Rencontre avec J.A.

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Bonjour, Sur short-édition, une nouvelle en compétition: Sur le sable.

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— Bonjour Monsieur, vous aimez lire ?
— Bonjour, oui... Ça m'arrive parfois !

Je bredouille quelques vagues excuses comme si je venais d'être pris en flagrant délit, en train de me livrer à quelque forfaiture. Je me trouvais dans un supermarché, arrêté innocemment devant un présentoir où avaient été mis en valeur les livres d'un auteur pas très connu ou en tout cas dont je n'avais personnellement jamais entendu parler. « J.A. dédicacera ses livres de 10 h à 19 h », annonçait l'affiche. Je me suis dit un peu amusé par l'événement.

— Le pauvre gars, il va rester assis là toute la journée, à se peler en attendant le chaland. 10 h à 19 h en plus, même pas de pause à midi ?

Il faisait très froid dans ce magasin. Il était à peine 9 h, et le stand était encore inoccupé pour une bonne heure. Ce ou cette J.A. devait être dans les bouchons. J'avais la voie libre pour ma part et j'ai eu tout loisir de regarder ce qu'il y avait. J'ai retenu quelques titres : « Le grand Sot », « Étreintes galactiques », « L'incompris ». Bien qu'un peu racoleurs, ce n'était pas bien brillant. Il y avait la photo de l'auteur au dos, c'était un homme au visage rond et avec des petites lunettes, avec une certaine bonhommie dans le regard, mais pas très beau. J'ai toujours détesté ça, quand ils se sentent obligés d'imposer leur portrait au lecteur, surtout quand ils ont une sale tronche comme celui-là. Les couvertures étaient quant à elles pâles et floues, je me demandais s'il les avait conçues lui-même ou s'il les avait fait faire par un graphiste. Si c'est le cas, il aurait tout intérêt à demander un remboursement, car elles n'étaient pas très jolies. C'est important une couverture tout de même pour un livre, c'est ce que le lecteur voit tout de suite : le titre et la couverture. C'est le b.a.-ba pour tout bon auteur qui se respecte, celui-là avait l'air d'être un amateur de première.

Comme pour exaucer mon vœu, un livre a alors attiré mon attention. Perdu au fond du stand, il s'intitulait « Quand j'étais gosse » et la page de couverture représentait une photo en noir et blanc de deux enfants qui posent autour d'une moto. J'ai juste eu le temps d'en parcourir quelques pages avant d'être interrompu.

Les auteurs m'ont toujours fait peur, je n'ai jamais cherché à en voir un de prés. Ce qu'ils écrivent suffit amplement à mon bonheur et je n'ai jamais rien de pertinent à leur dire, à ces gens-là. Si j'ai apprécié un livre en particulier, je préfère ne pas connaitre l'auteur en chair et en os, car je ne pourrais qu'être déçu. Rencontrer un auteur dont on n'a rien lu, c'est encore pire. J'évite de les croiser, les « écrivains », je change de trottoir lorsque j'en repère un. Celui-là m'a pris par surprise, il ne devait pas être là avant une heure !

— Vous aimez lire ?
Tu l'as dit, Bouffi, mais seulement les bons livres !

Voilà ce que j'aurai dû lui répondre, à J.A. Je n'ai encore rien lu de lui hormis quelques pages de son bouquin le moins moche, mais il m'agace déjà le bougre ! Il débarque avant l'heure avec un carton bourré de livres alors que son présentoir est déjà plein. Croit-il vraiment qu'il va l'écouler, son stock ? Je le vois me reluquer derrière ses petites lunettes rondes, d'un regard perfide comme s'il venait de dénicher son premier pigeon de la journée.

— C'est vous qui avez écrit tout ça ?
— Oui Monsieur, et bien d'autres choses !

Ne t'emballe pas mon gars, je ne vais pas m'abonner tout de suite, et encore moins sortir ma carte bleue ! J.A. semble pourtant confiant, il pose son carton sur le petit bureau qui lui a été aménagé par le magasin, et commence à sortir son contenu tout en me causant. Un peu trop familier le gars, quand même, en plus j'ai toujours détesté les gens qui font autre chose pendant qu'ils me parlent. Si je te dérange mon gars, dis-le !

J.A. porte une parka, une grande écharpe et une casquette qui masque bien sa calvitie. Il n'est plus tout jeune, je lui donnerai bien la cinquantaine ou la quarantaine bien tassée, il me fait penser à je ne sais plus quel comique des années 70 ou à Zorro dans l'épisode où Bernardo remplace Don Diego. Je me demande ce que je fous là et j'ai bien envie de filer tout de suite, mais ça ne se fait pas entre gens polis et civilisés. Je fais donc semblant de m'intéresser :

— Vous écrivez depuis longtemps ?

Son visage s'illumine comme si c'était « la » question qu'il attendait. Il me répond avec entrain et se sent obligé de me raconter sa vie. Ses parents ne savaient pas lire, ou presque. Son père était ouvrier et sa mère employée de maison. Il veut m'émouvoir ou quoi ? Certes, il y avait quelques livres à la maison, deux ou trois bandes dessinées de « Lucky Luke », un roman-photo et même un vrai roman d'Emile Zola, « l'Assommoir ». Justement, il m'assomme le J.A. !

