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Réflexion faite

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Tartofraiz

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-Ca ne casse pas des briques.

-Allons, c'est carrément miteux. On n'est pas à Hollywood, grosses productions et festivités superflues.

-Il faut bien capter le spectateur qui paie sa place.

-Tu es trop vieux. D'ailleurs, ta cravate me hérisse les poils.

-Attends, je ne prends pas de stimulants, moi.

-Alors prends-en. Premier vestiaire à droite.

-Concentration. Vous savez les mecs, hier, j'ai rêvé d'un placard toute la nuit. Il était plein, et je n'ai pas osé l'ouvrir, je me trouvais dans une pièce maculée de sang partout, et ce placard juste au milieu me narguait...

-Oui peut-être. Deux heures sur un placard, pourquoi pas ? Un nouveau concept.

-Nooon, mais attends. L'esprit de curiosité, tu vois où je veux en venir ? Rendre les gens complètement fous de curiosité.

-Ouais, ouais. C'est bon ça. Et le titre serait précisément en Libération Mono.

-Tu en es déjà au titre ? 'Tain, organisation, les mecs.

-J'en suis à... le passage torride... on ne va pas filmer ça d'une manière attendue. Je vois un zoom sur les chevilles, et surtout les cheveux de la femme... ça fait fantasmer plus qu'on croit.

-Oui très bien. Elle ne retirera rien d'elle-même, sa longue chevelure brune se déliera de ses pinces au fur et à mesure, jusqu'au plan final, les cheveux complètement hirsutes, et je veux les deux mains de l'amant autour de son front.

-Ah c'que t'es bon, quand tu veux. Cette femme qui rêve d'un placard, celui de son enfance... chaque nuit...

-Des couleurs enjouées, vives, contrastant horriblement avec ce sinistre contexte de solitude. Une enfance d'ennui et de fugues nocturnes...

-O.K., je reviens, je vous sens chauds et moi rien. Je vais me faire un café... avec des trucs mélangés.

-Attends, tu prends trop de daube, ce n'est pas possible à ce stade.

-Ce stade... j'ai toujours été à la masse, vieux.

-Ne m'appelle pas mon vieux, crénom.

-Crénom ! C'est bon ça. Je veux un vocabulaire spécifique aux personnages... Pas une seule phrase à laquelle on s'attend.

-Attends, tu en demandes trop... on ne va pas révolutionner le cinéma, quoi.

-Alors on abandonne, CRENOM te dis-je.

-Il nous faut placer la tension, de l'angoisse... je n'accepte rien de mièvre. Enormément de rebonds.

-O.K., la scène d'amour tombera comme un cheveu dans la soupe.

-Exactement. Laisse-moi réfléchir...

-Ouais. Tu remarqueras qu'avec ou sans Jo, c'est du pareil au même.

-Non tu déconnes. Il nous trouvera le final, comme d'hab, il est né pour le final.

-Bref. Si on prenait le risque d'un décoloré ?

-Négatif. Je me sens inspiré de couleurs, c'est mon âme de peintre raté qui ne demande qu'à batifoler dans la couleur.

-Tu es mièvre.

-Oh, la ferme. Qu'est-ce qu'il fout, Jo ?

-C'est ce que je te dis. Il en fout pas une.

-Très bien. Il nous faut ce genre de personnage, paumé et irresponsable, et la femme serait une pro de tout, une surdouée dont l'enfance mature l'a rendue lasse et suicidaire. Elle sent qu'elle passe à côté de quelque chose... Et dans ce placard, des réminiscences d'interdictions d'y toucher, ce climat hostile...

-Ouaiiis. Mais je ne vois plus aucun genre... Tu mélanges tout, 'tain, c'est tragico-melanco-comico-romantique.

-Euh les mecs... j'ai eu une vision...

-Pendant qu'on bosse...

