Regrets éternels

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Fabien ajusta une dernière fois la chaise d’un geste fébrile. Il inaugurait son premier entretien d’évaluation depuis sa nomination comme Responsable de secteur dans une multinationale du nettoyage.
-Bonjour Christine !
Un peu plus grande que lui, des cheveux noirs mi-courts, des yeux amandes, un sourire large et franc, le corsage légèrement échancré comme seules les femmes savent, telle se présentait Christine, en charge des devis.
L’instant présent semblait inexorablement absorbé par cette belle nature simple et puissante. Ses réponses spontanées recouvraient les questions préparées ; son rire tonique les ensevelissait ; sa silhouette empreinte de la beauté injuste qui frappe parfois les gens de peu renversait toutes les légitimités.
-Entrez Marie !
Élevant seule ses quatre enfants, petite, une queue de cheval anachronique, des traits lissés, des épaules massives tombant sur des bras comme d’immenses nageoires, terminés par des mains en forme de battoir, Marie prit place.
Affectée au nettoyage d’un bloc sanitaire dans une résidence de plein air, elle gommait discrètement les reliefs de digestions aléatoires, de mictions imprécises, de menstrues négligées par des femmes désespérément fécondes, de semences égarées par des adolescents en quête d’une maturité rétive, de pilosités dégradées et abandonnées, dans une atmosphère solidifiée en un mélange brutal d’odeurs naturelles et artificielles.
Tout imprégnée de la dureté de la vie, elle orientait naturellement l’entretien vers l’essentiel, anéantissant toutes les stratégies, les gadgets dérisoires comme cette « serpillière d’or » reçue l’année dernière, pour ne laisser en place que l’existence nue, dans l’attente d’une sagesse libératrice. Ses souffrances sans plainte, ses désirs sans jalousie, son dévouement sans contrepartie, discréditaient toutes les notations et autres chartes d’éthique à respecter.
-Marc !!
Chef d’équipe, petit, joufflu, arborant de grosses lunettes fluorescentes, il n’avait pas du tout la tête de l’emploi. Mais qui le rencontrait passait du rire aux larmes en le quittant. Avec lui, les soucis s’alanguissaient, les enthousiasmes s’enivraient. Dans son bureau, les tableaux de services swinguaient, les notes de service s’enluminaient, les remarques et les encouragements caressaient tout autant, et toujours cette douce sérénité qui élevait ou relevait.
La succession des entretiens procurait à Fabien une impression de plénitude et de rayonnement en continuelle expansion, comme s’il se nourrissait des qualités de ses interlocuteurs. Il découvrait que les consciences s’ouvraient à lui comme un jeu lorsqu’on en connaît toutes les combinaisons. Semblait s’offrir à lui le pouvoir de les influencer et les imprégner de telle manière que chacun puisse reconnaître l’autre comme lui-même, et transformer toutes les tensions en un irrépressible sentiment de solidarité et de fraternité. Mais faute d’expérience, tout cela était-il bien réel ?
Le soir même, se tint une réunion de synthèse avec la Direction. Plutôt que de décliner servilement le crédo des gestionnaires, il choisit simplement de faire partager les suppléments d’âme transmis par ses subordonnés. Ses collègues, étonnés dans un premier temps, sournoisement ravis dans un second, cachaient maladroitement leur satisfaction de le voir s’égarer. Mais il n’en fut rien. En contrepoint de tous les sempiternels problèmes de gestion régulièrement évoqués, il sut montrer une communauté dynamique, joyeuse, enrichissante, efficace, à base d’envies et de désirs sans cesse renouvelés, tellement plus forts que toutes les motivations classiques fatiguées par trop de sollicitations. Saisi, comme aveuglé par une lumière violente, chacun se laissa couler dans cette inaccessible évidence.
Sur le compte-rendu de réunion, on put lire que Fabien était nommé délégué auprès du syndicat professionnel.
Á quelques jours de là, se tenait à Bruxelles une réunion visant à élaborer une directive relative aux activités non délocalisables. Le nettoyage en faisant partie, il fut naturellement invité.
Le jour venu, chacun s’installa dans une impressionnante salle ornée de bois précieux, de velours profonds, et équipée de micros et caméras dernier cri. Bizarrement, bien que néophyte dans cet aréopage de commissaires et d’experts en tous genres, il se sentait serein, et toujours cette plénitude qui continuait à l’envahir.
