Rencontre amoureuse du second type

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Belge francophone de formation scientifique , lecteur avide de littérature en général et de science-fiction et fantastique en particulier, je suis devenu auteur sur le tard. Site we  [+]

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Il ne possédait pas de nom, et n’en ressentait pas le besoin. Quand il songeait à lui, ce qui lui arrivait rarement, une vague notion se formait, un semblant d’identité sans grande consistance. Il percevait une différence entre l’espace vide qui l’entourait et son être, sans pour autant que s’affirme pleinement le concept du « moi ». Mais il ressentait avec acuité des besoins et des désirs, et disposait de moyens pour les satisfaire. Pour le moment, la faim prédominait dans son esprit aux capacités limitées. Elle croissait, obsessionnelle, envahissant tout son être, jusqu’à le définir à l’exclusion de toute autre considération. Il pensait faim, il était faim. La nécessité atteignit un point de rupture, et il se mit en mouvement. Il ignorait comment il se déplaçait, mais compensait son manque de connaissances théoriques par une extrême efficacité pratique. En quelques instants, sa vitesse s’éleva à plus de dix mille kilomètres à l’heure, et il fonça à travers le vide spatial en direction de sa cible, la troisième planète à partir du soleil jaune autour duquel il orbitait.
Il contourna un astre mort qui gravitait comme une sentinelle autour de sa destination. Il s’y était déjà arrêté autrefois, sans pouvoir s’y rassasier. Même s’il ne se souvenait plus avec précision de ces évènements, il avait enregistré leur résultante dans quelques centaines d’ions emprisonnés dans les champs électromagnétiques qui le constituaient : pas intéressant. Il continua sa route.
Il se dirigea avec une certaine circonspection vers la sphère bleue et blanche qui tournait majestueusement sur elle-même, magnifique sur le fond noir de l’espace. Sa mémoire plus que rudimentaire l’empêchait de se rappeler le détail ses visites précédentes à cet astre. Mais au fur et à mesure qu’il s’en rapprochait, une sorte de leçon durement apprise émergea des profondeurs de son esprit. Quelque chose, naguère, l’y avait pris en chasse : un être lent, mais déterminé, possiblement malveillant. La notion de risque s’imposa, sans dominer celle de la faim dévorante. Résolument, il plongea dans l’atmosphère.
Les instruments du NORAD détectèrent l’OVNI lorsqu’il amorça sa descente. Le major Grandfield, de l’US Air Force, s’approcha du caporal qui l’avait appelé et regarda la trajectoire qui s’affichait sur l’écran. L’objet restait à la limite des capacités de repérage, presque impalpable. Il venait du Pacifique et s’enfonçait dans les terres sur lesquelles tombait la nuit.
— Encore un, murmura-t-il. Toujours aussi discret et rapide. Mais cette fois, nous lui réservons quelques surprises, à commencer par nos nouvelles méthodes de dépistage.
— Pourquoi le radar seul ne le détecte-t-il pas ? demanda le caporal.
— Je suppose qu’ils disposent d’un procédé efficace pour éviter la réflexion des micro-ondes à haute fréquence. Le diamètre de ces engins excède une centaine de mètres, mais leur signature radar dépasse à peine celle d’une mouette ! Une raison de plus pour en attraper un.
Il se saisit d’un téléphone et composa un numéro avant de donner un ordre :
— Capitaine March ? Faites décoller de suite deux de vos nouveaux chasseurs, je vous prie. Nous avons repéré un visiteur céleste !
Avant de retourner à l’université de Denver où il poursuivait avec opiniâtreté des études de géologie, John Silver avait invité Mary-Lou Gold à une balade en voiture.
John n’avait pas vraiment eu la cote auprès des filles du lycée. De taille moyenne, mince, affligé d’une myopie tant précoce que dramatique, il ne s’était jamais intéressé aux sports et avait acquis une réputation de « geek », autrement dit d’intellectuel et d’adepte des technologies avancées, ce que l’on nommait autrefois une « tête d’œuf ». Les élèves masculins plus engagés dans des pratiques musclées le considéraient comme une mauviette, et ne se gênaient pas pour le bousculer de temps à autre. Cela ne l’empêcha pas d’inviter Mary-Lou au bal de fin d’année et, à la surprise générale, elle accepta de devenir sa cavalière pour cette nuit qui clôturait leurs études.
