Renaissances

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Maman de deux filles et grand-mère de deux petites filles, j'aime lire, écrire, jouer du piano, chanter, j'aime l'art et les voyages. J'habite deux régions, la Suisse Romande et la Côte d'Azu  [+]

C'était un samedi, vers la fin de l'automne. J’étais allongée sur l’herbe, mon regard enfoui dans le feuillage aux couleurs chaudes se détachant dans le ciel ombré de nuages gris. J’avais oublié cette sensation de calme et de sérénité. Cela faisait une éternité que je n’étais pas revenue. Le parc me plongeait dans l’atmosphère du Siècle des lumières, le Léman à ses pieds se fondait dans ma contemplation et je soupirai de bien-être.

J’avais eu peur de revenir, l’émotion aurait pu m’emporter dans un passé aux couleurs nostalgiques. Il n’en était rien, l’intensité de l’instant présent était telle que j’avais l’impression d’accueillir mon passé avec bienveillance, de ne rien regretter et des larmes de bonheur glissèrent sur mes joues.
Je pris alors la décision de le revoir.

Son numéro était toujours enregistré dans mon portable. Mon doigt se mit à trembler en écrivant un message court, conforme à sa nature, pas d’explications détaillées, pas de grandes émotions, une simple phrase « Je suis là ».

Ce vieux sentiment d’inquiétude refit alors surface, un mélange de culpabilité de lui avoir écrit et d’angoisse. Mon moment de plénitude sous les arbres fut interrompu, je savais que l’envoi du message me procurerait un sentiment de non-retour, je ne pouvais pas revenir en arrière, mon doigt avait cliqué le bon numéro. Trop tard. L’attente allait certainement être longue.

Je me mis à marcher le long de la rive, essayant de calmer cette impatience qui faisait battre mon cœur. Mon attention tout entière était rivée sur la poche de ma veste, dans laquelle dormait ce petit appareil qui ne voulait pas vibrer et qui devenait l’unique sujet de mes pensées. Je m’étais éloignée depuis des années de cet état de paralysie totale de mon être et de mes sens, pourquoi y revenir ?
Je n’eus pas le temps d’y réfléchir, ma poche se mit à trembler :
« Où es-tu ? J’arrive ! »

Un quart d’heure plus tard, nous étions assis sur le ponton, nos pieds se balançant en rythme au-dessus de l’eau. Nos retrouvailles avaient été singulières, un mélange de joie profonde et une gêne s’insinuant entre-nous. Il était tellement différent, les années l’avaient marqué, mais il dégageait maintenant un charme nouveau. Je me sentais bien, je ne parlais pas. Il prit la parole sans détourner son regard.

« Je vais partir.
• Ah bon ? En vacances ?
• Non, je vais partir définitivement. Seul.
• Je ne te crois pas.
• Si, je m’en vais. »

La surprise était telle que je le forçai à me regarder dans les yeux. Cet homme avait des attaches très fortes dans cette région, il était marié, s’était entouré de sa famille, de ses amis, dirigeait toujours l'entreprise qu'il avait fondée, il était inconcevable qu’il s’en aille en solitaire. Nous nous étions séparés quelques années plus tôt après une relation très intense, pour toutes ces raisons et le respect de ceux que nous aimions. Cela n’avait donc pas de sens. Je me sentais un peu frustrée de ne pas avoir été la raison d’un départ, d’un changement de vie. Je n'avais pas été aussi importante pour lui que je me l'étais imaginé.

J'attendais qu'il s'explique, ne pas le brusquer a toujours été la seule façon de le mettre à l'aise.
" Tout ce que j'ai cru être important depuis toujours, n'était qu’une tromperie. Quel était le sens de ma vie ? La seule certitude est que je vais mourir, comme toi, comme tous les êtres vivants. Mais cette pensée avait été bien enfouie, réduite à une course effrénée de pouvoir, d'argent et de reconnaissance. Maintenant, je sais quand je vais mourir et cette évidence me permet d'aborder ma vie différemment, pleinement. Ma vie a commencé, il y a un mois, lorsque j'ai appris que j'allais mourir. Une date de fin suffit à prendre conscience de cet instant présent que j'ai fui depuis que je suis adulte.

- De quoi parles-tu ? Tu es en pleine forme ! Tu n'as jamais été aussi beau !"

Je bafouillais, mes mains agrippaient le rebord en bois du ponton. Je ne pouvais admettre cette déclaration.

