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Rencontre à Barcelone-extrait du journal de sir Sherlock Holmes

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Jak Baron

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Extraits du journal de voyage de Sir Sherlock Holmes.

Note du traducteur :
Au grand regret de tous, le journal de voyage de Sir Sherlock Holmes n'a pu être retrouvé dans son intégralité. En fait, il semblerait qu'un de ses héritiers ait, dans un accès de jalousie paranoïaque, tenté de détruire cet inestimable ouvrage. Un grand nombre de feuillets du journal ont été ainsi arrachés sauvagement puis détruits par le feu. Cependant et miraculeusement cette histoire a été en partie épargnée de cette fureur dévastatrice. Malheureusement, le début de cette narration a été détruit. Je me suis cependant permis de dénommer librement cette aventure "Rencontre à Barcelone" compte tenu des faits. Ce document a été gracieusement prêté par M. Charles Withman conservateur en chef du British Museum où est conservé le précieux journal.

Jak Baron

Barcelone, affaire Steinmann

Samedi 5 juin 1926
Le temps maussade au dehors me rend encore plus maussade. J'enrage de me retrouver en cette latitude et supporter un ciel chagrin, moi qui m'attendais à un soleil éclatant et une bise chaude.

Dimanche 6 juin 1926
Le ciel est plus dégagé et cependant je me sens ombrageux. Il faut le reconnaître ce n'est pas le temps chagrin de Barcelone, cette ville portuaire qui me pèse mais plutôt la peur. Oui, la peur d'affronter Steinmann. Moriarty est un écolier à ses côtés. Steinmann est un criminel beaucoup plus physique, plus intuitif. Plus animal et pour moi encore plus insaisissable, plus imprévisible.
Peut-être est-ce dû à l'âge ? Mais je redoute de me trouver en tête à tête avec cette brute douée de raison.

Lundi 7 juin 1926
Dieu du ciel ! Que je suis vieux ! Je viens de recevoir un carton de ce cher Mycroft. Les Holmes auraient-ils hérité des gènes de Mathusalem ? J'ai donc eu 72 ans hier et pourtant j'ai encore l'impression d'avoir emménagé à Montague Street il y a seulement quelques semaines de là. Soit, puisqu’il faut fêter cette corvée, je vais de ce pas me rendre au café Pelayo, c’est là où l'on rencontre selon ma logeuse l'intelligentsia de Barcelone.

Mardi 8 juin 1926
Que de bruit, que de cris dans ce café Pelayo. Il est vrai que les gens ici ont un tempérament chaud, latin diront-nous. J'y ai rencontré un homme des plus cultivés. Il parle un anglais littéraire teinté d'un curieux accent. Plus tard, je sus qu'il s'agissait de l'accent catalan. Il se dit architecte et affirme avec conviction l'importance de la nourriture à base de légumes. Il parle d'un mode de vie à base d'une nourriture végétarienne plus saine. S'il savait seulement ce que l'on me sert dans la pension où je loge ?
Il a lu la plupart de mes récits publiés par ce cher Watson et il dit en avoir tiré un grand divertissement. Il ne ménage pas son admiration envers mon travail sur la criminalistique. Il a bien dit “criminalistique” et non criminologie comme le font les profanes. J'ai eu du mal à cacher ma gêne face à une telle admiration.
Cela faisait longtemps que je n'avais rencontré un personnage aussi captivant. Pourtant il se trouve aux antipodes de notre bonne culture anglo-saxonne. Je pense retourner un autre soir à ce curieux "café".

Mercredi 9 juin 1926
L'architecte est très attaché à ma personne, sans doute du fait de ma faculté d'écouter en silence les autres sans les interrompre. Une faculté peu pratiquée en ces pays latins (par contre très pratiquée dans l'art de recevoir des témoignages lors d'une enquête policière).
Il parle avec passion de son travail, plus précisément de l'œuvre de sa vie : la "sagrada familia". Une œuvre contemporaine sacrée qui lui "colle à la peau" (l'expression est hardie, mais c'est ainsi qu'il s'est exprimé).
Gillians, un jeune inspecteur de Scotland Yard m'a appelé par téléphone (un moyen bien pratique qui nous aurait évités à Watson et moi-même bien des voyages en train ou en cab ou des câbles hasardeux). Steinmann aurait été vu à Perpignan, il y a deux jours de cela. Il aurait tiré sur deux gendarmes français, l’un des deux aurait été gravement blessé au bras droit. Steinmann s’est alors enfui dans les petites ruelles de la ville. Il demeure introuvable. L'homme est dangereux et agit impulsivement. Je n'aime pas cette affaire. Ce n’est plus de mon âge, et sans Watson à mes côtés..