Mary-Lou était une beauté athlétique, et de plus capitaine de l’équipe des cheerleaders, ces jeunes filles en uniforme succinct que les Français nommaient « pom pom girls », un vocable pseudo anglais ignoré des Américains. Certaines de ses amies, en apprenant la nouvelle, se demandèrent si elle avait perdu le sens commun. Quoi ? Se rendre au bal de promo au bras de ce loser ? Pourquoi ne pas céder à la requête de Marc Finnegan qui en pinçait visiblement pour elle ? Mais Mary-Lou, confrontée à ces remarques acides supposées inspirées par la bienveillance de ses copines, se contentait de secouer sa jolie tête blonde, faisant osciller sa longue queue de cheval. Elle avait son idée. Marc Finnegan, un quaterback de l’équipe de football américain du lycée, l’avait draguée lourdement depuis plusieurs mois. Elle appréciait à sa juste valeur ce gentil garçon, avec sa belle gueule et ses muscles à revendre. Mais elle savait qu’il travaillerait sa vie durant dans le garage de son père, qu’il le reprendrait le moment venu, et que la moitié de ses soirées se dérouleraient dans des bars où il écluserait des bières avec ses potes. Son comportement dessinait un avenir qui ne plaisait guère à la jeune fille. John Silver, par contre, avait prévu d’étudier à l’université de Denver et désirait ensuite rejoindre l’USGS, avec la possibilité de terminer sa carrière à Washington. Il ne manquait pas de grâce, même s’il n’était pas aussi beau et musclé que Marc, sa conversation s’avérait plus intéressante et sa conduite plus délicate que celle de ses autres flirts. Le choix ne lui avait donc pas posé trop de difficultés.
Les deux jeunes gens se fréquentaient depuis un an quand John vint chercher Mary-Lou au domicile de ses parents, sur Stegosaurus Freeway. Ils remontèrent l’avenue, traversant la petite ville de Dinosaur, Colorado, jusqu’à Brontosaurus Boulevard. Là, ils tournèrent à droite, et poursuivirent leur chemin, laissant derrière eux les rares maisons en bois à un étage des faubourgs. Ils progressèrent un moment sur l’Interstate 40, puis John vira à gauche sur Harper’s corner road et roula jusqu’au parking établi pour les visiteurs du canyon.
Il gara sa Ford mustang rouge, un cadeau de son père, et coupa le contact. Un silence profond régna immédiatement sur le désert qui les entourait. Ils restèrent un instant assis, admirant le ciel nocturne dégagé où étincelaient des milliers d’étoiles et brillait la face grêlée de la pleine lune. Ils échangèrent de doux propos, puis des baisers et enfin des caresses de plus en plus audacieuses.
John avait glissé sa main sous le T-shirt de Mary-Lou, et, tout en l’embrassant avec fougue, tentait avec un peu de maladresse de décrocher les agrafes du soutien-gorge de sa compagne, quand celle-ci poussa un cri de surprise :
— Regarde ! Une étoile filante !
Le jeune homme se détourna de sa tâche mal engagée et regarda devant lui. Un globe de lumière se mouvait dans le ciel constellé. Il comprit de suite qu’il n’avait pas affaire à un météore en combustion dans l’atmosphère. La lueur n’était pas suivie d’une traînée étincelante, et, surtout, elle ne se déplaçait pas en ligne droite ! Elle semblait descendre en effectuant de curieux zigzags. L’objet s’approchait lentement du sol en spirale.
— C’est un OVNI, murmura-t-il. Une soucoupe volante…
— Crois-tu ? Questionna Mary-Lou qui ragrafait prestement son soutien 95 D. Cela ne ressemble pas à un vaisseau spatial. Cette chose me paraît en partie transparente. Regarde bien ! On aperçoit les rochers à travers elle.
— C’est vrai. Quel objet étrange.
La lueur s’était posée sur le sol aride du désert et l’éclairait faiblement. Elle semblait s’être un peu aplatie. John évalua la distance qui les séparait de l’OVNI à quelque trois cents mètres. Il se tourna vers Mary-Lou et lui demanda :
— As-tu ton téléphone portable ?
