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Kaimeng

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[ANNONCE PUBLICITAIRE]
Vous en avez assez d’être seul(e) ?
Vous ne voulez pas avoir un énième rencard avec votre télé ?
Alors n’attendez plus et téléchargez REEGARDS, la nouvelle application de rencontres révolutionnaire. Naviguez au milieu de dizaines de photos de prétendant(e)s et envoyer un REEGARD à celui ou celle qui vous plaît. Si vous en recevez un en retour, alors l’application se chargera d’analyser vos goûts respectifs et vous conseillera le meilleur endroit pour vous rencontrer.
Rejoignez-vite la communauté de millions d’utilisateurs qui ont choisi de faire confiance à REEGARDS.

- "Mon but est de vaincre tous les UN, pour qu’il n’y ait plus que des DEUX" : Philippe Lerardière, PDG et fondateur de REEGARDS S.A.
[FIN DE L’ANNONCE PUBLICITAIRE]



S’il avait su un jour qu’il rencontrerait une fille aussi géniale, il aurait passé ces dernières années dans un état de perpétuelle impatience.
Des années qu’il n’avait pas eu de rendez-vous. Des années qu’il n’avait pas connu de petite étincelle venue illuminer sa vie. Et même avant cela, il n’avait jamais connu de réelle expérience amoureuse, il n’était tout simplement pas fait pour les relations. Étant traducteur à domicile, ses interactions sociales avaient toujours été rares, surtout avec le sexe opposé.
Alors lorsqu’il a entendu parler de cette nouvelle application de rencontre, après de brèves hésitations, il a sauté le pas et l’a téléchargée.
Bravant sa timidité maladive, il a navigué au milieu de ces visages d’inconnues, envoyant des REEGARDS à tout va, espérant une réponse. Mais durant un certain temps, ses bouteilles à la mer sont revenues vides.
Jusqu’à ce fameux jour où elle lui a répondu. ELLE.
L’application lui a envoyé l’adresse où il pourrait la rencontrer, et il s’y est rendu accompagné d’une boule d’appréhension dans le ventre. Un premier rendez-vous est toujours stressant. Il est arrivé le premier, a attendu en sirotant un café, tentant de se calmer.
Jusqu’à ce qu’elle arrive enfin.
Thomas a rencontré Émilie.
Ils se sont vus, ils se sont plus. Le courant est passé entre eux, sans qu’il réalise. Drôle, belle, de nombreux points communs avec lui... L’homme anciennement échoué dans sa solitude s’est mis à vivre le cliché de l’histoire parfaite.



Il est en train de se rendre à son sixième rendez-vous. Toujours dans le même café, celui où ils se sont rencontrés la première fois. Ils aiment tous les deux se blottir dans les bras chauds de la routine.
Il attend patiemment à la table, sirotant un énième café lorsqu’enfin il la voit franchir la porte, tandis que dehors le soleil décline progressivement.
– Bonjour Émilie.
– Bonjour Thomas.
Elle s’assoit tranquillement.
– Tu m’as tellement manqué. J’ai passé la journée entière sur un projet de traduction extrêmement important, malheureusement ton image n’arrêtait pas d’apparaître dans mon esprit, alors j’ai truffé mon travail de ton prénom. J’ai perdu un temps considérable à tout corriger.
– Je suis désolée de te causer autant de soucis.
Son sourire indique tout le contraire.
Ils discutent un peu, en buvant un café, puis ils sortent pour se promener dans Paris. Il fait sombre, la nuit est tombée, alors ils se laissent guider par les lampes urbaines.
Ils s’arrêtent sur un pont au-dessus de la Seine. Autour d’eux, il n’y a personne.
– Je ne pourrais pas vivre dans un monde où tu n’existes pas, dit Thomas. La ville n’a jamais été aussi magnifique que lorsque je suis avec toi. Tu es tout ce dont j’ai toujours rêvé. Tu es comme le plus merveilleux des romans : j’aime ta forme et ton fond.
Il lui prend la main. Ils se regardent, intensément.
C’est à ce moment-là que Thomas remarque une voiture un peu plus loin. Les ombres à l’intérieur de celle-ci lui donnent l’impression qu’il y a deux hommes en train de les épier. Alors la peur l’envahit.
– Tu as vu cette voiture ?
– Quelle voiture ?
– Là-bas, il y a deux hommes à l’intérieur, j’ai l’impression qu’ils nous regardent. Il faut qu’on s’en aille.
– Mais non, je suis sûre que tu te fais du souci pour rien. Je sais que nous sommes beaux ensemble, mais pourquoi des gens perdraient leur temps à nous espionner ?
Ils se mettent tout de même en route. Avec horreur, Thomas remarque que la voiture démarre également.
Tirant Émilie par la main, il se met à courir. Il bifurque à droite, dans une petite rue. Sans réfléchir, il s’enfonce dans un dédalle de rues, pendant ce qui lui paraît être une éternité.
Lorsqu’il s’arrête enfin après quelques minutes, la voiture n’est plus là.
– Tu vois, dit Émilie, tu t’es inquiété pour rien.
Thomas acquiesce sans mot dire, mais au fond de lui il est assailli par le doute.