Il m'explique qu'il a toujours eu ça « dans la peau », l'écriture. Ça sent le discours bien rodé. J.A. revendique avoir rédigé son premier récit, « une histoire captivante », alors qu'il n'était encore qu'en CM1 et depuis il n'a pas arrêté. Il me tend le livre que j'avais commencé à feuilleter :

— Ça, c'est 100 % autobiographique !
— C'est vous sur la photo ?
— C'est moi là, avec mon frère, et la moto de mon papa.
— Ah d'accord.

Ce n'est pas l'originalité qui l'étouffe le J. A. Les auteurs qui racontent leur enfance, je ne sais pas s'il est au courant, mais il y en a des régiments entiers, comme si leur vie pouvait intéresser un tant soit peu les lecteurs. Hey, ça va les chevilles ?

Et puis je sais comment ça se passe : ils la racontent à leur sauce, leur vie, et ils ont toujours le beau rôle. « J'écris depuis le CM1 », tu parles ! Non seulement c'est invérifiable, mais j'ai bien envie de lui dire que moi aussi, j'en écrivais des rédactions au cours élémentaire, et des très bonnes en plus. J'ai même eu une prof qui me soupçonnait de les recopier dans des livres, tellement elles étaient bien écrites et inspirées, les miennes. Je n'ai pourtant pas envie de lui casser son rêve, à J. A., « le brave écrivain qui va se peler sur sa chaise toute la journée pour vendre trois exemplaires de ses livres pourris ».

Que signifient ses initiales d'ailleurs, Jules Auguste, Jacques Adam, Jean Albert ? Je n'ose pas le lui demander, Dieu sait pour quelles raisons obscures il se cache derrière ces lettres, le gars. Ou alors c'est pour se donner un côté mystérieux. Petit gredin, va ! Se rend-il compte qu'avec sa casquette et tout son accoutrement il pourrait bien auditionner pour un téléfilm ? Je le verrais bien dans un policier, dans le rôle du fouille-m... aux faux airs d'idiot du village. Justement, le voilà qui m'interroge à la manière subtile d'un Columbo.

— Vous travaillez dans quel domaine vous, Monsieur ?
— Moi je suis chauffeur routier.
— Ah, tiens, je n'aurai pas cru... Vous devez en voir du pays !
— Ouais, ouais.

J'ai menti, mais ce ne sont pas ses oignons, à J.A., ce que je fais dans la vie. Je le vois bien venir l'écrivaillon, il serait bien capable de concocter une petite histoire sur mon dos, cette espèce de tordu, comme si ça ne lui suffisait pas de vouloir me refourguer un de ses livres. Depuis qu'il m'a mis « Quand j'étais gosse » dans les mains, je n'arrive plus à m'en dépatouiller. J'ai bien envie de le reposer discrètement, mais je ne veux pas heurter sa susceptibilité, qui sait comment il réagirait ? Ces auteurs, ils ne sont pas tous très sains du ciboulot, loin de là.

— Vous en vivez, de votre métier ?

Je viens d'appuyer là où ça fait mal. Il me répond le souffle un peu coupé. Non, il n'en vit pas. Très peu d'auteurs ont cette chance, m'affirme-t-il. Du coup, il est contraint d'exercer aussi un métier « normal » pour subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille. Là, il m'épate. J'étais convaincu qu'un auteur était forcément un ours solitaire, car un être humain normalement constitué ne s'enferme pas comme ça durant des heures, à tapoter sur un clavier. C'est quoi qu'il appelle un métier normal ? Facteur, me répond-il. J. A. est facteur ! En regardant bien, il a le physique de l'emploi et je l'imagine bien juché sur son petit vélo, glissant le courrier dans la boite aux lettres sous les aboiements d'un molosse. J'en rigole intérieurement.

C'est que ça nous fait un point en commun avec J.A., quand même. Bon, je ne suis pas facteur moi, je suis V.R.P. Je fais la promotion pour l'installation de panneaux solaires, mais je ne me déplace pas trop, sur rendez-vous seulement. Je fais surtout du mailing et du téléphone. En tout cas, je ne compte pas mes heures. Mon métier ne me laisse pas beaucoup de temps pour taquiner la muse, sinon c'est moi qui serais peut-être là en train de refourguer ma camelote, car de l'imagination, j'en ai à revendre, probablement plus que ce foutu facteur écrivaillon de mes deux !

— Voulez-vous que je vous fasse une dédicace ?

Un peu, mon neveu ! Pourquoi ferais-je le pied de grue, planté de la sorte depuis vingt bonnes minutes, il pensait que j'étais tombé amoureux de ses beaux yeux ou quoi ? C'est que je n'ai pas que ça à faire, moi. Je suis venu acheter un kilo de patates, du pain et un gros steak, ce n'est peut-être pas aussi beau que la littérature, mais il faut bien que je mange ce midi, moi ! Avant, j'envoyais bobonne faire les courses, mais depuis qu'elle m'a quitté, c'est moi qui suis de corvée. Je me débrouille pour arriver à l'ouverture pour éviter de me taper la queue aux caisses, et voilà que je suis distrait par cet énergumène. Je suis tombé dans un vrai guet-apens.

