Rencontre au cimetière

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Madame Boutonnier avait les fleurs fanées depuis plusieurs mois. Ce n'était pas dans l'habitude de cette dame d'être si peu coquette. Chaque mois, elle arborait de nouvelles fleurs, de nouveaux bouquets qui rayonnaient de couleurs. Le jeune couple Rosson, à l'inverse, était garni de messages, de fleurs, de rubans et autres cadeaux. C'était normal, se disait-il, c'était tout frais. Bien sûr, c'était terrible de penser cela mais c'était la triste vérité. De plus quand ça arrivait à de jeunes gens, l'émotion était décuplée. Ils venaient de se marier un an plus tôt, un couple heureux et épanoui de ce qu'on semblait dire. Il n'était pas question de meurtre passionnel ou de suicide à la "Roméo et Juliette", non un bête accident. Dans ces cas-là, ils sont toujours bêtes ces accidents...Une mort intelligente n'existe pas. Ils roulaient à vélo, le long d'une route de campagne; ils roulaient à vive allure, riant, se racontant sûrement de drôles d'anecdotes et puis pris dans leur fou rire mutuel, ils n'avaient pas vu le croisement, ils n'avaient pas vu qu'ils n'étaient pas prioritaires. Ils n'avaient pas vu le camion déjà bien engagé à 50km/heure. Et un camion à cette allure face à deux vélos zigzaguant de rire...ça ne laisse peu de place à la chance. Et à la vie.
Cette histoire l'avait beaucoup chagrinée, évidemment chaque terrible histoire menant des gens ici l'attristait, mais il fallait avouer que certains cas étaient plus déchirants. Il les entendait, les enregistrait et puis il apprenait ensuite à passer du temps avec ces non-vivants qui existaient maintenant ici bien plus qu'ailleurs; puisqu'on pouvait dire qu'ici était leur dernière demeure. Il pensait cela sans aucune arrière-pensée religieuse, malgré sa présence en ce lieu; il n'était pas croyant. Mais il respectait.
Chaque jour, il balayait les allées, taillait les haies, les buissons, ravivait les fleurs et les plantes; les abreuvait. Et cela lui tenait à cœur de prendre soin de chaque maison des anciens aux nouveaux arrivants. Oui, il donnait un peu de chaleur au froid sinistre du marbre, il refusait de voir des feuilles mortes dormir sur les tombes. Comment était-il arrivé à passer ses journées ici? On le questionnait souvent à ce sujet. Il avait répondu à une annonce, il y a trois ans de cela; il avait tout juste vingt ans, des rêves pleins la tête et l'impuissance de les réaliser. Il lui fallait un travail pour payer son indépendance, "travailler pour la ville, lui avait-on toujours dit, c'est le bon plan. Un salaire assuré." Alors il avait postulé puis accepté l'offre; qui de toute évidence n'avait pas dû être prisée. Au fur et à mesure, il avait pris goût à accompagner les morts et les vivants; les proches partis laissant des familles, des amis, des conjoints tristes ou esseulés. Les plus âgés appréciaient le voir prendre soin de la sépulture de leur défunt ou défunte conjointe. Les familles le soutenaient dans sa démarche d'égayer ce lieu si triste, elles aimaient –même si elles ne venaient pas souvent- venir rendre visite au papi, à l'oncle, à la grand-mère en circulant dans de jolies allées, florales, paisibles.
Il n'y avait qu'une personne dont il n'avait pas réussi à rallumer le regard et étirer le sourire. Ronan l'observait depuis plusieurs semaines, il venait toujours le mardi et le jeudi. Il restait debout devant une des pierres tombales; les yeux perdus dans le vide. Au début, Ronan n'y avait pas réellement prêté attention. Rien de plus normal pour une personne qui a perdu un être cher de venir se recueillir. Cependant, ce jeune homme venait tout le temps les mains vides; il paraissait triste mais il fixait le vide. Cela durait quelques minutes et il repartait sans se retourner, d'un pas lent mais décidé. De fuir cet endroit. Il adressait un bonjour et au revoir lassés à Ronan, sans vraiment le regarder.
Au fil du temps, Ronan en fut intrigué; puis touché et il fallait l'avouer, charmé. Ce jeune homme grand, plutôt costaud, une carrure sportive; avait un regard enfantin, empli de chagrin et un visage doux et lisse. Dès qu'il arrivait, Ronan sentait son cœur battre, il ne pouvait s'empêcher de s'imaginer aller aborder ce jeune homme, le prendre dans ses bras pour calmer sa peine. Il se voyait l'embrasser passionnément pour lui redonner goût à la vie, pour lui montrer que de beaux évènements pouvaient le surprendre, encore et lui afficher à nouveau un joli sourire sur le visage. Mais Ronan était intimidé, et puis aborder quelqu'un dans un cimetière était peu commun, voire peut-être un manque de respect pour certains? Immoral, pour d'autres? Et cet homme attristé n'avait peut-être ni l'envie, ni le besoin qu'on vienne lui déclarer qu'il était beau comme une délicatesse.

