Rencontre d'un drôle de type.

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Je suis marié, papa de quatre filles, et seul homme de ma tribu. Je suis le coupable de 3 romans aux éditions Edilivre, dont une saga « les enfants d’Atlas » sur le blog de Volgu  [+]

Il ne devait pas être loin de minuit.
Je faisais sortir Spock, mon labrador, dont l’autonomie de la vessie laissait à désirer. En réalité, cela était surtout une excuse pour moi, car, passionné d’ufologie, je caressais toujours l’espoir de voir quelque chose, de croiser la route d’un voyageur venu d’ailleurs. Même l’abduction ne me faisait pas peur. Maos, depuis des années et des années, je n’avais jamais strictement rien vu. Même pas la plus petite lumière suspecte.
Cette nuit là était claire, le ciel scintillait d’étoiles, nulle clarté lunaire ne venant leur voler la vedette, et la fraîcheur était agréable après la chaleur accablante de la journée. Pourtant, malgré cela, je ne le vis pas venir.
Remarquez, je pense que je ne l’ai vu que quand il a bien voulu que je le voie. Il se pouvait même qu’il se trouvât là depuis un certain temps.
Le vaisseau qui se posa devant moi était semblable à ce que décrivait l’imagerie populaire. Une vulgaire soucoupe volante d’un diamètre n’excédant pas la dizaine de mètres, aucun hublot n’était visible, et des lumières multicolores clignotaient en séquence dans une configuration circulaire, du bord vers le centre. A moins que ce fut l’inverse. Je ne sais plus trop. En revanche, j’ai gardé des souvenirs très nets de ce qui s’est passé par la suite, comme si cela se fut passé hier.
Tétanisé, comme il se doit, la peur libérait l’adrénaline, et je dus lutter contre mon instinct pour ne pas dégager des lieux en hurlant comme un dément.
Une rampe de débarquement se déplia pile en face de moi. Spock, plus intrigué qu’inquiet vint s’asseoir à mes pieds, la langue pendante, et les oreilles dressées. Je ne sais pas si vous avez déjà eu des labradors, mais quand ils font cette tête là, on a vraiment l’impression qu’ils sont curieux, comme si le spectacle qui se déroulait sous nos yeux médusés (enfin, ce sont surtout les miens qui étaient médusés), était le prélude à quelque chose de bien plus intéressant.
L’idée de prendre mes jambes à mon cou continua à me hanter pendant un moment, de fuir et de me terrer chez moi, de me réfugier dans la banale et monotone normalité de ma maison. Mais la curiosité de Spock était peut-être contagieuse, car je n’en fis rien. On dit que l’instinct des animaux est plus développé que celui des humains, qu’ils sentent le danger bien à l’avance. Je dois avouer qu’en regardant le chien tranquillement assis sur son train arrière, je priais pour que cela fût vrai !
Puis, ça a été au tour de la phase deux de la terreur de s’en prendre à moi. La plus insidieuse, car réfléchie, presque raisonnée. Je dus lutter durant plusieurs minutes avec les visions qui m’assaillaient, au fur et à mesure que les récits d’ « abductés » qui m’avaient été donnés d’entendre ou de lire me revenaient en mémoire. Bizarrement, ce ne furent pas les plus bucoliques qui vinrent à moi. Mais des récits de sondes placées à divers endroits du corps, d’opérations sans anesthésie, de palpation douloureuse, des machines aux instruments tranchants et aux rayons brûlants. Parfois pire.
Machinalement, je posais la main sur la tête de Spock, et ce dernier me jeta un coup d’œil, que j’interprétais aussitôt comme signifiant : « ça va aller, t’en fais pas, ça va bien se passer. »
Il ne se passa rien pendant ce qui me sembla une éternité, mais je ne pense pas qu’en réalité il se soit écoulé plus d’une minute.
Puis, un être vêtu comme Adam au premier jour, pour autant que je puis en juger, sorti. Il était assez petit, de couleur grisâtre, un corps et des membres d’anorexique en phase terminale. Sa tête, en revanche, était énorme. De forme ovale, avec deux gigantesques yeux noirs, et une bouche minuscule.
Malgré moi, je sentais la déception poindre dans mes pensées. Une rencontre du troisième type m’arrivait enfin, mon rêve se réalisait, et tout cela me semblait si banal : un petit gris descendant d’une soucoupe volante. Du vu, du revu et du re-revu.
Je ne sais plus qui disait : il faut se méfier des rêves, car, parfois, ils se réalisent.
Il n’avait pas tort.
Bah ! Peut-être allait-il me demander d’être l’ambassadeur de la Terre auprès d’une grande république galactique.
Mais là, encore une fois, j’allais être déçu.
L’extraterrestre s’approcha de moi, me tendis une main droite aux six doigts si fins et si longs, qu’on aurait presque pu les confondre avec des tentacules, et me dit, dans un langage tout à fait compréhensible :