— Qu'est-ce que je pourrais bien vous mettre ?

Ah ben, tu te débrouilles, c'est toi l'auteur ! Après quelques secondes de réflexion, il me demande :

— Pouvez-vous me donner votre prénom ?
— Bien sûr, je m'appelle... Lucien.

C'est le premier nom qui m'est venu à l'esprit. Il ne voudrait pas que je lui donne mon adresse et mon 06 pendant qu'on y est ? Je le trouve bien intrusif ce J. A., mais je dois lui concéder qu'il s'est appliqué pour sa dédicace :

« À mon cher Lucien, en souhaitant que cet ouvrage vous apporte un brin de distraction durant vos longs trajets. »

Mes longs trajets ? J'avais presque oublié que j'étais routier. Je remercie J.A. et je prends congé, mon livre à la main.

— Vous le réglerez directement aux caisses.
— Pas de problème !

Je retourne vaquer à mes occupations et je laisse J.A. aux siennes. La journée promet d'être longue et dure pour lui, et sans doute pas aussi fructueuse qu'il se l'imagine. Je l'ai vu tracer avec satisfaction un petit bâton sur une feuille qu'il a déposée au coin de son petit bureau improvisé. Monsieur tient ses comptes en plus. Combien ça peut bien lui rapporter un exemplaire vendu, trois ou quatre euros ? Ça ne couvrira pas le prix du gasoil ni du rhume carabiné qui l'attend, le pauvre. Je me débarrasse discrètement de mon livre dans le bac à patates. Sans regret, car je m'appelle Marc. Alors son bouquin dédicacé pour « Lucien », il peut se le mettre où je pense le J. A. !

Je fais mes courses, mais je ne peux pas m'empêcher de revenir vers le stand de J.A., curieux de voir comment il s'en sort. Je l'observe à distance, caché au bout du rayon des fringues. Je m'attendais à rigoler un bon coup en le regardant prendre son mal en patience, se pelant sur sa chaise en plastique, mais il est au contraire debout, en grande discussion. Il est pourtant à peine 10 h. Je regarde à deux fois, car je n'en crois pas mes yeux. Deux jeunes filles plutôt ravissantes, une blonde et une brune, ont l'air de s'extasier devant ses livres à la noix. J.A. semble tellement rouge de bonheur que j'ai envie de lui mettre des baffes à cet abruti. Malgré les vingt mètres qui nous séparent, je vois que la brune tient dans ses bras pas moins de cinq livres. J.A. est déjà en train de lui en dédicacer un sixième. Je m'approche un petit peu plus pour écouter ce qui se dit. La blonde minaude :

— Mais « J.A. », ça signifie quoi ?
— « J. A. », c'est pour Jack Anthony.

Jack Anthony ? Ce nom me dit quelque chose, mais je ne me souviens plus quoi. Je passe aux caisses en lorgnant toujours en direction du stand de J.A. Il y a une dizaine de personnes maintenant, en majorité des femmes. Il a l'air aux anges. Je ne devrais pas, mais je suis jaloux comme un pou. Je rentre chez moi et je commence à éplucher mes patates. Je remarque sur la table de la cuisine ce courrier reçu en recommandé en début de semaine. J'ai laissé trainer le paiement de la pension alimentaire que je verse à mon ex pour les enfants. J'ai que sept ou huit mois de retard, pas plus. Ma femme m'a prévenu plusieurs fois qu'elle enverrait mon dossier chez l'huissier si je ne me « bougeais pas ». Le courrier porte le cachet de l'étude d'un certain Jack Anthony, huissier de justice. Je reconnais sa signature. « Je suis facteur dans la vie ». Tu parles ! Je savais bien que ce n'était qu'un sale menteur, ce J. A. !
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Nicole Loth · il y a
Bravo pour le suspense, captivant jusqu'au bout... J'aime beaucoup !
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Blaise Konan · il y a
Génial ! Captivant ! Bravo !
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Les Histoires de RAC · il y a
Tellement criant de véritéS ☺ J'adore ce portrait d'auteur qui m'a bien fait sourire ♫ Très habile, mes compliments ♪
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Philippe Caizergues · il y a
La revanche du facteur ... Joli texte et bonne chute. J'ai beaucoup aimé.
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Alice Merveille · il y a
Un texte jubilatoire !
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Joëlle Brethes · il y a
Situation cocasse et chute savoureuse :)
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JAC B · il y a
Un personnage franchement antipathique dans cette histoire qui campe un auteur qui fait la promotion de son livre dans un supermarché, le genre de situation que certain.e.s d’entre nous peuvent être amené.es à vivre, ce pourrait être désagréable à lire si l’indélicat n’était pas à son tour plus sérieusement grugé. Bien joué !
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Ginette Flora Amouma · il y a
De la réalité à la fiction , il n'y avait que quelques pages à feuilleter !
Un texte qui tient haleine jusqu'à la dernière ligne .

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