Un mardi, Ronan défrichait un coin du cimetière pour préparer le terrain et planter des hortensias quand il vit arriver le jeune homme en question. Engoncé dans son manteau, les mains dans les poches et avançant d'un pas lourd; il marcha jusqu'à la tombe en question. La personne qui y était enterrée était une adolescente de treize ans à peine, Ronan n'en savait pas plus et il se demandait bien quel lien il pouvait y avoir entre eux. Cette fois, en voyant l'homme devant la tombe, s'asseoir sur le rebord; relâcher ses épaules et laisser couler des larmes; Ronan ne put s'empêcher d'approcher. Il avança doucement vers lui, lâchant ses outils; il ôta ses gants et les fourra dans sa poche. Il se tenait maintenant derrière l'homme en deuil.
- "Enfin... , souffla l'homme, enfin tu t'es approché..."
Et il se retourna vers Ronan, essuyant une larme d'un revers de main. Ronan resta estomaqué, il ne répondit pas.
- "Je te vois à chaque fois, tu as l'air d'aimer travailler ici...ça m'a semblé étrange au début, dit-il en souriant, et puis je me suis dit qu'il devait y avoir des côtés agréables malgré la froideur du lieu."
Ronan se sentit gêné, il haussa les épaules et il laissa le jeune homme poursuivre.
- "...bref, ça me faisait du bien de te voir, de voir une présence dans ce lieu morbide."
Et il se mit à déverser un flot de paroles ininterrompu que Ronan écouta attentivement.
- "C'est ma sœur. Lâcha-t-il avant de se taire quelques minutes. Elle est morte. Je suis triste et pourtant je ne l'ai jamais connu..." Sa voix se brisa sur la fin de sa phrase.
- Je...Je suis désolée. Bafouilla Ronan, se sentent soudain stupide d'avoir répondu une phrase aussi bateau.
Un léger vent fit frissonner les feuilles des arbres. Pas un bruit, pas un cri, pas un rire. Seulement la respiration saccadée du jeune homme.
- "Quand elle est née, mes parents m'avaient abandonné depuis bien longtemps. Et quand je dis abandonné, je m'en veux, parce qu'ils m'ont laissé chez mon oncle et ma tante. Et ils m'ont aimé et élevé comme de vrais parents. Ce sont mes parents...Ils n'ont jamais pu avoir d'enfants, ils ont fini par laissé tomber l'idée et de m'avoir les comblait. En grandissant, on apprend des choses, les histoires de famille. Et puis ça remue en nous, on a envie de comprendre, de pouvoir évoluer librement en se débarrassant du poids du carcan familial...J'ai alors su que mes parents avaient refait leur vie. En fait, après une mauvaise passe dont j'ai fait partie, ils ont fait table rase et ils ont eu un autre enfant."
Ronan sentait que la voix de son interlocuteur mystère tremblait, tressaillait et qu'il se retenait de ne pas pleurer. Il avait besoin de parler, cela semblait nécessaire. Alors Ronan s'assit près de lui, et il le regarda avec attention tout en l'écoutant raconter son histoire.
Il s'appelait Robin. Sa sœur était une petite fille gaie, dynamique. Ses parents l'aimaient, ils vivaient heureux. Ils n'avaient plus aucun lien avec les parents adoptifs de Robin, sauf par courrier de temps en temps; parfois par téléphone mais plus rarement. Jamais ils ne prenaient de nouvelles de leur fils, ils avaient décidé de nier cette partie de leur vie et de nier Robin, tout simplement. Stéphanie, sa sœur, grandit dans ce mensonge familial. Elle grandit dans un parallèle de vie, parallèlement à la vie d'un frère dont elle ne connaissait l'existence.