- Salut, c’est Alf. Je suis navré de vous déranger dans votre activité nocturne, mais, si vous avez deux minutes à m’accorder, j’ai un questionnaire à vous soumettre. Bien entendu, cela ne vous engagera à rien, et ne vous coûtera rien non plus.

Je sentis ma mâchoire inférieure pendre, presque à toucher le sol. De tous les scenarii que j’ai pu imaginer si un tel événement venait à m’arriver, celui-ci était bien le dernier auquel j’aurais pu songer.
Par réflexe, je saisis la main tendue. La situation était à la fois si banale et si étrange, que je n’ai pas eu le temps d’avoir peur.
Le contact était tiède, et, j’en fus presque surpris, sec. Je ne sais pas pourquoi on s’imagine toujours qu’un truc venu de l’espace doit être baveux, gluant ou gélatineux. C’est stupide.

- Pardon ? parvins-je à articuler avec difficulté.

- Vous ne m’avez pas compris ? Peut-être mon traducteur est-il détraqué, fit-il en sortant un petit appareil carré de je ne sais où, et en le manipulant.

- Non, non, il marche très bien. Enfin je crois. Vous m’avez demandé de répondre à un... sondage ? C’est bien ça ?

- Ce n’est pas vraiment un sondage. Plutôt un questionnaire destiné à collecter quelques informations.

Ma stupéfaction commençait à laisser la place à une légère inquiétude, mêlée de méfiance.

- Des informations ? Quelles informations ?

Il avait dû percevoir mes doutes, car il tenta aussitôt de me rassurer.

- Ne vous inquiétez pas, monsieur...

- Vincent. Damien Vincent.

- Vincent ? Ce nom ne m’est pas inconnu. Vous n’auriez pas un aïeul qui s’appellerait David, si ?

- Mon grand père.

- Décidément, l’univers est petit. Passez lui le bonjour de ma part.

- Il est mort...

- Ah ? Alors il va bien. Donc, Damien, vous permettez que je vous appelle Damien ? Bien, donc je vous disais que je venais ici recueillir quelques informations. Rien de compromettant pour la sécurité de votre planète, rassurez-vous. Il y en a suffisamment dans la galaxie pour que ne n’ayons pas besoin d’en envahir une déjà habitée.

Spock choisit ce moment pour aller faire la fête à Alf. Ce dernier ne montra aucune crainte, même lorsque le chien se redressa pour mettre ses pattes avant sur ses épaules et lui lécher abondamment le visage. L’animal ainsi dressé et l’extraterrestre faisaient presque la même taille. Le chien était même un chouia plus grand.

- Ouh ! disait l’alien, c’est un bon chienchien à son papa ça. Oui ! Qu’il est beau le wah-wah !

Et cet idiot de chien qui remuait la queue de plus belle...
A ce stade je ne savais pas si je devais être dépité, en colère, surpris, ou dans un autre état dont je n’avais pas idée, tellement j’étais désorienté. Je soupirais, sentant la lassitude me gagner. Je tentais de reprendre le cours de la conversation interrompue par le canidé sans peur mais pas sans reproche.

- Vous étiez en de me parler des informations, je crois, celles dont vous auriez besoin.

- Tout à fait ! Allez ! Va voir ton maître maintenant.

J’assistais à cet instant au premier véritable miracle de la soirée. Spock obéit sans discuter, sans faire sa mauvaise tête, sans même un regard style « je vais mourir dans l’instant » dont il avait le secret. Non, rien de tout cela. Il vint simplement se coucher à mes pieds, et sembla s’endormir sur le champ.