— Évidemment, répondit la jeune femme en haussant les épaules.
— Alors, neutralise le flash et prends des photos. Je vais m’en approcher.
— Crois-tu que ce soit bien prudent ?
— Ils n’ont pas l’air agressifs…
— Je n’ai pas envie de me retrouver toute seule, marmonna Mary-Lou, tout en extrayant le mobile de son sac bourré de tous ces petits riens indispensables aux dames.
— Tu n’es pas seule, puisque je suis toujours là, rétorqua logiquement John, ce qui, bien entendu, ne calma pas l’inquiétude de sa dulcinée.
— Je préférerais qu’on parte, murmura-t-elle. Cette chose me flanque la trouille !
Sans répondre, John ouvrit la portière et sortit du véhicule. Son amie le regarda avec appréhension se mettre en marche à pas lents en direction de la lueur, alluma son portable et prit un premier cliché qu’elle observa par réflexe. Il s’avéra un peu flou et manquait de clarté. Elle maîtrisa le léger tremblement qui l’animait, régla l’appareil en mode nocturne et pressa à nouveau sur le déclencheur.
L’être sans nom avait enfin atteint son but. Il se coula sur la surface de la planète, et commença à collecter les éléments rares dont il ressentait la nécessité : de la silice, du fer, du sodium et bien d’autres… Il utilisait l’oxygène ambiant pour les rendre assimilables. Tout à son festin atomique, il mit du temps à remarquer un être mobile et à se rendre compte qu’il s’approchait de lui. Sans cesser de s’alimenter, il l’observa avec curiosité, sans crainte, comme une vache qui regarde passer un train, sans plus d’analyse ou de réflexion qu’un quelconque ruminant. Sa mémoire lui indiquait que les animaux des mondes oxygénés ne représentaient aucun danger. Ces êtres animés, plus denses et plus chauds, constituaient un autre ordre de vie, indépendant du sien. Celui-ci semblait cependant bien hardi… les créatures vivant à la surface de cet astre tentaient d’habitude de s’enfuir lorsqu’il les rencontrait.
John s’arrêta à une cinquantaine de mètres du disque lumineux dont le diamètre excédait la centaine de mètres. Il s’avérait bien translucide, comme Mary-Lou l’avait remarqué. À cette distance, il lui paraissait apercevoir dans sa profondeur des volutes de brume traversées par des courants de lumière étincelante. Ils ressemblaient aux filaments des anciennes lampes à incandescence et s’éclairaient par instants de couleurs vives : jaune, rouge, violet… Il se souvint avoir déjà vu les mêmes teintes lors d’un laboratoire de chimie sur l’analyse des cations. L’injection de diverses solutions salines dans la flamme d’un bec Bunsen produisait un jonquille intense pour le sodium, un vert tirant sur le bleu pour le cuivre, un mauve pâle pour le potassium, un écarlate brillant pour le lithium, un turquoise léger pour l’arsenic… il retrouvait précisément ces nuances dans les fils fugaces qui décoraient l’intérieur de l’OVNI. Cela pouvait-il constituer une simple coïncidence ? Peut-être ces éléments chauffés à quelque 1200 °C causaient-ils effectivement ces brèves fulgurances. Mais l’être ne semblait émettre aucune chaleur…
Ce qu’il observait ne ressemblait en rien à sa représentation mentale d’un vaisseau spatial, à commencer par cette transparence, cet aspect fluctuant de l’objet. Il pouvait imaginer un astronef translucide, mais il eût alors remarqué ses moteurs, ses salles de contrôle, son équipage… or il n’apercevait rien de cela. Il ne découvrait qu’une brume effervescente et évanescente, vaguement colorée par des éclairs intermittents, et qui laissait entrevoir le sol du désert par endroits. Peut-être ne contemplait-il qu’un écran de camouflage, un aspect décevant plaqué sur la surface du vaisseau pour donner le spectacle d’une chose incompréhensible ? Mais il en doutait. D’ailleurs, il lui suffisait pour s’en assurer de s’approcher plus encore, et de tenter une expérience. Il regarda autour de lui, le faisceau de sa lampe torche balayant le sol. Il ramassa un caillou allongé et se remit en marche, ignorant les faibles appels de Mary-Lou qui le suppliait de revenir.
