Réel

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Salut ! Moi, c'est Jan. Je suis né dans une ville qui n'existe plus, dans une famille d'un diplomate, ce qui m'a habitué au changement comme une forme plus répandue de permanence et m'a empêché ... [+]

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Quand j'ai vu les premières photos du télescope spatial James Webb, je me suis dit tout de suite : voilà ce moment. Le voilà, tu t'en souviens bien, n'est-ce pas ? Ce moment, très près du point où tout a commencé — pas exactement le début, mais diablement proche. Si proche que, quand on en pense, ce n'est pas seulement l'image du passé qui vient à l'esprit, en évoquant une réminiscence habituelle, faible et estompée, ce ne sont juste des sons et des odeurs qui essaiment vers la porte entrouverte du château fort du présent, en se jetant contre ses murs pour élargir la minuscule brèche, mais aussi ce souffle léger, frais et immanquable, de quelque chose qu'on ne sait pas nommer, dont la présence on reconnait instantanément en tressaillant, sautant de sa chaise et en se disant : « Ça, c'est du réel ». C'était bien le moment que j'ai aperçu sur cette image.
Il y a quelques milliards d'années, ma grand-mère me lança, en se penchant par la fenêtre de la cuisine située dans la petite annexe à notre datcha : « Allez, mon chou ! Viens, le dîner est prêt ! ». Elle me sourit avec sa bouche souple, rouge, mince, faite entièrement du gaz interstellaire et de l'amour, lovée autour de la noirceur du cosmos, ma grand-mère la poussière, la fille de l'hydrogène, petite-fille de la lumière, arrière-petite-fille de la fluctuation du vide quantique, elle montra ses dents et remua sa langue, longue de plusieurs années lumières, tordue à cause des effets relativistes, ridée des chaînes de montagnes, semée des ossatures des dinosaures et parfumée d'une goutte de sang de tous les rois de l'Europe, avec une note de la sueur de leurs fidèles servants.
Elle ouvrit ses yeux, brillants et reflétant la nuit des temps, le point lumineux tant recherché, tant mystérieux et insaisissable, me tint les mains et tourna vers moi son regard chaleureux et fatigué, / un peu rougeâtre à cause de l'expansion de l'univers, / de sa vitesse, avec laquelle les ailes de l'infini / l'emportaient vers le mur de Planck, / qu'on n'eut jamais atteint, qu'on ne pourra jamais atteindre, à moins que ne se produise une erreur. Qu'à un moment donné la porte claque, / le plancher crépite, et que les rais de lumière crue, jusqu'à ce point cachés dans une petite pièce qu'on appelait « atelier » et où passait les journées à fabriquer les cadres pour ses tableaux mon grand-père, / à moins que ces rayons ne giclent à l'extérieur, n'inondent la cour, creusant les ombres nettes et biscornues sur le portique / et ajoutant aux pièces de linge séchant sur le fil un petit aspect curieux — cet aspect qui, s'il n'était pas l'ombre et si le linge n'était que la géométrie, aurait pu être interprété comme un artéfact de quelque phénomène — une empreinte de l'autre monde qui frappait continûment au mur du nôtre, ne pouvant pas se mêler dans l'ordre des choses, ni interagir avec la matière, mais la frôlant sans la déranger, la caressant sans la toucher, laissant sur elle les taches et les tiges, les effets indirects par lesquelles / quelqu'un avec les yeux suffisamment malins / et un esprit particulièrement sensible envers les choses insaisissables, envers les distorsions, les ondes et les aberrations de l'espace, / ce petit quelqu'un, perdu ou oublié sur une planète bleue touchée du vert et inclinée sur son axe, comme si en critiquant sa jaune étoile pour si peu de bonheur, son emplacement pour si peu d'fun, / ce roux petit bonhomme aurait pu distinguer, levant sa main à son front d'un geste imité, une longue figure quasiment humaine, avec une barbe et cheveux ébouriffés, qui fume sur le porche, l'apercevoir, la reconnaître et, en se lançant vers elle, crier de toutes ses forces : « J'arrive ! ».
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