis à l’une de ces petites tables en bambou décorées d’un vase japonais avec des narcisses en papier.
Stupeur. Elle s’immobilisa sur le trottoir. C’était bien lui ! Malgré les années et la vitre qui les séparait, elle le reconnut instantanément. C’était bien son allure, son port de tête, ses traits élégants. Et toujours cette manie de soulever légèrement ses lunettes pour déchiffrer le menu, presbytie qui l’avait atteint au cap de la quarantaine et qu’il n’avait jamais assumée. Son petit geste qui se voulait discret indiquait clairement que c’était toujours le cas.
Julie se demanda ce qu’il allait manger. Cette question, incongrue, déplacée, sans intérêt, vint avant tout le reste. Avant les questions importantes qui n’allaient pas tarder à refluer : que faisait-il là, qu’était-il devenu ? Avant les émotions, la colère, la tristesse, la joie. Elle avait ce souci des petites choses matérielles, sans importance. Avancer dans le quotidien pour masquer les manques, l’anxiété qui parfois la prenait aux tripes le soir en s’endormant. Mettre un pied devant l’autre sans jamais s’arrêter.
Combien de fois, en six ans avait-elle cru le reconnaître, au loin, dans la foule ? Combien de déceptions fugaces devant un inconnu quand les traits du visage remplacent l’impression de déjà vu d’une vague silhouette ? Son allure, qu’elle avait toujours trouvée singulière, était en fait commune. Elle l’avait appris par toutes ces déconvenues de coins de rues.
Mais cette fois-ci, le doute n’était plus permis. Et elle l’avait retrouvé dans le lieu le plus incongru qui soit attablé à un restaurant japonais. Incroyable ! Il avait toujours détesté le poisson. Malgré toute la persuasion, les caprices et autres minauderies dont elle avait pu faire preuve, elle n’avait jamais réussi à lui faire goûter des sushis.
Contre toute attente, alors qu’elle l’observait de l’autre côté de la vitre, c’est la colère qui vint en premier. Pas la colère qu’il soit parti sans un mot. Pas la colère pour les six années où il ne lui avait donné aucune nouvelle. Pas la colère pour toute cette insécurité qu’elle ressentait depuis, rendant impossible tout engagement amoureux. Non, la simple colère qu’il ne l’ait jamais emmenée manger japonais. Sourde et cuisante, la rage pulsait dans son ventre, lui soulevait le cœur. Toujours les petites choses du quotidien. Celles qui évitent de regarder la douleur bien en face. Celles qui font oublier de pleurer le soir seule entre ses draps.
Un homme pressé la bouscula sur le trottoir, Julie ne lui jeta pas un regard. Mais sa rage amplifia. Elle eut envie de bousculer elle aussi.
Elle avait pleuré six ans auparavant. Longtemps. Souvent. D’incompréhension d’abord, puis du manque. Sa mère lui avait dit d’essuyer ses larmes, qu’il ne les valait pas. C’était ce qui lui avait fait le plus mal, en définitive. Aimer quelqu’un qui ne le vaut pas. Gaspillage d’amour. Image de soi-même racornie dans le miroir. Estime au fond du tiroir. On perd un peu de soi quand on donne en pure perte. Mise en infériorité. C’était ce qu’elle savait de l’amour, ce moment où l’on déteste avoir besoin de l’autre. Où l’on se sent petite au fond de son lit.
Oui, il avait été incontestablement son premier amour et elle s’en rendait compte à présent, le seul. Et cette tristesse infinie derrière la colère. Celle qu’il faut étouffer pour survivre.
Pour ne pas laisser la peine l’envahir, elle l’observa alors qu’il posait le menu et levait une main pour interpeller un serveur. Malgré ses tempes un peu plus grises, il n’avait pas vraiment changé. Si, de lunettes sans doute. Il semblait à Julie que celles qu’il avait maintenant soigneusement replacées sur son nez étaient un peu plus rondes. Monture en écailles, si tant est qu’elle puisse en juger d’où elle se trouvait. Pas vraiment son style. Autant qu’elle s’en souvienne, il n’avait jamais vraiment prêté attention à son apparence. Cette coquetterie sans doute venue en prenant de l’âge ne lui ressemblait pas. Son esprit brillant et son élégance naturelle suffisait, à l’époque, à lui procurer toute une cour d’admiratrices à la fac où il enseignait. Avait-il eu, du temps où il vivait avec elle, des maîtresses parmi ses élèves ? La même question posée 100, 1000 fois peut être, qu’elle n’avait jamais osé formuler devant lui. Était-il parti pour l’une d’elles ? Elle aurait accepté, s’il lui avait parlé, aurait pu le partager sans doute, tout plutôt que de le perdre tout à fait. Mais il l’avait quittée et avait quitté son boulot, le même jour, sans laisser d’adresse où le joindre. Elle avait enquêté. Elle n’avait jamais su.
La colère, cette fois, se fit plus vive. Une chaleur gagna progressivement son corps, monta le long de sa colonne vertébrale jusqu’à venir rougir son visage. Que se passerait-il si elle allait s’asseoir, là, en face de lui, pour exiger les explications qu’il lui devait depuis six ans ? Ses jambes se mirent à trembler.
La soirée était douce. Le printemps précoce et le soleil de la fin d’après-midi l’avait fait sortir dans une robe légère pour aller acheter du pain. Elle frissonna. Sur le trottoir, là sans sa veste dont elle ne pouvait pas resserrer les pans autour d’elle, elle se sentit soudain seule, petite, désemparée.
Le serveur avait pris la commande et s’éloignait, libérant à nouveau son champ de vision. Il leva la tête. Un instant, elle crut qu’il l’avait vue et son cœur se mit à tambouriner violemment. Panique, espoir. Mais il baissa les yeux, tâtonnant la poche de sa veste dont il sortit un téléphone. Un portable ! Dernier cri en plus ! Elle retint un cri de surprise. Combien de fois ne lui avait-il pas expliqué qu’il ne se munirait jamais de l’un de ses engins qui faisait de vous un esclave ? Et qu’elle non plus ne devrait jamais céder à la tentation si elle voulait rester libre. Elle avait obéi et n’en avait jamais acheté au grand désespoir de ses proches.
Cette trahison était sans doute la pire. Elle en eut le souffle coupé. Cela lui fit si mal, lui transperça le cœur si violemment, qu’elle dut s’appuyer à la vitre pour ne pas chanceler. Toujours les petites choses qui font le plus de mal, les objets du quotidien, les petits mots, les gestes, ceux qui laissent des traces. Et les regrets quand il n’y a plus qu’eux. Ou seulement la haine.
Puis elle eut envie de rire d’elle-même. Elle pouvait accepter qu’il ait refait sa vie, qu’il mange japonais mais pas qu’il puisse posséder un portable. C’était dérisoire, pas drôle. Elle ricana quand même. Ce son la rassura. La vitre était glacée, elle retira sa main.
Il dit quelques mots, puis raccrocha. Pas le genre à prolonger une conversation. En cela, au moins, il n’avait pas changé. Bêtement, cela la calma. Elle pouvait entrer maintenant. Avoir enfin cette conversation qu’elle avait répétée des centaines de fois dans sa tête jusqu’à connaître par cœur tous les dialogues et variantes. Savoir enfin la vérité. L’avait-il oubliée ? Pensait-il à elle parfois ? Se souvenait-il de son existence ? Si elle s’asseyait, là, devant lui, la reconnaîtrait-il ? Elle avait fait couper ses cheveux, changé de couleur, perdu quelques kilos. Le pire serait qu’il la confonde avec une ancienne étudiante. Jamais ce scénario ne lui avait traversé l’esprit. Cela fit mal. Mais un peu moins qu’elle aurait pu penser. Moins que le téléphone, après tout. Vraiment elle était complétement stupide !
Elle était en colère. Elle était fatiguée. Elle avait froid. Elle se sentait petite et misérable. Elle s’en fichait de lui, de ses maîtresses, de ses états d’âme, de son penchant pour le poisson et même de ces narcisses en papier du plus mauvais goût sur la table en bambou.
Envie furieuse de se retrouver chez elle, au chaud, sous sa couette. De commander un iPhone sur internet. D’appeler sa mère. De partir en voyage. Tant pis pour le pain. Il y a du chocolat dans le placard !
Elle fit demi-tour, traversa vivement la chaussée, tournant le dos à cet homme qui avait été son père.
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Elena Hristova · il y a
C'est très émouvant en fait, cela sonne comme une page qui vient de se tourner!
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Maryse · il y a
Quelle belle écriture ! Superbe !
"vague à l'âme" est en lice pour l'été et "vole papillon" est en finale sur le thème lunaire. A bientôt !