L’être persistait à se gaver des éléments chimiques nécessaires à sa croissance, mais la présence des formes de vie locales commençait à l’inquiéter. Si l’une d’elles était restée prudemment au loin, l’autre avait repris sa progression déterminée dans sa direction. L’indécision gagna le visiteur de l’espace. Devait-il interrompre son repas et s’éloigner pour chercher sa pitance à quelque distance de là ? Ou continuer à se servir dans ce filon splendide qui était loin de l’avoir rassasié ? L’hésitation le troublait et l’empêchait d’apprécier pleinement sa nourriture. La créature s’approcherait bientôt assez pour le toucher. Quel comportement devait-il adopter ?
John s’arrêta à moins d’une dizaine de mètres de l’objet, et balança le fragment de roc sur le visiteur extraterrestre. La pierre atteignit la surface extérieure et s’y enfonça comme si elle ne rencontrait aucune résistance. Il attendit une réaction qui ne vint pas. La chose ne changea pas d’aspect ou de comportement. Il entendit simplement le bruit atténué du caillou qui heurtait le sol sablonneux. Il se retourna en direction de Mary-Lou et vit qu’elle effectuait des appels de phares frénétiques à son attention tout en lui criant « Come back! Baby come back! ». Il lui fit signe de la main pour la rassurer, brandissant la torche, le faisceau dirigé vers le ciel. « J’espère qu’elle prend des photos, songea-t-il. » Il réfléchit un instant, puis tira son téléphone portable de son étui. Il photographia soigneusement la surface floue et lumineuse de l’être puis tint l’appareil à bout de bras afin de réaliser le selfie de l’année. Il examina le cliché et fut un peu déçu. La chose apparaissait assez nettement, mais son visage, pris à contre-jour par rapport à la clarté lunaire et à la lueur émise par l’OVNI, semblait à peine reconnaissable… Il hésita quelques secondes avant de se décider à utiliser le flash pour obtenir un meilleur résultat.
Le visiteur d’outre-espace se sentit perplexe. La créature rampante lui avait envoyé un paquet de nourriture. Il commença à en extraire des ions qui, par un heureux hasard, comblaient certaines de ses lacunes. Cela le mit en confiance et il reprit son festin sans trop se soucier des activités de cet être de petite taille, jusqu’à ce qu’une lumière brutale l’alarme. Des photons traversèrent en une fraction de seconde les champs de force qui le constituaient, sans lui causer aucun dommage. Bien qu’il ne ressentit aucune douleur, son niveau d’inquiétude remonta comme à chaque fois qu’il rencontrait un phénomène inconnu. À nouveau, la question se posa avec acuité. Partir ou rester ?
Si la pierre n’avait provoqué aucun effet, le flash, par contre, accrut visiblement le bouillonnement qui animait l’intérieur de l’extraterrestre. John regarda avec une certaine appréhension les volutes gagner en consistance, et l’intensité des filaments colorés décroître. Cela dura quelques minutes, puis, lentement, l’être reprit son aspect précédent. L’étudiant en sciences s’en approcha un peu plus, négligeant les appels de klaxon frénétiques de Mary-Lou. Encore deux mètres et il pourrait le toucher. C’est alors que l’ovoïde réagit.
L’être sans nom perçut sans grande inquiétude l’avancée de John Silver. Il s’était maintenant plus ou moins habitué à cette créature qui ne semblait pas constituer une menace, bien qu’elle s’avère gênante par son insistance. Mais ses sens en éveil l’avertirent de l’approche d’un péril plus grave. Deux êtres étranges volaient vers lui à grande vitesse. Ils paraissaient massifs, rapides et décidés, ce qui, pour le visiteur de l’espace, ne pouvait signifier qu’une chose : des prédateurs ! Il abandonna sans l’ombre d’un regret son repas, rétracta ses champs électromagnétiques enfoncés dans le sol pour en extraire les éléments nutritifs, et délaissa sa forme aplatie pour se mettre en position de décollage. Celui-ci s’avéra foudroyant.