-Attends, écoute ! Une scène qui marquera les esprits, comme E.T. sur son vélo ! Des plans bruts et un bruitage excessif à chaque fois qu'elle s'approche du placard... elle est prête de l'ouvrir, elle regarde par le trou de la serrure... quand une aiguille s'approche de son œil. Vous avez déjà vu ça, l'œil et l'aiguille à coudre ?

-MOUAIF. J'y crois... pas du tout.

-Ca se travaille. Merci coco.

-Bon... puisque le grand boss a un plan.

-Mais oui je gère. Juste un truc... c'était quoi, déjà, le thème du festival ?

-Euh... attends je retrouve la plaquette. Tiens, sous la table... "Un pays en fête."

-Pays que la fille s'est inventé en tête, comme une enfant... dans sa vie d'adulte de tous les jours. Le pays du placard maudit !

-Ouais, je vois où tu vas... elle est pro au début, et ne gère plus rien à la fin, noyée entre les angoisses inavouables des sévices de son enfance, et ses hallucinations répétées, malgré les médicaments...

-L'œil et l'aiguille, bon sang !

-Calme bande d'ahuris. On y est pas encore !

-'Tain c'que ça m'excite, vous êtes incroyables, 'tain.

-Va te pignoler là-bas.

-Ahhh rabat-joies. Je sais qu'vous l'savourez autant que moi.

-Pas vraiment, on attend ton final. D'ailleurs tu vires au vert, va te voir dans une glace.

-Je suis écroulé. Et toi tu vires à l'orange, carotte à moustaches, mouarf.

-Déconne pas. On a besoin de la fin, c'est imminent.

-Non mais je me marre. Tu parlais de tension sexuelle, t'à'l'heure, voilà tout. Tu déconnes comme toujours.

-Mais bien sûr une tension sexuelle. T'es atteint quand même. J'ai pas inventé la psycho, évidemment qu'une tension ne peut qu'être sexuelle.

-On lui fera un joli de pied de nez en insérant plein d'amour dans notre scène de cul. Elle comprend pas ça, l'amour, cette psycho de mes deux.

-T'en serais presque drôle. Allez les mecs, on atteint un pic, je le sens, CONCENTRATION.

-Ouais enfin c'est juste un festival...

-Dégage la place ! Tu nous envoies des ondes négatives, basta !

-Ooook. Je suis là, alright. Un sacré final, nom de Dieu. La femme meurt, asphyxiée de jalousie envers l'amant parfait...

-Non attends. On t'a pas dit... le mec est beubeu, et la femme surdouée.

-Beubeu ? quand même pas... il doute de lui, tout au plus.

-Je sais ! La femme meurt d'incompréhension alors qu'elle sentait naître l'amour en elle pour ce pauvre blaireau qui lui faisait pitié. Elle se prend une veste monumentale après s'être déclarée dans l'espoir d'une histoire sérieuse, plus de plans sans lendemains... flashback sur elle enfant, près de ce placard où on l'enfermait tant de fois. L'homme lui tient la main, enfant, et c'est une merveilleuse scène de fleurs en l'air, les voilà sur une montagne, tout au sommet, et elle lui dit oui, oui, Machin. Ils se sourient mutuellement, le bonheur parfait. Plan de son corps inerte, son corps adulte si vous me suivez, qu'elle vient de tuer avec ses médocs, une grosse critique des addictions ni vu ni connu, et Machin qui retourne à ses activités de blaireau quotidiennes, sans aucun état d'âme. FIN

-'Tain Jo... C'est vrai qu't'es fort pour le final, mais vache.

-Boys, c'est presque dans la boîte ! Je vous propose d'aller se beurrer un coup au bistrot d'à côté, le reste viendra de lui-même.

-Génial. J'y croyais plus.

-Moi j'ai jamais douté.

-Mais toi tu carbures à des excitants.

-Attends, c'est qui qui parlait y a deux secondes de la critique des addictifs ?

-Ah shit. Laisse tomber. Bon travail, les mecs.
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