Rencontre au lavomatique

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10h53: Fin de matinée plutôt fraîche, les quelques arbres de la place du centre ont retrouvé leurs feuilles vertes et semblent ainsi plus vivants. Quelques passants flânent, regardant les cartes des restaurants, hésitent ou prennent place en terrasse. Un serveur fume une cigarette, adossé contre le mur. Des cernes durcissent son regard, il semble fatigué. Une jeune femme l'observe timidement, tout en faisant tourner sa cuillère dans une tasse de café noir. Son ami qui doit lui raconter une anecdote ou un souvenir, ou bien même lui annoncer une nouvelle; parle dans le vide. De toute évidence, elle a choisi ce café restaurant pour le service plus que pour la gastronomie. Il fait beau, pas encore assez chaud pour un matin sur sa fin mais cela annonce les prémices de l'été.

11h15: Devrig tient à bout de bras un sac de courses rempli de vêtements. Habituellement, il se décide sur un élan de motivation, à aller laver son linge en soirée. Exceptionnellement, puisqu'il ne travaille pas, il a préféré se séparer de cette corvée au plus vite. Ça n'est ni compliqué, ni fastidieux mais attendre 35 minutes devant ses tee-shirts et pantalons qui tournent en rond dans un bain de lessive, c'est très ennuyant. Devrig apporte toujours avec lui un roman ou un magazine, peu importe, qu'il ait au moins une occupation pour attendre sans trop d'impatience.

11h30: Devrig referme la porte de la machine, il choisit le programme et insère les pièces de monnaie machinalement. La machine se déclenche alors. Le temps d'attente est de 40 minutes, heureusement pour lui, il vient tout juste de commencer un nouveau livre. Une fois ses vêtements lavés et mis à sécher, il appellera son amie Emily avec qui il a prévu d'aller manger dans leur restaurant préféré; un restaurant libanais qui prépare les meilleurs chich-taouk de la ville. Il s'assoit sur un des sièges en plastique, peu confortables. Dans la pièce, on a installé une table et quelques chaises pour que les gens puissent avoir une posture d'attente plus agréable que de rester debout, collés au mur. Quelques prospectus, publicités, flyers sont étalés sur la table. Certains, certaines; y jettent un œil distrait. Ça n'est jamais vraiment bondé de monde, pas comme au supermarché aux alentours de 18 heures. Ce lieu est plutôt silencieux, seul le ronronnement des machines s'autorise à le briser. Parfois, deux amis discutent tout bas. Quand Devrig peut éviter de venir au lavomatique, cela l'arrange bien, il fait ses machines chez des amis. Mais, il ne se l'avoue pas tout à fait, il a pris goût à venir dans cet endroit, avec cette odeur de lessive, de linge humide. Cette ambiance d'entre-deux, ça n'est pas un lieu de socialisation mais on s'y sent moins seul parfois, que dans son salon avec vue sur les voisins d'en face. Devrig savoure alors ce moment, il aime sentir la présence des autres même s'il ne leur adresse pas la parole; même si ne sont échangés que des regards croisés à la va-vite.

11h50: Loïcia pousse la porte tant bien que mal, elle est chargée. Elle déteste venir laver ses habits dans cet endroit qu'elle trouve glauque. Elle retarde donc au maximum ce moment jusqu'à ce que son panier de linge déborde...et qu'elle ne puisse plus y échapper. Il lui arrive de partager cette corvée avec des amis qui, eux non plus, ne sont pas équipés d'un lave-linge. Mais aujourd'hui, elle a pris l'initiative d'y aller et seule, puisque son armoire s'est considérablement vidée. Pendant qu'elle fourre le tas de vêtements d'un geste vif dans le tambour de la machine, elle guette du coin de l'œil une jeune femme qu'elle croit reconnaître. Elle réfléchit, fouille sa mémoire, ce visage lui dit quelque chose...mais d'où?