- Oui, reprit Alf. Voyez-vous, nous sommes en pleine campagne de recrutement pour la Société Galactique. Suite à trois supernovas et quatre trous noirs, des places se sont libérées pour cette grande institution. Nous sommes en phase de sélection des candidats.

Ah ! Enfin nous entrions dans le vif du sujet !

- Vraiment ? Et quels sont les critères ? C’est quoi la Société Galactique ?

- Les critères sont trop nombreux et trop complexes pour les exposer en quelques mots. Et la S.G. est une fédération de civilisations travaillant ensemble et en paix pour la quête du savoir et du bien-être de ses membres. Elle en charge du grand Equilibre Cosmique entre les peuples. Alors ce questionnaire ? Vous y répondez ou pas ? Parce que j’ai pas jusqu’à la Saint-Véga, moi !

- Mais il y a tant de questions que j’aurai voulu vous poser avant.

- Je crains que les seules questions qui seront posées à l’avenir, le soient par moi. On y va ?

J’opinais du chef, plus pour gagner du temps que pour marquer ma véritable approbation.

- Parfait ! Avant de commencer, vous devez savoir que j’ai déjà mené mes propres observations. Donc n’essayez pas de mentir ou de dissimuler la vérité, je m’en apercevrai. D’accord ?

Nouvel hochement de tête, toujours aussi peu convaincu.

- Savez-vous combien de vos états sont actuelle en guerre ?

- Euh... non. Beaucoup ?

- Trop !

- Pourquoi préférez-vous chauffer vos stades que vos pauvres ?

- Hé ! ! Doucement, là ! Si ça ne tenait qu’à moi, ça ferait longtemps que les stades seraient transformés en abri.

- Très bien. Alors pourquoi vous ne le faites pas ?

- Ben... parce je ne peux pas.

- Vous le savez parce que vous avez essayé ou... ?

- Je le sais parce que... parce je le sais, c’est tout !

- Bien. Vous avez pris conscience que vous détruisez votre environnement, au risque d’anéantir l’avenir de vos enfants et la survie même de votre espèce. Pourquoi continuez-vous ?

- Je... parce que...

- Je vois. Une petite partie de la population mondiale jette la nourriture non consommée, tandis qu’une grande partie meurt de faim. Pourquoi ne pas la leur donner ?

- En fait... euh...

- Avez-vous recours à des divinités, des religions, ou des croyances quelconques, pour justifier vos exactions envers vos semblables.

Vu l’enchaînement des questions, celle-là, je l’avais vue venir. Malheureusement, je n’avais pas plus de réponse à fournir que pour les autres. J’étais gagné par un tel accablement, un tel dépit de la race humaine, même pas consciente de la chance qui était en train de lui échapper parce qu’elle n’avait pas assez de jugeotte pour régler ses problèmes elle-même, que je ne pus que hocher la tête, les joues envahies par le rouge de la honte.

- Merci. J’ai ce qu’il me faut. Votre candidature n’est pas retenue. J’espère que vous aurez trouvé un moyen de gérer tous ces petits soucis pour la prochaine campagne... si vous êtes toujours là. En général, c’est tous les dix milliers de vos années. Je vous remercie d’avoir participé à ce questionnaire. Je m’excuse d’avoir interrompu votre sortie nocturne, et vous souhaite une excellente fin de nuit. Quand vous rejoindrez votre grand-père, transmettez lui mes amitiés.

Sur ces mots, Alf se retourna, monta dans sa soucoupe qui décolla presque aussitôt dans un silence tel, que cela ne réveilla même pas Spock.

Quant à moi, je suis rentré chez moi, non sans être resté planté, complètement abasourdi, pendant je ne sais combien de temps. En arrivant, j’ai jeté soigneusement toutes les revues ufologiques que j’accumulais depuis des années, brûlé tous les ouvrages qui en traitaient, et me suis servi des DVD qui en parlaient pour faire fuir les oiseaux de mon cerisier.
Le lendemain, j’ai pris un abonnement à l’équipe, acheté l’intégrale de Stephenie Meyer, et le coffret vidéo du Gendarme à Saint-Tropez. Enfin, j’ai allumé la télé et j’ai fait comme tout le monde. J’ai regardé le foot.

Mais surtout, plus jamais je n’ai sorti Spock sous les étoiles. Savoir qu’elles n’étaient pas pour nous me faisait trop de mal.



FIN
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