Mercredi 9 juin 1926
Aujourd’hui, je ne me suis pas rendu au café Pelayo car il m'a semblé avoir aperçu la silhouette de ma cible du moment. Est-ce une illusion créée par mon esprit tourmenté, ou bien l'homme s'est-il aperçu de ma maladroite filature ? L’âge m'a fait perdre acuité et prudence.

Jeudi 10 juin 1926
À l’aide de lunettes de théâtre, j’ai observé l'individu. Il ne s'agit aucunement de mon homme. C'est au portier de la pension, un certain Sergio, qui grâce à quelques pesetas s'est trouvé des talents de conteur, que je dois de connaître l'identité de cet homme. Il me narra ainsi les frasques de ce hollandais amoureux fou de la femme d'un grand banquier de Malaga enfermée (contre son gré ? dans la pension et entourée de deux hommes de main à la solde de son mari apparemment très jaloux et suspicieux. L'amoureux transi guettait alors les allées et venues de sa dulcinée.
En psychanalyse moderne et d’après les travaux d’un certain Sigmund Freud, cette sensation d'être poursuivi par un ou plusieurs individus se dénomme paranoïa. Je semble avoir été victime de cette manie. Dieu.. Où va ma raison ? Demain, je retourne au café Pelayo, je dois revoir mon ami architecte

Vendredi 11 juin 1926
Je suis retourné à ce café Pelayo. Mon architecte s'y trouvait et semblait ravi de me revoir. Il "osa" même me demander un autographe pour lui-même qui regrettait amèrement la fin de la publication de mes récits. "Le Dr Watson, ne vous accompagne-t-il pas ?" me dit-il avec son accent chantant. "Le Dr Watson est décédé il y a quelques années !" lui ai-je dit en me resservant de l'excellent xérès fierté du café. L'homme visiblement embarrassé s'est alors lancé dans des discours visionnaires sur l'architecture opposant le néogothique du français Viollet le Duc à sa propre conception d'une architecture tendue vers l'espace et la religiosité.
Je suis parti plus tôt que d'habitude sans doute ému par le rappel à ma mémoire de mon compagnon disparu avant moi.
L'âge ramolli les êtres et les rendent plus émotifs. L'architecte paru désolé de me voir partir si précipitamment, sans doute se sentait-il culpabilisé par cette allusion maladroite à feu Watson. Il se présenta alors avec mille excuses désolé de ne pas l'avoir fait plus tôt. Il se dit s'appeler Antoni Gaudi i Cornet. Sans doute, ai-je dû en oublier une partie tant les Espagnols sont friands en patronymes à rallonge.

Samedi 12 juin 1926
Je ne sais pourquoi, je me suis rendu au café Pelayo à une heure inhabituelle. Il y avait là mon ami de fraîche date Gaudi plus endimanché que de coutume. À mon regard étonné, il me répondit qu'il aimait à s'habiller correctement lorsqu'il allait se promener vers l'église Saint Philippe Neri. Le simple fait d'approcher cette église lui adoucissait ses terribles douleurs rhumatismales. C'était une sorte de rituel vestimentaire et empreint de religiosité qu'il se plaisait à respecter chaque samedi que Dieu faisait.
J'ai appris par lui que le nom de Catalogne provient de Gothalonia capitale des envahisseurs Wisigoths, cinq siècles avant Jésus Christ. Gaudi ne but qu'un verre et s'excusa de me délaisser si tôt car sa promenade rituelle ne pouvait attendre. Il s'est levé et m'a serré la main avec un sourire lumineux...
J'ai appris vers six heures ce soir sa mort accidentelle. Il a été happé par un tramway en se rendant à son église fétiche. Il était âgé de deux ans de plus que moins.

Dimanche 13 juin 1926
J'ai reçu un câble de Mycroft m'informant de l'arrestation de Steinmann à Berlin. Il avait tenté un vol à main armée dans une banque de la Reinhartstrasse. Il avait tué un agent de police et blessé grièvement un autre. Lui-même avait été gravement blessé et sans doute allait-il succomber. J'étais donc aux antipodes du criminel, cela démontre mon érosion. Je fais les bagages ce soir, et je prends demain le train pour Perpignan. Dans deux jours au plus, je retrouverais mes chères abeilles du Kent. Mais pour l’instant, je vais faire un tour du côté d'une cathédrale inachevée où repose un ami très cher...

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Jak Baron · il y a
Merci d'avoir apprécié ma vision de Barcelone.
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Evadailleurs · il y a
Plus qu'une enquête, une immersion dans une ville et une époque...
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