Lorsqu’on lui passa la parole, le silence se fit avant même qu’il n’ait prononcé le moindre mot. Au fur et à mesure de son intervention, les yeux se fixaient, les souffles se raccourcissaient, les cœurs résonnaient dans les poitrines. Tous ces gens brillants, ambitieux, rusés, impitoyables, découvraient soudain une dimension humaine inconnue jusqu’alors. Habitués à gérer et manipuler les autres, ils n’ignoraient pas que les hiérarchies ne servent que les esprits qui se veulent libérés des contraintes, au plus près des dieux ; les objectifs affichés, les résultats obtenus n’étant que des voies sacrées y menant. Au-delà des considérations techniques et partisanes, ils ne voyaient plus que ce royaume qu’il sut si bien leur montrer, et où ne règnerait qu’une seule conscience partagée par tous, car même les puissants aspirent à moins de tension avec l’univers implacable.
Le lendemain matin, une chaîne de télévision d’informations en continu diffusa les débats. D’ordinaire, l’audience de ce type d’émission est assez confidentielle, mais tous ceux qui l’avaient vue téléphonèrent pour en demander une rediffusion. Le bouche à oreille aidant, tous les journaux télévisés de la mi-journée en reprirent de larges extraits ; le soir ce fut au tour des chaînes étrangères d’en faire autant. En quelques heures, les propos de Fabien passèrent en boucle sur toutes les télévisions du monde. De Times Square à Shibuya, en passant par l’écran plat le plus crasseux dans le plus minable des motels, les gens s’agglutinaient pour écouter cette parole improbable. Son charisme transformait les foules en nuées de fidèles et d’apôtres. La solution à tous les problèmes était là, évidente ; il suffisait de suivre cet homme. Son influence unissait les consciences et solidarisait les destinées ; un concentré de pouvoir comme une essence pure, qui subjuguait.
D’aucuns pensaient qu’il s’agissait de l’aboutissement de la pensée rationnelle ; comme si à force d’analyses et d’intégrations constamment développées et renouvelées, le triomphe de la raison était advenu. Mais il s’agissait de tout autre chose ; il avait acquis le graal philosophique qui consiste à connaître l’effet avant la cause, à inverser les lois de la raison, et il cristallisait dans son être toutes les émotions qui pétrissent l’humain en permanence depuis toujours, en un diamant pur, éblouissant, que l’on pourrait appeler le ‘Fabien’ pour enrichir la légende. Il possédait ainsi la clé de tous les esprits.
Les dirigeants voyaient leur vocation politique anéantie d’un seul coup, sans prémisse ni défense possible. Les experts se perdaient en conjectures. Tous les lieux de culte se remplissaient pour célébrer la venue d’un nouveau messie enfin fédérateur.
L’expérience de cette dévotion générale et subite, la rapidité des événements, avaient sidéré le monde entier et suspendu toutes les activités. Dans l’urgence, l’ONU organisa une visioconférence à laquelle participèrent tous les chefs d’états. Comme annoncé par certaines élites, l’histoire semblait s’arrêter pour de bon. Devant ce vide vertigineux, ils s’en remirent à Fabien qui seul pouvait maîtriser la situation. Un scénario de science-fiction s’installait où une pensée nouvelle, imprévisible et hors d’atteinte même des esprits les plus brillants, s’imposait.
Nullement habité par quelque ambition que ce soit, ni impressionné par la vitesse et l’ampleur des événements, Fabien se rendit dans le studio de télévision le plus proche, récemment mis en conformité aux dernières normes techniques, pour faire une déclaration.
Dès les premiers mots, chacun ressentit une immense frustration.
Son discours avait perdu toute son évidence, toute sa magie ; il ne suscitait plus l’envie ni l’adhésion. Totalement isolé des influences extérieures qui l’avaient ainsi façonné et de la chaleur des sensibilités fécondes de son espèce qui l’entretenait, il retrouvait la banalité de notre fragile et incertaine condition. Tout ce supplément d’humanité qui l’avait si extraordinairement singularisé se retournait contre lui, faute de renouvellement.
Sans pouvoir l’expliquer, mais comprenant instantanément la situation, ordre fut donné d’isoler le studio et de l’enfermer.
Passant de l’adoration la plus exaltée au dépit le plus profond, de toutes les gorges de la planète s’éleva une immense clameur pour exprimer avec violence la plus grande des déceptions.
-Rien qu’un pourri de plus, pouvait-on entendre de la bouche des plus aimables.