" C'est peut-être parce que je prends mon existence en main que tu me trouves meilleure mine ! Je ne simule plus, je vais bien. Je ne m'ennuie plus.
- T’ennuyer ? Tu as toujours été plein d'idées et de ressources, comment peux-tu dire ça ?
- Je simulais une vie parfaite, j'étais un acteur de ma propre existence. Je vais très bien, mais je suis malade."

Il prit alors ma main crispée dans les siennes, chaudes et douces, et je me laissai aller au chagrin. Ma tête sur son épaule, je restais silencieuse pendant un long moment. Nous regardions le lac qui semblait faire partie de l'éternité.
La nuit qui suivit fut une révélation. Il m’entraîna dans un petit chalet perdu dans les bois et notre amour refit surface avec une intensité que je n'avais jamais éprouvée. Un adieu époustouflant.

Ce moment spécial a scellé ma destinée. De retour chez moi, j'ai quitté mon travail et son atmosphère malsaine de compétition et de hiérarchie, j'ai pris le temps de la réflexion, je me suis occupée de mes enfants, je gagnais un peu d’argent en faisant des petits remplacements. J'ai commencé à écrire, chaque jour, le calme s'emparait de mon esprit au fur et à mesure que je noircissais les pages. La vie prenait un sens, mes émotions étaient profondes et je les laissais m'envahir qu’elles soient agréables ou négatives. Je me laissais guider par mes rencontres, mes amitiés. Je vivais ma vie et j'en inventais d'autres, au gré de mon inspiration.

Je n’avais pas dit adieu à ma vie précédente, je m’entourais toujours des gens que j’avais aimés, de ma famille, mais plus personne ne pouvait me détourner de ma voie. Certains pensaient que j’avais adopté les idées à la mode de changement de vie, de psychologie populaire. Non, j’avais vraiment eu une vision de ma destinée le soir où je l’ai revu. Je n’avais plus jamais eu de ses nouvelles et étonnamment, je n’avais pas cherché à en avoir. Il me plaisait d’avoir une pensée pour lui chaque jour et de garder en moi ce souvenir intense.

Quelque temps plus tard, ma quiétude a été bousculée. Mes enfants, devenus adultes, se sont emparés de mes manuscrits. Je ne sais toujours pas comment ils se sont débrouillés, mais un de mes livres a été édité. Ce moment de joie, je lui ai dédié, à lui, celui qui m’a réveillée, qui m’a appris qui j’étais.

La file s’étend jusqu’au milieu du trottoir, ma main me fait mal après avoir dédicacé tant d’exemplaires, je m’astreins à écrire ce que chaque lecteur m’inspire. Je n’ai pas vraiment le temps de lever la tête mais je sens à l’intonation de la voix de mes interlocuteurs ou de leur désir d’offrir mon livre à une personne aimée, de quelle manière je dois tourner ma phrase.

« Je suis fier de toi, je suis revenu, je vais bien. »

Je n’ai pas eu besoin de lever les yeux, de toute manière, je ne voyais plus rien, des larmes de bonheur les avaient envahis.
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Joëlle Brethes · il y a
Une happy end inattendue mais bienvenue…
D'un malheur réel ou craint peut donc surgir un bien quand on accepte de sortir de l'ornière dans laquelle on patauge depuis trop longtemps…

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Jipaï · il y a
Une rencontre, une révélation et en fin de compte un bonheur tout neuf. Quelle belle chance vous avez !
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Mapie · il y a
Merci beaucoup! «Émilie »est en finale si ça vous dit!!
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Ginette Flora Amouma · il y a
Une remise en question avec le lac en soupente .
Très calme le lac en apparence mais instigateur de bien de pensées profondes.

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Mapie · il y a
Merci beaucoup Ginette!
Je suis en finale pour Emilie, si ça vous dit!

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Albane Charieau · il y a
Un vrai régal, une histoire prenante, bin écrite avec des personnages sobres mais qui ont tant de choses à dire.
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Lisemona · il y a
Espérons qu'il y aura vraiment une file pour des dédicaces bientôt. 😉
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Stéphane Sogsine · il y a
Bien mené et j'ai été touché par les deux personnages. Lui apparaît peu d'ailleurs mais en très peu de traits vous lui avez donné de l'épaisseur et il en est présent d'un bout à l'autre
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Mapie · il y a
merci beaucoup!
Je suis en finale pour Emilie, si cela vous tente....

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Mapie · il y a
Très bien amené, on n'imagine pas le dénouement et bien écrit comme chaque fois. Un plaisir!