Cette même voiture se trouve à quelques centaines de mètres de là. Les deux hommes, voyant qu’ils avaient été repérés, ont préféré rebrousser chemin. Ce qui est sans importance car ils ont toutes les informations qui leur sont nécessaires. Le passager prend son téléphone et compose un numéro.
– Ici David, le projet se déroule comme prévu. C’était le sixième rendez-vous ce soir. Je pense que nous tenons le bon cette fois.
Il écoute ensuite ce que la personne au bout du fil lui dit avant de raccrocher.
– La prochaine phase du projet est activée, dit-il au conducteur.
Les deux hommes affichent alors une mine grave.


[LE LENDEMAIN MATIN]

L’inspecteur Ludovic Duroy est encore au lit lorsque son téléphone sonne. Il décroche et reconnaît immédiatement la voix du commissaire Marchand.
– Dépêchez-vous de rappliquer, nous en avons un autre.
– Un autre quoi ?
– Ne jouez pas l’imbécile. Sortez de votre pageot, virez la fille avec qui vous êtes, et ramenez-vous ici tout de suite.
– Je ne suis avec aucune..., commence Ludovic avant de tourner la tête et de voir une forme dépasser de la couette à côté de lui. Très bien, j’arrive tout de suite.
Il raccroche, puis creuse sa mémoire afin de se rappeler le prénom de l’inconnue, mais celui-ci est perdu au milieu de dizaines de prénoms de filles avec qui il a déjà passé la nuit. Alors il renonce.
– Il faut que tu partes, je dois aller bosser, dit-il à l’inconnue en lui tapotant la tête.
Ludovic Duroy est comme beaucoup d’hommes : romantique le soir, malpoli le matin. L’inconnue écarquille les yeux, visiblement mécontente d’être réveillée de cette manière
– Quelle heure est-il ?, demande-t’elle avec la voix encore ensommeillée.
– Peu importe l’heure qu’il est, je te dis que je dois aller au boulot. Alors tu as cinq minutes pour te casser.
En raison de l’attitude de l’inspecteur, elle se dépêche, pressée de quitter ce goujat, ce qui explique qu’il ne lui faut que trois minutes avant de claquer la porte de l’appartement. Laissant l’inspecteur seul avec sa gueule de bois. Il a encore beaucoup bu la veille et ne se rappelle plus trop de ce qu’il s’est passé. Mais il se rassure en se disant que sa conquête était plutôt bien foutue.
Il se prépare en vitesse puis quitte à son tour son appartement.
Dans l’ascenseur qui le mène au troisième étage de la Criminelle, il repense aux mots de l’inspecteur.
Ils en ont un autre...
Il sait évidemment à quoi cela fait référence.
Depuis plusieurs semaines, une série de meurtres a lieu dans Paris, et pour l’instant les pistes sont rares. Les enquêteurs piétinent, ne trouvant comme lien entre les victimes que leur mort étrange.
Toutes les victimes ont été trouvées avec le cerveau grillé. Pas exactement grillé, évidemment, mais dans un était proche de celui-là, selon les mots du légiste.
Il arrive enfin, entre dans la cellule de crise prévue pour ce dossier hors du commun, où il est immédiatement accueilli par trois mines graves.