On se garda bien d’en finir avec lui. Cet alchimiste des temps modernes avait révélé une possibilité exceptionnelle et unique qu’il fallait à tout prix retrouver et préserver ; la pierre philosophale du pouvoir suprême.
Mais, petit à petit, chacun pu le voir comme frappé d’un vieillissement prématuré et fulgurant ; ses traits se creusaient, sa peau s’asséchait et son regard se perdait inexorablement. De l’autre côté de la vitre, les regards effarés assistaient à ce spectacle poignant ne sachant que faire. Partout, la réprobation cessa et les visages se chargèrent de compassion ; seules les passions les plus vives offrent de tels retournements. De tergiversations en atermoiements, les Responsables assistaient impuissants à son agonie, et il rendit l’âme au bout de quelques heures.
Un immense silence retentit.
Le rêve passé, se confirmait l’inanité de la croyance en un bonheur à la fois possible et inaccessible.
Á perte incommensurable, funérailles inoubliables.
La cérémonie fut programmée une semaine plus tard à Notre-Dame de Paris, et ce délai ne fut pas de trop. Les demandes d’accréditation submergèrent le protocole. Le parvis et alentours furent investis, et il fallut l’intervention de l’armée pour que la télévision puisse déployer ses moyens. Les esprits et les talents les plus grands furent sollicités ainsi que toutes les religions dans un œcuménisme rare et probablement unique. Les nouvelles aux frontières faisaient craindre le pire. De tous les continents affluaient des centaines de millions de pèlerins ; puissants et misérables, croyants et athées, grandes et petites âmes. Du nord au sud, de l’est à l’ouest, le pays n’était plus qu’un gigantesque embouteillage ; les problèmes d’intendance monstrueux.
Le soir venu, les faisceaux flamboyants des lasers firent surgir la cathédrale des eaux, comme un volcan au milieu de l’océan. Des hologrammes coiffèrent les tours orphelines de leur flèche engloutie par les vicissitudes de l’histoire. Dans le cliquetis des outils et des chariots, des bâtisseurs anonymes et inconnus surgirent de la pierre dans une démarche lente et industrieuse. Les gargouilles et les chimères répandaient sur eux leurs ombres inquiétantes et mystérieuses. Les portraits des plus grands savants et artistes se posèrent et glissèrent tout le tour du bâtiment pour rappeler les étapes de notre longue marche. Le génie de l’humanité semblait se hisser des culées d’arcs-boutants au sommet de la flèche pour crier au ciel sa foi et ses croyances, et maudire la contrainte silencieuse de la pierre dure et immobile.
A l’intérieur, les colonnes fasciculées tournaient sur leur base pendant que les paysages du monde défilaient sur les murs gris en se reflétant dans les vitraux aveuglés par la nuit. Les peuples multicolores voyageaient sous les croisées d’ogives dans un fabuleux relief gothique. Plus bas, la vierge inclinait son doux regard protecteur sur un christ tourmenté et globuleux. Les costumes d’apparat transformaient la nef en un étincelant patchwork de brocards et de vermeil, et les titres de tous ordres rutilaient sur les poitrines rebondies. Le grand cercueil blanc renfermant le corps cryogénisé de Fabien scintillait sous les projecteurs, comme un signe de la modernité à l’obscurité moyenâgeuse et fervente symbolisée par ce lieu. Le chagrin était réel, mais plus encore la conscience contrariée et désespérée d’un moment d’éternité manqué. Aucun hommage ne pouvait rendre compte d’un tel événement à une humanité aussi cosmopolite et désemparée. Aussi, des musiques du monde résonnèrent dans les travées pour rassembler toutes les émotions en une émouvante pensée universelle. Le bourdon ponctua cette cérémonie en égrenant lentement ses sonorités lugubres.
De l’endroit où il se trouvait, chacun pouvait suivre la cérémonie sur l’écran de son portable. L’immobilité et la communion de cette multitude semblait donner une âme à la terre.
Soudain, venue d’on ne sait où, Marie s’avança, lente et empruntée, pour déposer sur le cercueil une petite plaque de marbre gris gravée qui avait eu raison de ses maigres économies. Une réprobation contenue et une ignorance distinguée saluèrent sa démarche incomprise, car personne ne pouvait envisager qu’elle ait pu contribuer à cette aventure.
Le réalisateur proposa un plan fixe de la scène, et chacun put lire, en soupirant profondément: « Regrets éternels ».
Un léger souffle chaud caressa tout le pays.
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