12h00: Loïcia s'est assise sur une des chaises, elle feuillette le programme d'un festival qui commence d'ici quelques jours. Elle découvre que deux groupes qu'elle adore y passent, elle hésite à s'acheter une place. Il faudrait d'abord qu'elle trouve des amis pour l'accompagner. Elle fixe la machine dans laquelle tournicote son linge sale en train de reprendre vie. Dans le lavomatique, elle se trouve avec cette jeune femme dont elle n'arrive plus à se souvenir pourquoi et comment elle lui dit quelque chose. Et un jeune homme, le nez plongé dans un roman. Roman qu'elle a déjà lu et qu'elle a particulièrement aimé, d'ailleurs.

12h00: Devrig ne tient plus en place, il lève les yeux, les baissent sur son livre puis les relèvent. Cette fille étrange a débarqué dans le lavomatique il y a dix minutes, avec à bouts de bras deux gros sacs prêts à exploser. Ça l'a fait sourire, il s'est dit qu'elle devait être un peu paresseuse. Ou peut-être qu'elle déteste laver le linge. Comme d'autres détestent faire la vaisselle ou passer la serpillère ou faire à manger. Il préfère se dire qu'elle est paresseuse, parce que ça lui va bien, à elle, et que, lui, ça le fait sourire. Depuis qu'elle est entrée, Devrig n'arrive plus à suivre le cours de l'histoire. Il lit et relit la même ligne depuis cinq minutes, il regarde le temps de lavage s'écouler. Il n'a plus envie de partir. Dans dix minutes, sa machine est finie. Il regarde le visage de la jeune femme, il est piqué de taches de rousseur et orné de deux grands yeux espiègles et expressifs. Il esquisse un sourire quand il la voit être soudainement en surprise en lisant le programme du festival "Nuit du son"; festival dans il est bénévole. Et pour lequel deux de ses amis sont organisateurs. Il semblerait que la programmation lui plaise.

12h05: Loïcia n'a toujours pas réussi à remettre un nom sur le visage de la mystérieuse inconnue. Mais cela fait quelques minutes qu'elle essaie d'accrocher le regard du jeune homme hypnotisé par sa lecture. Elle ne le connaît strictement pas, mais elle est intriguée de voir quelqu'un lire ce roman; peu connu. Elle aimerait savoir ce qu'il en pense et comment il a connu cet auteur. Cependant, elle sait aussi qu'elle passerait pour quelqu'un de bizarre si elle sautait sur un inconnu, comme ça. Elle se met à tapoter des ongles sur la table. Alors, elle sent le regard du jeune homme se poser sur elle. Elle se retourne nonchalamment, faisant mine de farfouiller dans les flyers. Il a repris le fil de l'histoire.

12h05: Elle a dû se rendre compte que Devrig n'a pas tourné une page depuis plusieurs minutes, il se dit alors qu'elle doit croire qu'il ne sait pas lire! Dans cinq minutes, il enfouira son linge humide dans son sac et quittera les lieux. Elle s'est assise non loin de lui. Il entend alors un petit bruit, elle fait danser ses ongles sur la table. Loin de l'agacer, il observe qu'elle a de jolies mains et l'imagine peut-être pianiste. Il fixe ses doigts quelques secondes et soudain elle se retourne pour regarder d'un ai ennuyé, les flyers qui traînent. Puis, elle reprend son geste de la main, Devrig sourit; il secoue la tête sans même s'en rendre compte. La jeune femme se retourne encore une fois, cette fois elle le fixe droit dans les yeux.