– Vous voilà enfin, dit le commissaire Marchand.
En plus du commissaire, se trouvent sa coéquipière Laetitia Chevalier et son collègue Martin Birolo.
– T’as des petits yeux, dit Laetitia.
Elle désapprouve totalement le style de vie de l’inspecteur et lui fait souvent savoir. Celui-ci, lui répond, avec un air malicieux :
– L’état actuel de mes mirettes n’est pas consubstantiel avec mes capacités de travail, je...
– Qu’un ivrogne parle de manière alambiquée ne m’étonne pas, l’interrompt le commissaire, mais mettons-nous tout de suite au boulot.
– Quelles informations avons-nous à propos la nouvelle victime ?
Laetitia tend le rapport à Ludovic.
– Mathieu Germain, vingt-huit ans, informaticien, retrouvé mort il y a une semaine. Le légiste a fait le rapport avec notre affaire quand il l’a autopsié. Ce qui fait de lui notre sixième victime.
– Mais je crois que nous avons enfin un lien, dit Martin Birolo, avant de faire une pause.
– Arrête de faire du faux suspens et crache le morceau, lui répond Ludovic, visiblement agacé.
– Et bah ! Tu t’es levé de mauvais poil ce matin ! Elle n’était pas bonne celle de cette nuit ?
– Arrête tes conneries, et dis-moi ce que tu as trouvé.
– Très bien... Alors, écoute-bien, quand on regarde les professions des six victimes que nous avons trouvés : mathématicien, analyste de données, jardinier, garagiste, peintre, et maintenant informaticien. Tu ne remarques rien ?
– À part que ce sont six métiers sûrement gonflants, rien. Qu’est-ce que je suis censé remarquer ?
– Eh bien, ce sont des métiers plutôt solitaires. Je pense que ce n’est pas une coïncidence. J’avais déjà des doutes auparavant, mais la dernière victime le confirme.
L’inspecteur hoche la tête en réfléchissant, tentant aussi de vaincre les douleurs qui lui strient la tête depuis le début de la journée.
– Alors le tueur cible des victimes solitaires. Pourtant, il ne cache pas les corps ni ne tente de rester discret. Cela indique qu’il ne veut pas être dérangé avant les meurtres.
– C’est ce que nous pensons aussi, répond Laetitia. Nous avons trouvé plus. Les enquêteurs qui étaient sur les lieux ont interrogé la voisine de la dernière victime. Elle a déclaré que très récemment, il paraissait plus heureux qu’avant. Lorsqu’elle lui a demandé ce qui le mettait dans cet état, il a répondu qu’il venait d’avoir un rendez-vous très réussi avec une jeune femme, une certaine Émilie. Il venait de la rencontrer sur REEGARDS.
L’inspecteur hoche à nouveau la tête, tandis que Laetitia continue de déballer les informations en sa possession.
–... alors nous avons vérifié et effectivement, ils avaient tous sans exception un compte sur REEGARDS. Nous avons creusé et...
À ce moment, l’inspecteur sort de sa torpeur.
– Et alors ? Ce n’est pas un lien ça ! Moi aussi j’en ai un, tout le monde en a un !
Il tourne la tête et voit qu’il ne reçoit aucun soutien de la part des autres dans la pièce.
– Bon, il n’y a que moi ici, mais je sais qu’il y a des millions d’utilisateurs.
– Oui, mais est-ce des millions d’utilisateurs ont parlé à une certaine Émilie sur l’application quelques jours avant leur mort ? Parce que c’est le cas pour toutes les victimes.
L’inspecteur ne trouve rien à redire.
– Je veux que vous alliez interroger Philippe Lerardière, le PDG de l’entreprise, aujourd’hui, pour voir ce qu’il peut vous dire, dit le commissaire, qui était resté silencieux jusque-là.
Ludovic et Laetitia se tournent l’un vers l’autre et approuvent du regard.


