Rectificatif

il y a
4 min
28
lectures
3

Maths ou français, au lycée, il a fallu choisir : sans hésitation les mathématiques : rassurantes, les équations, contre mouvance et incertitude en français. Et pourtant qui suis-je vraiment  [+]

L’épicerie buvette tenait le coin du boulevard et de la rue du clos de Rome.
On s’était d’ailleurs toujours demandé pourquoi cette dénomination pour une rue où seulement quelques pavillons s’étaient construits après guerre entre les champs et terrains vagues. Ces derniers faisaient d’ailleurs le bonheur des bandes de gamins joyeux qui, après l’école et le quatre heures vite avalé, s’y retrouvaient pour jouer et construire des cabanes. L’une d’elles, à moitié enterrée et couverte de planches fixées par des pierres entassées à la va vite , avait eu le bon goût de s’écrouler dans un fracas énorme heureusement à une heure où les galopins usaient encore leur fond de culotte sur les bancs de l’école.
On vient d’entendre le gueulard de l’usine toute proche. Il est 6 heures du soir. Les ouvriers débauchent et commencent à remonter le boulevard.
Seul un vieil homme barbu est accoudé au comptoir. Il fait des risettes à un nourrisson qui gigote dans son landau. Contre toute attente, et loin d’être effrayé par l’aspect rude du bonhomme, le bébé babille gaiement, s’étranglant presque de plaisir.
Alexandre, c’est le nom du vieillard chenu et presque édenté, s’échappe ainsi chaque après midi de sa triste maison de retraite un peu plus loin. Il vient gazouiller avec la petite qui lui rend ses sourires au centuple. Elle est bien la seule à lui délivrer ainsi sans retenue tant de joie. Les quatre vingts ans de l’un et les quelques mois de l’autre, la blancheur rugueuse de l’un et la tendre candeur de l’autre se rejoignent en un bonheur tout simple.
La patronne essuie les verres. Ses parents avaient tenu le commerce jusqu’à leur retraite au fin fond du Cantal. Elle avait pris leur suite avec son mari. Ils travaillaient bien. Chaque matin les ménagères faisaient les courses pour le repas de midi. Lait frais, vin et huile à la tireuse. Grains de café en vrac... Livraisons en triporteur pour tout ce qui était lourd... Les supermarchés allaient bientôt changer la donne.
Entre un client. Salopette , casquette, pas vilain garçon.
-Bonjour La Patronne.
-Qu’est ce que je te sers ?
Un petit blanc sec, comme d’habitude ?
Hochement de tête.
Ça n’a pas l’air d’aller ? La journée de travail est finie, un petit tour au jardin pour voir si ça pousse, peut-être arroser un peu...Tranquille...
-Tu peux pas savoir... Ça peut plus durer...
Gros silence. La patronne marque le pas, interloquée par cette entrée en matière qu’elle n’avait pas sentie venir. C’était un jeune gars toujours sérieux et travailleur qui ne s’attardait pas au bistrot, en tout cas pas pour épancher ses problèmes ou les noyer dans l’alcool.
Dialogue de regards que continuent de s’échanger Alexandre et la petite.
Il faut dire qu’Alexandre est sourd comme un pot et la petite, bien au delà de ces considérations existentielles qui la dépassent à des hauteurs stratosphériques.
Une gorgée de blanc, un claquement de langue, et il reprend :
-C’est ma femme.
Faut qu’ça s’arrête. Ça peut plus durer.
-Oh, tu sais avec ses quatre gosses, c’est pas facile, elle en a du travail. Elle est courageuse.
-Oui mais toi tu te tapes pas un litre de blanc tous les matins pour te donner du cœur à l’ouvrage. C’est pas une vie. Faut qu’ça change. Je vais rectifier ça.
Là dessus, il boit d’un trait son muscadet, salue et s’en va, laissant Lucienne à ses méditations de patronne sur la vie des femmes. Elle n’est ni avocate, ni philosophe mais la condition des ses semblables, elle en est un témoin de premier plan. De derrière le comptoir, on en reçoit des tranches de vie. En direct ou en creux. Tout se sait ou finit par se dévoiler.
Les jours passent, peut-être les semaines, elle ne sait plus. Il commence à faire très beau. L’été est proche.On ne vend pas encore de crèmes glacées à emporter : les glacières fonctionnent encore avec des gros pains de glace. Les réfrigérateurs sont un luxe qui commence à peine à se répandre.
Midi vingt.
Tiens, il est en avance.