12h10: Une machine retentit, signalant la fin du tour. Loïcia sait qu'il s'agit de la machine dans laquelle le jeune homme a lavé son linge. Mais elle a recommencé à tapoter ses doigts, elle il a réagi. Elle l'a sûrement agacé mais c'est le seul moyen qu'elle a trouvé pour attirer son attention. Avant même qu'il n'ait entendu le bip de la machine, ils se regardent l'un, l'autre. Loïcia ne sait même plus quoi dire. Le jeune homme semble interloqué. Elle a dû passer pour une folle le temps d'un instant. Il se lève alors, ferme son livre et s'apprête à aller récupérer ses vêtements. "Je suis désolée si je t'ai dérangé dans ta lecture..." dit Loïcia. Il s'immobilise et sourit, encore. Il a un sourire magnifique, lumineux, communicatif. "Ha non, ne t'inquiètes pas. C'est pas vraiment le lieu pour être plongé dans une lecture, en plus." Et il va vider sa machine, lentement. Loïcia sent son cœur battre, elle doit encore attendre vingt minutes ici mais elle n'a pas envie d'attendre seule. Elle n'a pas envie qu'il parte.

12h10: Devrig a entendu le son de la machine mais il fait mine de ne pas s'en être aperçu. Elle vient de plonger son regard troublant dans le sien et de semer le trouble en lui. Cela dure quelques secondes à peine, voyant qu'un silence gênant s'installe; il ferme son livre et se lève. Il se sent bête, il vient de couper toute communication avec la jeune femme alors qu'il aurait réellement aimé qu'elle ne dise quelque chose. Il a dû passer pour un abruti. Comme il s'est levé, il a dû montrer qu'il ne voulait pas discuter. Il se sent soudainement stupide. "Je suis désolée si je t'ai dérangé dans ta lecture..." La phrase résonne, il sent son cœur se mettre à battre. C'est n'importe quoi, qu'est-ce qui lui arrive? Il s'arrête et se retourne vers elle, en essayant d'être naturel. Il lui répond qu'elle n'a pas à s'en faire. Puis, il se précipite pour récupérer son linge, il est mal à l'aise. Il faut qu'il se ressaisisse, il ne connaît même pas cette fille! Une fois son sac rempli, il avance vers la porte et finalement se retourne. Il revient vers la jeune fille et il lui dit, en montrant le flyer de "Nuit du son": "Peut-être qu'on se croisera là-bas, si tu y vas."

12h12: Loïcia est surprise par l'attitude si sûre du jeune homme, il va à "Nuit du son", c'est génial. Il lit un auteur qu'elle adore. Elle ne peut pas le laisser partir comme ça, sans rien dire, sans rien faire. "Il y a des chances oui. Ou avant?"

12h12: Devrig n'en croit pas ses oreilles. "Ou avant?". Elle est culottée, cette fille. Proposer à un garçon qu'elle ne connaît pas de se revoir, il faut être plutôt courageuse. Il en aurait vraiment envie, mais il panique un peu. Alors, il ne répond pas vraiment; il joue le garçon mystérieux sans vraiment s'en rendre compte et il inscrit son numéro de téléphone sur une publicité, avec son prénom. Puis, il s'en va, les jambes tremblantes en espérant qu'elle ne le remarque pas.

12h30: Il est le garçon le plus charmant que Loïcia n'ait jamais rencontré. Devrig, elle trouve ça vraiment beau! Et même s'il n'a pas répondu à sa question, il lui a laissé son numéro de téléphone. Il avait l'air troublé. Loïcia se dit qu'elle le rappellera dans quelques jours, elle veut laisser le temps à cette mystérieuse et surprenant rencontre, de s'introduire dans leur vie, de s'immiscer en eux; de faire monter le désir et l'envie entre eux.

12h30: Devrig n'aurait jamais cru, un jour, rencontré une fille au lavomatique. Qui plus est, une fille aussi jolie, une fille aussi osée; une fille qui, il l'espère, le rappellera. Il se mord les doigts de ne pas avoir répondu "oui, bien sûr je serais à ce festival!" et de ne pas lui avoir demandé son numéro. Il n'a pas plus qu'à croire au Destin...Mais certains regards ne trompent pas, elle le rappellera.
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