[LE MÊME MATIN, À PEU PRÈS AU MÊME MOMENT]

Thomas sort progressivement du sommeil, tout en se rendant compte qu’il est seul dans son lit. Il se rappelle pourtant très clairement être rentré avec Émilie la veille au soir, après sa petite frayeur. Moment très marquant pour lui car c’était la première fois qu’ils passaient la nuit ensemble. Même s’ils n’avaient rien fait, si ce n’est dormir l’un à côté de l’autre.
Car la dernière fois qu’il avait partagé le lit avec une femme auparavant remontait à très loin, et cette pensée assombrit son humeur pourtant si bonne ce matin. Alors il balaye tout de sa mémoire et se dit qu’il devrait envoyer un message à Émilie pour lui demander où elle est. Il s’apprête à démarrer l’application REEGARDS sur son téléphone lorsqu’il entend du bruit à sa porte.
Il se lève doucement, s’approche mais il n’est qu’à mi-chemin lorsque la porte vole en éclat et que deux hommes cagoulés s’engouffrent chez lui.
Il a à peine le temps de se retourner pour tenter de courir et de se mettre à l’abri que les deux hommes lui sautent dessus.
Il tombe à terre, le souffle coupé. Il se demande ce qui se passe.
Sans un mot, les deux hommes le bâillonnent, mettant fin à ses cris. Puis l’un des deux sort une seringue de sa poche. Thomas sent l’aiguille dans son bras, puis un liquide en sortir, avant que du noir vienne progressivement envahir ses yeux.
Avant de sombrer dans l’inconscience, sans comprendre ce qui lui arrive.


[UN PEU PLUS TARD, LA MÊME JOURNÉE]

Ludovic et Laetitia sortent de l’immeuble où se trouve le siège social de REEGARDS, plus perplexes qu’ils ne l’étaient en y entrant. Ils sont perplexes à cause de l’entretien qu’ils viennent d’avoir avec Philippe Lerardière, PDG de la compagnie.
Ils restent silencieux avant de monter dans la voiture.
– Qu’est-ce que tu en penses ?, demande Laetitia.
– Je suis certain qu’il cache quelque chose. Tu as vu ses yeux quand tu as parlé de cette Émilie?
– Même en gueule de bois tu remarques ce genre de détails ? Tu m’impressionnes.
– Un regard est parfois plus criant qu’un aveu.
– Poète, maintenant ? Garde tes bons mots pour ta victime de ce soir.
– Victime ?
– T’es qu’un salaud Ludovic, tu le sais.
– Je le sais. Et le salaud que je suis n’a pas cru les bobards de Philippe Lerardière lorsqu’il nous a dit qu’il n’y avait aucun moyen de remonter jusqu’à cette Émilie.
– Moi non plus.
– Nous devons essayer de notre côté.
À ce moment-là, Ludovic démarre la voiture et se met en route, sans savoir que vingt-deux étages au-dessus d’eux, ce même Philippe Lerardière les observe depuis la grande fenêtre de son bureau. Le regard mauvais, il parle au téléphone.
– Vous êtes un incapable... Je ne veux pas le savoir... Bien sûr qu’ils se doutent de quelque chose... Vous n’avez pas été assez prudent... C’est vous le scientifique, à vous de me le dire... Alors il faut se dépêcher de mettre la dernière étape à exécution avant que ces foutus enquêteurs viennent tout gâcher... Thomas est en notre possession, à vous de faire votre part... Ne faites pas d’erreur cette fois...



Après avoir passé le reste de la journée à éplucher des dossiers, Ludovic Duroy et Laetitia Chevalier s’apprêtent à rentrer chez eux lorsque l’inspecteur Birolo arrive vers eux, le regard excité.
– Nous venons de recevoir un appel. Apparemment, des agents ont été appelés pour un enlèvement ce matin dans le quatrième arrondissement. La victime s’appelle Thomas, il est traducteur à domicile.
– Nous ne nous occupons pas des enlèvements nous, répond Ludovic, surpris.
– C’est remonté vers nous parce qu’il utilisait REEGARDS comme les autres, et en épluchant ses ordinateurs, les collègues ont remarqué qu’il conversait dernièrement avec une certaine Émilie.
– Mais ce n’est pas normal, reprend Laetitia. C’est la première fois que nous avons à faire à un enlèvement.
Les trois inspecteurs se regardent, comprenant qu’ils sont très loin de pouvoir rentrer chez eux.


