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Réincarnation

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Je sais qu’après notre mort nous nous réincarnons.
Ne me demandez pas comment je le sais, je le sais un point c’est tout.
Ne vous fâchez pas, un autre jour je vous l’expliquerai plus en détails mais sachez que je suis passé par ce « labyrinthe » puisque je suis mort le 4 août 1995 à Marseille.
Et je me pose la question : "Suis-je plus heureux, ou plus malheureux, maintenant que je sais ? À présent que je sais que tout ce qui m'entoure, que tout ce qui vit, qui respire, ici ou ailleurs, peut être l'un des miens, l'un de ceux que j'aime ?".
L'un d'eux pourra fort bien être cette plante qui attire mon regard, ce poisson qui s'arrêtera, face à moi, dans l'aquarium, et me fixera intensément, cet oiseau qui, par son appel strident, m'obligera à lever la tête et le suivre du regard dans son vol gracieux, ce banc de bois même, sur lequel je m’asseyais souvent et qui me permettait de me reposer quelques instants, cette abeille qui se posera délicatement sur le dos de ma main et que je n'oserai pas déranger, au risque qu'elle me pique, ou, encore, cette fourmi qui grimpera le long de mon pied et qu'en d'autres circonstances j'aurais écrasé, comme on écrase toujours les insectes, les petites bêtes, et, qu'aujourd'hui, je déposerai sur le sol, au milieu des siens, afin qu'elle continue à œuvrer.
Comment mon regard sur les choses, sur les êtres, pourrait-il, dorénavant, être le même ?
Assis sur un banc, ce même vieux banc fait d'un tronc d'arbre scié en deux sur lequel mes grands-parents, mes parents et plusieurs générations de ma famille ont posées leurs fesses, et sur lequel je l’espère mes enfants les poseront à leur tour, je me disais justement : "Ah! Si ces pierres ou ce banc pouvaient s'exprimer, s'ils pouvaient nous transmettre toutes les pensées qui se sont développées ici depuis des décennies".
Il est des jours comme çà où notre esprit se plaît à vagabonder dans une recherche philosophique totalement imaginaire.
Mes yeux se posent sur la place inoccupée à ma droite, celle qu'avait occupé mon père lors de notre ultime entretien, et il me semblait voir défiler tous mes proches : Bien sûr mon père Alexandre, Nathalie, ma mère, que je n'avais, hélas!, pas connu, mon grand-père Marc, ma grand-mère Agnès et même mon arrière-grand-mère Anna, dont je me souvenais, bien que très jeune à l'époque, avec ses yeux rieurs illuminant un visage vieilli et ridé par une longue vie passée sous le soleil de la côte d'azur, également ma grande tante Linda, mère de mon cousin et très proche Steve, mais aussi de...
Mon attention est soudainement attirée par une sorte d'insecte, sans doute tombé de la branche de l’arbre qui se trouve au-dessus de ma tête, posé là, juste à la place que venaient d'occuper successivement tous mes parents.
Je fais machinalement un geste brusque de la main pour le chasser, mais sans succès. Puis me souvenant de mes réflexions toutes récentes je me garde de l’importuner. En l'examinant mieux je constate qu'il lui manque une patte, celle de derrière, ce qui doit l'empêcher forcément de se déplacer.
Il s'agit probablement d'une mante religieuse, mais elle est couleur paille et non pas verte comme toutes celles que j’avais pu voir jusqu'à ce jour.
Elle semble me fixer avec insistance, ses deux yeux globuleux aux extrémités de sa tête triangulaire.
Je lève instinctivement les yeux vers l'arbre d'où elle vient de choir et qui me surplombe. Sur une large feuille d'un vert très soutenu j’aperçois l'autre, la mante femelle, de couleur vert tendre, sans doute pour mieux tromper son monde, car elle déguste encore la patte de son amant.
Je ne peux réprimer un sourire.
- Ne souris pas, triple idiot. Tu ne vois pas que cette garce, avec qui je venais de faire l'amour, était en train de me dévorer vivant. Je n'ai pu lui échapper qu'en me laissant tomber vers toi. Sauve-moi...
Avec grâce la mante verte se laisse choir à son tour sur le banc, à quelques centimètres de son "Jules" qu'elle parait fixé avec des yeux pleins d’amour et surtout d’un désir incomparable. Elle s'aiguise tranquillement les deux pattes avant qui ressemblent à d'immenses scies.
Je ne peux m'empêcher de penser qu'il s'agit là du modèle très réduit d'un véritable monstre. Quel cauchemar si la mante se mettait à croître jusqu'à devenir plus grande que moi. Il m’est difficile de réprimer un frisson involontaire de terreur.
La mante verte se rapproche insensiblement de son mâle qui, ne pouvant lui échapper, sur une seule patte c’est difficile, continue à me fixer intensément, avec une angoisse non dissimulée.
- Tu vas te décider à faire quelque chose...Tu ne vois pas qu'elle va me "bouffer" tout cru ?
Je prends soudain conscience d’assister involontairement à un véritable drame de la nature et que, si je n’intervenais pas, l'horrible allait se produire devant moi.
La mante avance, j’avance ma main.
- Ah ! Enfin, une décision intelligente. Écrase cette cannibale d'une taloche et fais vite car, crois-moi, ce n'est pas agréable, même pour un insecte insignifiant comme moi, de se faire croquer lentement, très lentement, par la compagne qu'il a choisi d'honorer. Le châtiment est trop dur pour un si bref instant d'extase.
Après tout de quoi je me mêle. Laissons faire la nature. Cela se produit ainsi depuis la nuit des temps. De quel droit devrais-je interrompre un processus irrémédiable ? Et puis, si je sauve cet handicapé qu'est-ce qu'il deviendra, hein ? Bon je veux bien ne pas intervenir afin de ne pas contrecarrer la dure loi du livre de la vie, mais je ne veux pas assister à ce supplice.
Je me lève, jette un dernier regard vers le pauvre séducteur déjà diminué d'un côté et presque recouvert par l'immense femelle dévoreuse, comme dans une sorte d'accouplement sadique. Je m'éloigne doucement, comme à regret, avec l'impression d'être passé à côté de quelque chose d'important.
Et puis, bien que cela se passe d’une façon moins cruelle, pas toujours hélas ! Les femmes ne prennent-elles pas un plaisir sadique à nous croquer, à nous asservir, à nous moduler à l’image qu’elles souhaiteraient que nous devenions pour les satisfaire pleinement.
Dès l’instant où elle rencontre le partenaire qu’elle imagine lui appartenir, la femme n’a de cesse de le façonner, de le reconstruire. L’homme, lui, souhaiterait que la femme qu’il vient de découvrir reste surtout telle qu’elle est. Hélas ! Elle ne tarde pas à évoluer, même les blondes, et pas toujours dans le bon sens.
- Eh bien voilà ! Il n'a rien compris ce bougre de crétin. Au lieu de se lancer dans des réflexions misogynes et qui ne changeront pas le monde, il m'abandonne entre les pattes scieuses de cette "bouffeuse" de mâle. Bah ! Après tout revenir sur terre sous cette apparence n'est pas une fin en soi, surtout dans l'état où je me trouve. Qu'elle termine de me croquer rapidement et qu'on n'en parle plus. Ça me permettra de me retrouver dans mon labyrinthe infernal et, avec un peu plus de chance, revenir sous une autre identité, même mante femelle tant qu'à faire.
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