-Bonjour la patronne.
Un blanc sec... Il l’avale d’un trait, puis ajoute très calme :
-Je viens de rectifier ma femme.
Je vais me constituer prisonnier.
Il paye puis tourne les talons.
Quelques mouches tournent en rond. Alexandre n’est pas encore là pour amuser la petite.
La patronne est sidérée.
Elle en a vu et entendu, et de toutes sortes. Mais là, c’est trop.
Elle lâche son torchon. Elle se détourne, les larmes au bord des yeux pour sa sœur de misère, pour les femmes en général, qu’on néglige, qu’on bafoue et que l’on rectifie sans autre forme de procès.
Tout à l’heure, quand son mari reviendra des livraisons dans le quartier, elle lui dira. Elle lui dira qu’elle n’a rien vu venir, en tout cas pas cette horreur froide et radicale.
L’affaire a fait grand bruit dans cette ville de banlieue. L’enquête fut vite menée: le coupable s’était présenté de lui même à la police. C’était un ouvrier consciencieux dont on loua abondamment le sérieux et l’esprit entreprenant. La morte, abattue d’un coup de carabine, n’eut pas grand monde pour prendre sa défense. Et puis l’époque ne défendait pas trop la cause des femmes... Comme l’épouse indigne buvait, le mari pointilleux n’écopa pas d’une peine trop lourde. Il fut ensuite libéré assez rapidement pour bonne conduite .. Nul Maigret n’avait déployé ses talents de fin psychologue.
La patronne de l’épicerie-buvette n’avait rien dit. L’épicier était bien d’accord là dessus.
Et elle savait bien pourquoi. En ces années d’après guerre, rien n’était blanc ou noir. Moins on en disait à la maréchaussée et mieux c’était.
Elle n’avait rien dit malgré l’image qu’elle avait en tête et qu’elle s’était forgée après tout ce que l’on avait raconté : celle d’une femme dans la cuisine qui prépare le repas de midi. Les enfants les plus grands jouent à ses côtés. La lessive est en train de bouillir sur la cuisinière à bois. Elle a chaud dans les vapeurs qui montent. Une éternelle Gervaise.
Et on l’abat, de face, sans ciller, pour qu’elle emporte dans la tombe l’image de son « rectificateur ».
Elle s’en souviendra jusqu’à sa propre mort, de cette scène, la patronne.
Mais elle n’a jamais regretté son silence. Elle s’était dit que les quatre enfants n’avaient pas besoin que l’on ajoute encore à l’indignité familiale et que, décidément, l’époque était encore bien difficile pour les femmes.
Toute l’affaire fut bientôt oubliée ou remplacée par d’autres. Les suicides, les explosions au gaz, ceux revenus de guerre frappés d’indignité nationale, les vrais et les faux résistants, les petites gens, les fins de mois difficiles, ça vous occupe le menu peuple.
Après avoir purgé sa peine, Il revint dans la ville, reprit son travail, omme si de rien n’était. Quand il remit les pieds à la buvette, la patronne s’éclipsa promptement et laissa le patron le servir, neutre, comme si de rien n’était.
Elle en a parlé plus tard à la petite fille du landau, devenue femme à son tour et que ce destin avait frappée.
Ironie de l’histoire, le criminel, le meurtrier, ou plutôt l’assassin portait le même nom que celui qui tira sur JFK quelques années plus tard.
Une carabine, une cible... la comparaison s’arrête là. Deux poids, deux mesures pour la « rectification ».
Car il se trouve même encore des gens pour dire d’un air dégoûté :....oui, mais.... cette femme buvait...
JFK avait sûrement fait pire...
3
3

Un petit mot pour l'auteur ? 2 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Béatrice Ness
Béatrice Ness · il y a
Tout en nuances. Belle utilisation d'un fait divers qui devient un excellent plaidoyer en faveur de la femme. La chute est remarquable par la comparaison utilisée qui universalise la nouvelle: bravo!
Image de France Passy
France Passy · il y a
On parle de la condition féminine dans des pays étrangers- c'est pas chez nous pardi!- Regardons juste au coin de la rue. Merci Élisa pour ce récit où l'on passe tour à tour dans la tête de chacun parce que c'est ça être humain et pas forcément humaniste. La banalité de la violence et puis sa banalisation dans un monde où la victime passe vite dans les oubliettes, surtout si c'est une femme...