[À PEU PRÈS EN MÊME TEMPS]

Une nouvelle fois aujourd’hui, Thomas se réveille. Cette fois-ci dans un lieu totalement inconnu.
Il reprend conscience progressivement, l’esprit brumeux à cause de la drogue qu’un des deux hommes lui a inoculée.
Il lui faut quelque secondes avant de discerner les murs de la pièce où il est enfermé. Tout est blanc. Il remarque les différentes tables sur lesquelles se trouvent des microscopes, des ordinateurs, des tubes à essai etc. Il se rend alors compte qu’il est dans une sorte de laboratoire.
Il voit Émilie à côté de lui. Tout comme lui, elle est attachée et bâillonnée. Ils tentent de communiquer mais les bâillons leur empêchent de parler, alors ils se regardent, Thomas veut la rassurer mais ne peut rien faire, à part pousser quelques grognements inintelligibles.
À part eu-deux, trois autres personnes sont dans la pièce. L’un est habillé en blouse blanche et semble travailler sur des échantillons, probablement un scientifique. Les deux autres hommes sont armés et surveillent le scientifique. Même s’il n’a aucun moyen d’être sûr, Thomas est persuadé que ces deux hommes sont les hommes de la voiture qui l’espionnaient la veille au soir, ainsi que les deux qui ont fait irruption chez lui le matin-même.
Il ne comprend pas pourquoi il est là, mais il devine qu’il est pris dans une histoire qui le dépasse totalement. C’est alors que pour la première fois il entend le scientifique parler.
– Enfin ! J’ai enfin la formule parfaite. Appelez-vite M. Lerardière, nous avons réussi.
Ce que fait l’un des deux hommes.



– J’ai quelque chose, s’écrit Martin Birolo. J’ai une adresse pour cette Émilie.
– Comment as-tu fait ?, demande l’inspecteur Duroy.
– Proxy, réseau, adresse IP... Tu veux que je te fasse la totale ?
– Non, mais depuis quand es-tu expert en informatique toi ?
– Pourquoi ça te surprend ? On n’est pas dans un film, y’a pas que les asiatiques qui savent se servir d’un clavier. Tu devrais passer plus de temps avec tes collègues et moins avec tes bouteilles, tu apprendrais beaucoup de choses.
– Je t’emmerde.
Laetitia qui est juste à côté lève la tête.
– Ce n’est pas un peu facile tout ça ? On rame pendant des semaines, et d’un coup on a l’adresse de la coupable ? C’est louche.
– Proxy, Laetitia ! Putain de proxy, y’a pas d’erreur possible, répond Martin, visiblement blessé.
– Je suis d’accord avec elle, dit Duroy, elle ne dit pas que tu t’es trompé d’adresse. Elle dit que tu n’aurais pas dû la trouver si facilement. En plus, nous sommes certains que nous avons à faire à un peu plus qu’une tueuse qui utilise une application pour trouver ses victimes. Nous sommes sûrs que Philippe Lerardière est derrière tout ça.
– Nous allons quand même devoir y aller les garçons. Mais il va falloir être prudent.
– Par contre ce qui est bizarre, c’est que l’adresse ne se trouve pas dans des quartiers d’habitation mais dans des bureaux, qui appartiennent à REEGARDS.
– J’appelle le commissaire, dit Ludovic en prenant son téléphone.



