Regard oblique

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J'aime lire et écrire des haïkus, goûter la poésie des mots, m'évader dans des textes courts, nouvelles...

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Je ne pensais pas que Robert* le ferait. Il m’avait pourtant assuré qu’il aimait photographier, sur le vif, des inconnus et que son domaine de prédilection était la rue. Il s’amusait, me disait-il, avec son appareil, à capter et immortaliser telle ou telle attitude ou émotion fugace chez des passants trop occupés par leurs propres soucis pour s’apercevoir de sa présence. Il œuvrait comme un chef d’orchestre talentueux dont les musiciens silencieux se prêtaient au jeu sans le savoir. Véritable metteur en scène, il dirigeait, par le seul déclenchement de son appareil, des acteurs inconnus qui demain passeraient peut-être de l’ombre à la lumière.

J’avais fait l’acquisition d’une toute nouvelle collection de toiles d’inspiration champêtre que j’avais le plus grand mal à écouler. Robert, auprès de qui je m’en étais ouvert, me proposa un défi. Il me suggéra d’apposer discrètement dans ma vitrine, aux côtés de ma collection, une toile insolite dont le seul but était d’attirer l’attention. Il était persuadé que plus la toile serait osée, plus mes ventes prospéreraient. Amusé, il pensait que le corps d’une femme dénudée servirait tout à fait ma cause et il se délectait du plaisir d’enfermer dans son instrument mes futurs joyeux clients. Il décida d’œuvrer incognito, se cachant dans ma boutique, riant déjà sous cape.

Quelle ne fut pas ma surprise lorsque je reconnus devant ma galerie mon banquier et sa femme, Monsieur et Madame de Mercantalœil. Le couple s’était arrêté pour contempler mes peintures. La bonne épouse observait le détail d’une toile représentant une belle limousine dans son pré. Elle faisait part à son mari de son ressenti, s’imaginant peut-être elle-même entourée de vaches dans le bon air de la campagne, tandis que son époux, soudain sourd à ses remarques, une étincelle dans les yeux, avait le regard oblique, concentré sur l’arrière-train d’une femme ravissante qui offrait ses courbes et sa nudité aux passants peu enclins au torticolis. Comme prévu, Robert appuya sur la détente au moment propice avant de s’esclaffer d’un rire tonitruant qui, par chance, ne parvint pas aux oreilles de Madame de Mercantalœil !

Pour la petite histoire, je vous raconterai que mon banquier m’acheta deux toiles, l’une fut livrée à son domicile, la deuxième à une adresse dans le 16ème arrondissement.


_____

* Robert Doisneau, photographe

Texte écrit d'après la série de photographies de Robert Doisneau, "Regard oblique".

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