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Chantal Noel · il y a
Chute inattendue. J'ai lu avec intérêt cette histoire bien écrite.
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Kiki · il y a
Digne d'un écrivain. BRAVO. J'ai aimé je le fais savoir; C'est MAGNIFIQUEMENT bien écrit.
Je vous invite à aller lire le poème des cuves de Sassenage et je vous guiderai dans les entrailles de cette terre adorée. MERCI d'avance

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Utilisateur désactivé · il y a
C'est brillantissime ! Je suis totalement séduite par votre style et la façon dont vous empoigner votre récit. À quand un livre ?
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Maya Bellamie · il y a
C’est vraiment très gentil. Merci beaucoup pour vos commentaires sur plusieurs de mes œuvres. J’apprécie votre soutien. J’ai déjà écrit des livres malheureusement aujourd’hui pas encore édité mais je ne perds pas espoir. Si vous avez envie de lire d’autres nouvelles de ma part vous pouvez aller sur mon blog. Au plaisir de vous lire www.mayabellamie.simplesite.com
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Guy Bellinger · il y a
Excellent. Le récit est fort bien mené jusqu'à la chute - brillantissime (que je n'ai pas vu venir même deux lignes avant la fin !) et l’étude psychologique s'avère d'une grande finesse, particulièrement lorsqu'est mise en avant cette propension de l'esprit à se formaliser sur des détails anodins pour éviter le choc de la confrontation - déstabilisatrice - avec le fond du problème.
Un couple (mais pas façon "Peau d'Âne cette fois-ci) et de la nourriture, c'est aussi le terreau d'une de mes nouvelles, "Le tas d'os et la grenouille éclatée" Ca vous dit ?
http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-tas-d-os-et-la-grenouille-eclatee

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Miraje · il y a
Une écriture subtile pour un texte tout en émotion contenue.
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Maya Bellamie · il y a
MERCI
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