Un homme en costume entre dans le laboratoire où il se trouve. Thomas le reconnaît, il l’a déjà vu à la télévision, il s’agit de Philippe Lerardière, créateur de REEGARDS. Il aurait presque envie de le remercier pour son application révolutionnaire mais à cet instant, il a d’autres préoccupations. Lerardière demande aux deux hommes de main de sortir surveiller dehors puis il se tourne vers le scientifique :
– Vous êtes sûr de vous ?
– J’ai fait les tests plusieurs fois, je suis sûr et certain. Nous avons enfin le bon produit.
– Parfait.
Avec un visage satisfait, il se tourne Thomas et lui retire son bâillon.
– Vous savez ce que vous êtes, jeune homme ? L’avenir.
– Je ne comprends pas, répond Thomas en pleurant. Pourquoi vous nous avez amené ici ? Relâchez-là s’il vous plait. Laissez-la partir.
Thomas a du mal à parler à cause de ses sanglots. Philippe Lerardière ricane :
– Elle ? Mais elle n’est pas ce que vous croyez. Vous n’êtes pas le premier à être tombé sous ses charmes.
Thomas se tourne vers Émilie qui lui lance un regard désespéré. Lui est confus.
– Qu’est-ce que vous voulez dire ?
– Vous ne comprenez pas ? Je vais vous expliquer.
Philippe Lerardière se penche vers Thomas, l’air menaçant.
– Savez-vous pourquoi les gens se droguent ? Parce qu’ils se sentent seuls, parce que le monde qui les entoure n’est pas en adéquation avec leurs aspirations. C’est la même chose pour ceux qui utilisent REEGARDS. Exactement la même chose. C’est ce qu’a compris Christian Nanglet, le scientifique ci-présent.
Le scientifique lève la tête rapidement vers eux, le regard vague.
– Il a compris que la drogue et la recherche de l’amour, la recherche de l’autre pouvaient être combinés. Votre âme sœur serait une drogue que nous vous vendrions.
Thomas commence à sentir de douleurs à la tête comme si des milliers d’aiguilles le transperçaient en même temps. Se vue se fait de plus en plus trouble. Lorsqu’il se retourne vers Émilie, avec horreur il remarque une tâche de sang en train de s’agrandir sur son maillot, et il voit la douleur dans ses yeux. Douleur qui lui transperce le cœur. Alors avec les forces qui lui restent, il crie.
– ARRÊTEZ ! QU’EST-CE QUE VOUS LUI FAITES ? QU’EST-CE QUE VOUS NOUS FAITES ?
– Moi, je ne lui fais rien. C’est votre système. C’est votre cerveau. Il est en manque. Nous vous avons donné du produit tellement de fois que vous êtes accro, mais puisque nous ne vous en avons pas redonné depuis un petit bout de temps, vous êtes en train d’être sevré alors votre cerveau commence à comprendre qu’il a été roulé. Vous n’avez toujours pas compris... C’est nous Émilie, c’est à nous que vous parliez, et le café où vous vous retrouviez avec elle, nous appartenait aussi, c’est là où nous vous inoculions le produit comme nous voulions, et où nous pouvions vous espionner. Lorsque que nous vous donnions le produit, votre cerveau faisait le reste du travail, la mettait en vie grâce à votre subconscient.
– Mais qu’est-ce que vous racontez... ?
– Tous les autres sont morts au bout de deux ou trois prises de produit, leur cerveau n’a pas résisté. Mais vous, oui. Alors nous vous avons espionné et lorsque nous avons enfin été sûrs, nous vous avons enlevé pour faire des tests et voir ce qui vous rendait résistant. Maintenant que cela est fait, nous avons enfin le bon produit.
Alors qu’il s’apprête à parler à nouveau, il entend ce qui ressemble à des coups de feu dans le couloir. Il se retourne vivement vers le scientifique.
– Espèce d’incapable. Ils nous ont retrouvés à cause de votre imprudence.
Calmement, le scientifique sort une arme de sa poche puis la pointe vers lui. Philippe Lerardière a le regard livide.
– Qu’est-ce qui vous prend ?
– Ce ne sont pas des erreurs, j’ai laissé des petites miettes de pain jusqu’ici.
Philippe Lerardière reste silencieux, le regard haineux pointé vers le scientifique qui continue :
– J’avais besoin de vous pour ces recherches, afin d’obtenir ce produit. Je suis triste à propos des morts que nous avons causés pour arriver à nos fins. Mais nous l’avons enfin. Je refuse de vous le laisser afin que vous en fassiez une drogue. Ce produit peut changer le monde. Apporter de la chaleur à ceux qui en ont besoin.
– Espèce de petit enfoiré.
De nouveaux coups de feu dans le couloir. Puis des cris. Tandis que Thomas continue de souffrir et de voir Émilie en train de mourir à ses côtés.
Tout à coup, l’un des deux hommes de garde de tout à l’heure fait irruption dans la pièce.
– Faut qu’on se barre, les flics sont...
Il voit alors le scientifique en train de menacer Philippe Lerardière, il tire avant qu’un seul mot ne soit prononcé. Deux balles atteignent le scientifique en pleine tête. Il s’affaisse et tombe.
– Les morts ont des convictions, au contraire des riches, ricane Philippe Lerardière.
– Les flics sont juste à côté, ils ont eu David.
– On y va.
Les deux hommes se dirigent vers une autre sortie. En passant à côté de lui, Philippe Lerardière jette un dernier coup d’œil à Thomas avant de s’éclipser.