Sur le moment, John ne comprit pas ce qui lui arrivait. L’être translucide sembla soudain se gonfler, avant de se détacher du sol. Il s’éleva de deux mètres, et s’élança brutalement vers le ciel constellé. Il suivit du regard le disque lumineux qui s’éloignait et aperçut un instant les feux de position des avions de l’USAF qui le prenaient en chasse. Quelques secondes plus tard, leur bang supersonique résonna dans le désert et il tomba à genoux sur le sable.
Le lieutenant Frédéric Walraven n’en crut pas ses yeux lorsque l’OVNI décolla peu avant qu’il arrive à sa hauteur. La soucoupe volante monta à une altitude de deux mille pieds en une fraction de seconde et laissa sur place son appareil qui filait pourtant à Mach 2. L’officier enclencha immédiatement la post combustion et se sentit plaqué sur son siège par l’accélération brutale. L’indicateur de vitesse grimpa jusqu’à Mach 5 en quelques secondes, amenant le pilote au bord de l’évanouissement. Il gagna du terrain et se trouva soudain à portée de tir du vaisseau extraterrestre. Comme le voulaient ses ordres, il lança deux missiles Fox 3. L’objet, comme pris de panique, accentua sa vélocité et monta à la verticale, laissant les fusées sur place, et échappa à sa vue et à la détection de ses instruments. Le pilote communiqua le résultat décevant de son intervention à sa base et reçut l’instruction de rentrer.
John Silver, qui avait suivi le début de la poursuite de l’engin par les chasseurs, se releva, et regarda le sol devant lui. À la lueur de sa torche électrique, aucun changement visible ne marquait l’interaction de l’OVNI avec le sable du désert, mais il eut l’intuition d’une possible modification de sa structure et sa composition. Il toucha le terrain du bout des doigts, et ressentit que celui-ci avait légèrement durci là où l’extraterrestre s’était tenu. Il sortit de sa poche une boîte de bonbons mentholés, se débarrassa de son contenu et récolta du sable en surface. Cela fait, il rebroussa chemin en direction de sa Mustang et de Mary-Lou. Arrivé à une dizaine de mètres, il lui annonça :
— Une rencontre du second type ! Tu te rends compte !
Mary-Lou se tut, l’air renfrogné. Quand il tenta de poursuivre la conversation, il eut droit à une série de reproches formulés sur un ton agressif. Comment avait-il pu la laisser seule, face au danger, dans un moment pareil ? Il avait de plus fait preuve d’un égoïsme abyssal en risquant sa vie sans considération aucune pour leur avenir commun ! Il avait délibérément ignoré ses appels désespérés et répétés ! Pas un instant il n’avait pensé à elle ! Toute son attention s’était concentrée sur ce stupide machin lumineux !
John, sous une pluie de reproches, s’installa silencieusement derrière le volant de la Mustang et quitta le parking. Il découvrit le temps du voyage de retour combien la jeune femme pouvait se montrer agressive, voire même acariâtre, lorsqu’elle se sentait déçue, et cela refroidit notablement l’attirance qu’il éprouvait pour elle. Il laissa passer l’orage et ne répondit pas aux commentaires acrimonieux de Mary-Lou. Il avait compris qu’elle les percevait comme légitimes et qu’aucun argument logique n’affecterait son opinion. Elle déversait encore des reproches tandis qu’il garait la Mustang en face de la maison de ses parents. Il tenta de l’embrasser, en partie pour le goût de ses lèvres, en partie pour interrompre le flot de ses récriminations, mais elle le repoussa avec rage et claqua la portière avant de marcher résolument vers la demeure familiale.
À dater de cette nuit, leurs relations se refroidirent. John n’osa jamais publier son selfie. Ni lui ni Mary-Lou ne parlèrent de leur expérience, mais pas pour les mêmes raisons. L’étudiant se rendit compte un mois plus tard qu’une enquête avait eu lieu, quand un homme d’une quarantaine d’années, tout de noir vêtu, l’aborda dans un café de Denver à l’heure du petit déjeuner et lui posa quelques questions qui démontraient sa connaissance de cette rencontre du second type. Ce visiteur lui demanda de décrire en détail ses observations et prit force notes sur un petit calepin anthracite aux pages blanches quadrillées. À la fin de leur discussion, John l’interrogea :
— Comment m’avez-vous retrouvé ?