Un an plus tôt, elle intercepta un mail de sa tante avec qui elle n'avait aucun lien. Elle fut surprise de découvrir la connaissance d'une tante, elle supposa alors qu'elle avait peut-être des cousines ou des cousins. Elle tomba sur ses parents, en colère, leur expliquant ce qu'elle venait de découvrir. Ils tentèrent de lui expliquer qu'effectivement elle avait un oncle et une tante, qu'ils s'étaient éloignés pour des mésententes et qu'à présent, ils ne se voyaient plus mais échangeaient de banales nouvelles. Sa mère lui glissa, un peu maladroitement, qu'elle avait un cousin mais qu'il y avait peu de chances qu'il accepte de la voir, ou même de lui parler.
Stéphanie ne retint que cela, elle réussit à se procurer le numéro de téléphone de sa tante; qu'elle appela. Celle-ci fut d'abord choquée, qu'elle raccrocha aussi sec. Au bout de plusieurs tentatives, sa tante, émue et encore affectée par leur histoire familiale; finit par accepter le dialogue.
Au fur et à mesure de leurs appels, son oncle et sa tante lui donnaient des informations au sujet de sa famille, mais c'était toujours vague. Stéphanie en eut assez, un jour, elle prit le bus et débarqua chez eux. D'abord paniqués, si les parents de Stéphanie l'apprenaient, ils seraient furieux. Ils se radoucirent en découvrant leur nièce, si intrépide, si gaie et heureuse de les rencontrer. Enfin. Ils lui présentèrent alors Robin, il avait 19 ans, elle en avait 12. Elle fut troublée par ses yeux. Verts, comme les siens. Verts, comme ceux de sa mère. Et ni son oncle, ni sa tante n'avaient le même regard.
Quand ils lui avouèrent que Robin n'était pas son cousin mais son frère. Que ses parents, les siens, avaient rejeté son frère et l'avaient laissé ici sans plus se retourner; Stéphanie s'effondra. Elle en voulut énormément à ses parents de lui avoir caché l'existence d'un frère et d'avoir pu lui faire ça. De rage, ils lui interdirent de voir son oncle et sa tante, ainsi que Robin. Ils n'eurent plus jamais de contact avec eux. Robin ne vit sa sœur que deux fois. La fois où elle était apparue, comme par miracle, sur le seuil de la porte. Et la seconde, la veille de sa mort. Elle avait fugué, s'était réfugié chez son oncle et sa tante. À contrecœur, ils lui expliquèrent qu'elle ne pouvait pas rester, qu'ils allaient devoir la ramener chez elle avant que la police ne soit appelée. Robin n'eut le temps de la serrer contre lui que cette fois-là, pris d'un élan fraternel; d'une envie de savoir ce que c'était que d'avoir une sœur. Il se disait que malgré les difficultés, ils arriveraient à créer un lien, à se voir et à devenir des frères et sœurs. Ils échangèrent quelques mots, des promesses d'un futur, promesses d'outrepasser les conflits familiaux dont ils n'étaient pas responsables. Elle repartit chez elle, le cœur lourd; les larmes aux yeux lançant un dernier sourire à Robin. C'était la dernière image qu'il avait d'elle.
- "Elle s'est suicidée. Lâcha-t-il avant de pleurer, timidement

Ronan posa sa main sur la sienne, l'encourageant à vider son sac.

- Elle n'a pas supporté ce poids, le lourds poids des secrets. Elle n'a pas apporté que ses...nos...parents, lui interdisent de me voir. Alors elle a préféré les punir en se donnant la mort."





Instinctivement, Ronan le prit dans ses bras; lui faisant comprendre qu'il partageait cette peine même s'il ne la connaissait pas. Et puis, il comprit aussi qu'il allait vite tomber amoureux de ce garçon. Il lui proposa de quitter le cimetière, d'aller se réchauffer dans un bar autour d'un verre, ou d'un café. Sa proposition lui parut alors inappropriée et peut-être trop entreprenante. Robin leva les yeux vers Ronan, avec un grand sourire sous ses yeux encore rougis; il répondit:
- Avec plaisir. Moi c'est Robin."
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