Une voix de femme crie :
– Mains en l’air !
Laetitia Chevalier rentre rapidement dans le laboratoire et se rend compte qu’il n’y a que Thomas dans la salle. Ludovic Duroy arrive juste après. Ils s’approchent de Thomas.
– Laetitia, va chercher Lerardière, je reste avec lui.
– Compris.
Thomas a de plus en plus de mal à respirer, il a les yeux vitreux. D’une voix faible il demande à l’inspecteur de secourir Émilie.
– Il faut que vous la laissiez partir, lui répond l’inspecteur. Vous vous accrochez à elle alors votre cerveau ne comprend pas le paradoxe. Elle n’existe pas, vous comprenez ? Vous devez lâcher prise.
– Non... Non... Je vous en prie... !!
– Vous devez vous libérer Thomas, oubliez-là, nettoyez votre esprit.
Mais Thomas est de plus en plus faible, il est brûlant et a le corps tout trempé de transpiration.
– Vous ne comprenez pas..., parvient-il tout de même à articuler.
– Si, je comprends, mais vous devez essayer. Vous avez encore toute la vie devant vous.
– Je ne pourrais pas vivre dans un monde où elle n’existe pas.
Juste au moment où il finit sa phrase, son souffle se coupe et ses yeux se ferment. Et la vie le quitte définitivement.

Un peu plus haut, l’inspectrice se précipite hors de la cage d’escalier, et arrive sur le toit du bâtiment. Mais au même moment elle voit un hélicoptère décoller, et réalise que Philippe Lerardière est déjà hors de portée.



Ludovic est en train de fumer une cigarette lorsque Laetitia se plante devant lui.
– Je suis un con, n’est-ce pas ?, demande-t’il, le regard attristé.
– Oui.
– Est-ce que tu crois que je peux changer ?
– Si tu poses la question, cela veut dire que tu es bien parti, répond Laetitia, affichant un regard réconfortant vers l’inspecteur.
Elle lui sourit et le prend dans ses bras.
– Ce n’était pas beau à l’intérieur. Je sais que ça t’a secoué de voir ce jeune homme mourir.
– Il s’est sacrifié pour un amour qui n’existait pas, alors que moi j’ai sacrifié un amour pour exister. J’étais marié et j’ai tout perdu. Je me tape des petites jeunes pour compenser depuis. Je suis une merde...
Laetitia le serre encore plus fort.
– T’es un mec bien, tu te comportes comme un salaud, mais je sais que t’es un mec bien.
– Nous n’avons servi à rien Laetitia...
Ils restent encore un petit bout de temps dans les bras l’un de l’autre, puis l’inspecteur Duroy reprend :
– Qu’est-ce que l’on a trouvé dans le laboratoire ?
– Il y avait le corps du scientifique en charge du projet. Nous sommes persuadés que c’est lui qui a laissé tous ce faisceau d’indices, et cette adresse IP sur le compte d’Émilie qui a permis de remonter jusqu’ici. Je suis sûre qu’il n’était pas d’accord avec les ambitions de Lerardière.
– Un produit pour créer de l’amour, pour se créer un être aimé, et interagir avec lui comme s’il existait. L’homme est fou.
– Ludovic, cette drogue risque d’être la pire jamais inventée. Ce produit est possiblement le plus addictif au monde. Ce fou a réussi à s’enfuir avec, cela signifie qu’il va pouvoir en produire comme il veut, et le vendre. Tu sais ce que ça veut dire ?
– Oui, répond Ludovic, le regard grave. Cela veut dire que la bataille ne fait que commencer.
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