— Franchement, lui répondit l’autre avec un sourire froid, ce ne fut pas difficile. Vous aviez éparpillé vos pastilles mentholées à côté du site d’atterrissage de l’OVNI, et les traces de pneus de votre véhicule, ainsi que le GPS de vos téléphones portables nous permirent de vous identifier aisément. Nous savions donc au bout de trois jours qui vous étiez, et que vous vous trouviez sur place au moment de l’évènement. Je ne vous contacte que maintenant parce que nous sommes peu nombreux et franchement débordés ! Je vous saurais gré de m’envoyer, comme convenu, copie de vos photos et l’échantillon de sable collecté par vos soins. Voici ma carte avec mon adresse et courriel.
John se saisit du bristol. Les coordonnées désignaient une boîte numérotée de la poste principale de Denver et l’e-mail consistait en une série de chiffres et lettres apparemment aléatoires suivie des caractères @govus. John hocha la tête et reprit :
— Je suppose que vous contacterez Mary-Lou.
— Je l’ai déjà rencontrée, lui répondit l’autre. Très jolie fille, mais un peu soupe au lait…
— Oui… je m’en suis rendu compte cette nuit-là.
— Et cela a modifié vos relations. N’en soyez pas surpris. J’ai observé ce genre de situations à plusieurs reprises. Les périodes de tension révèlent souvent des côtés dissimulés de nos personnalités.
— Que va-t-il m’arriver ?
— Rien, répondit l’autre en haussant les épaules. Vous continuerez simplement votre existence avec en tête une parcelle de savoir rare en notre monde. Dans votre intérêt bien compris, je vous recommande de ne parler à personne de ce que vous avez vu. Un tel récit risquerait de miner votre crédibilité tant personnelle que professionnelle. Mais je crois que vous vous en êtes déjà rendu compte par vous-même.
— Que savez-vous sur ces créatures ?
— Je ne peux répondre à cette question. Notre entretien est terminé. Pour votre propre bien, bouclez-la définitivement et passez à autre chose.
Il se leva. John, impulsivement, saisit le bras de l’homme en noir et demanda :
— Comment rejoint-on votre organisation ?
— Ne rêvez pas, rétorqua l’autre en se dégageant d’un coup sec. Nous fonctionnons par cooptation. Je prends note de votre intérêt. Un jour, peut-être, nous vous contacterons. Adieu.
John ne revit jamais son interlocuteur mystérieux. Il croisa le mois d’après sur le campus une étudiante en astrophysique qui partageait ses passions et à qui il osa au bout de quelques semaines raconter sa rencontre. Ils se marièrent l’année suivante. Deux ans plus tard, il s’engagea dans l’USGS et y réalisa une carrière qui le satisfit pleinement. Le gouvernement ne le contacta jamais. Mary-Lou épousa un jeune politicien prometteur qui devint sénateur des États-Unis. Elle vécut à Washington DC la vie de réceptions fastueuses dont elle rêvait.
L’être sans nom flottait dans l’espace, à distance respectueuse du globe magnifique aux couleurs bleues, blanches, brunes et vertes. Il percevait vaguement la présence de dizaines de ses congénères apparus en même temps que lui des siècles plus tôt. Il ignorait sa vraie nature, celle d’un œuf pondu par un stelladon, et son destin qui consisterait à en devenir une de ces créatures fantastiques constituées de champs électromagnétiques et de nodules d’éléments super lourds, des êtres immenses qui bondissaient d’une étoile à l’autre en utilisant le processus du saut quantique macroscopique. Le souvenir de sa plongée récente dans l’atmosphère s’effaçait rapidement de sa mémoire rudimentaire. Après quelques minutes, seule demeura une ferme injonction d’éviter ce qu’un humain aurait désigné comme la côte pacifique des USA. Tranquillement, il attendit, absorbé dans la contemplation béate de l’espace infini. Au bout d’un moment indéfini, il ressentit une petite faim.
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