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Thomas Clearlake

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141 voix

Qualifié

— Entrez monsieur Jenkins. Asseyez-vous, je vous prie.
L’homme menotté, accompagné des trois policiers qui formaient son escorte de sécurité, s’avança en cliquetant vers le bureau du docteur Barnes. Sa combinaison orange flashait sur les murs gris et l’austérité aseptisée de la petite pièce.
Aucune fenêtre, uniquement un bureau et deux chaises.
Le minimalisme fonctionnel des services pénitentiaires dans toute sa simplicité.
Le docteur fit un signe de la main aux policiers.
— Ça ira, messieurs. Vous pouvez nous laisser. Monsieur Jenkins et moi-même avons l’habitude maintenant, depuis le temps que nous nous rencontrons, n’est-ce pas, monsieur Jenkins ?
Le détenu acquiesça, presque imperceptiblement.
— De plus, ajouta le médecin, ce bureau est équipé de caméras reliées au poste de sécurité – il désigna du doigt le dispositif fixé dans les angles de la pièce – où se trouvent des collègues à vous. J’ai donc la situation bien en main.
Le chef d’escorte, pas vraiment convaincu, hocha la tête sans quitter le prisonnier des yeux.
— Comme vous voudrez, docteur.
Il s’avança jusqu’à l’homme entravé et attacha ses menottes à un anneau soudé à la chaise métallique sur laquelle il était assis, chaise elle-même solidement fixée au sol.
Il fit un geste vers ses collègues qui le suivirent pour quitter la pièce.

Monsieur Jenkins, Carl, de son prénom, était un homme de taille et de corpulence moyenne, visage fin et teint blafard. Parfaitement anonyme. Brun, légèrement dégarni, il portait une moustache discrète, surmontée d’un nez tout aussi discret, entouré d’yeux gris clair, délavés de toute émotion, mais attentifs aux moindres mouvements du docteur. La bouche n’était qu’un mince interstice de chair, plat, les lèvres étaient comme soudées, car constamment closes. Sauf aujourd’hui, jour de sa consultation hebdomadaire chez son psychiatre référent.
Carl Jenkins allait sur ses trente-cinq ans. Il avait passé les cinq dernières années de sa vie dans une cellule du quartier de haute sécurité du pénitencier de Beaumont, Texas.
Les raisons de son incarcération : vingt-huit meurtres, avec préméditation. Aucune spécification dans le choix de ses victimes. Monsieur Jenkins tuait n’importe qui. Tout ce qui lui importait était l’acte en lui-même. Juste tuer. Cependant, si monsieur Jenkins tuait n’importe qui, il ne tuait pas n’importe comment.
Tous ses crimes avaient la particularité de ne porter aucune signature, et pas la moindre trace de leur auteur. C’était ce qui avait rendu son arrestation si difficile.
Monsieur Jenkins tuait de manière classique, avec des revolvers, de tout calibre, sans préférence aucune, hormis l’utilisation systématique d’un silencieux – ce qui, en soit, ne constituait pas une particularité. Mais il tuait aussi avec des armes tranchantes : couteaux de chasse, de cuisine, de boucherie, scie égoïne, haches, cutters, machettes... Il s’était aussi essayé à l’étranglement, de ses mains, ou à l’aide de rideaux de douche, lacets de chaussure, soutien-gorge... Sans oublier, bien sûr, les objets contondants : battes de base-ball, clubs de golf, marteaux, pioches...
La variété et la multiplicité de ses assassinats avaient rendu la tâche du FBI longue et complexe tant il avait poussé son art à son apogée. Cela leur avait pris plus de quinze années d’investigations minutieuses avant que tous ces crimes eussent pu être attribués à un seul et même auteur : Carl Jenkins, modeste courtier d’assurance habitant la banlieue de Detroit.
Se faire connaître médiatiquement en tant que tueur en série n’était pas l’objectif de Carl Jenkins. Contrairement à la majorité de ce genre de criminel, il se plaisait dans le confort de l’anonymat. Il était contre toute cette publicité que les médias faisaient pour les tueurs psychopathes. « Tout ça, c’est de la frime », avait-il un jour confié à un codétenu. Par ailleurs, Carl Jenkins ne se reconnaissait pas la plus petite pathologie. Mieux encore, il clamait haut et fort que la justice commettait une grave erreur en l’inculpant, qu’il n’était pas l’auteur des crimes qu’on lui reprochait.
Les agents du FBI n’étaient parvenus à l’arrêter qu’au terme d’une traque acharnée qui avait duré dix ans, à travers tous les Etats-Unis.


— Monsieur Jenkins, reprenons là où nous avions laissé notre dernière conversation, si vous voulez bien, proposa le psychiatre.
— Avec grand plaisir, docteur, lui retourna-t-il platement.
— Hum... vous dites « avec grand plaisir », mais je ne lis pas de joie sur votre visage. Ressentez-vous du plaisir à vous entretenir avec moi, monsieur Jenkins ?
— C’était une simple expression de convenance, j’aurais pu aussi bien vous répondre : « Va chier ducon », mais j’ai préféré « Avec grand plaisir ».
— Oui, effectivement, c’était plus approprié, consenti le psychiatre.
— C’est ce que j’ai pensé aussi, ajouta le détenu avec un sourire décontracté.
Le docteur Barnes – cinquantaine bedonnante, cigare éteint au coin de la bouche, œil noir et peau sombre, dus à ses origines indiennes par sa mère, née à New Dheli – observa le prisonnier sans cacher une certaine fascination.
— Donc... – le psy sorti son enregistreur, le posa sur le bureau, l’orienta vers le détenu et le mis en marche – je vous écoute. Pouvez-vous me redire les raisons qui vous ont poussé à commettre les crimes dont vous êtes accusé ?
— Je vous redirai la même chose, doc. Ça n’est pas moi qui suis à l’origine de tous ces meurtres.
— Assassinats, rectifia le docteur en levant le doigt.
— Encore une fois, je vous répète qu’une force obscure s’empare de moi pour que le mal s’accomplisse. Je ne suis pas l’auteur de ces assassinats.
Le médecin indou scruta un instant encore le détenu. Parfait de sincérité, mais peu convaincant.
— J’entends bien vos propos, monsieur Jenkins. Propos qui relèvent d’un discours délirant. Cependant, et, je dois l’avouer, d’une manière tout à fait surprenante, je n’observe chez vous aucun des signes psychotiques propres au sujet délirant.
— Je pige que dalle à votre baratin. Soyez plus explicite.
— J’entends aussi à votre langage que vous vous êtes parfaitement acclimaté au milieu carcéral. Signe d’adaptabilité qui démontre là encore que votre mental ne souffre d’aucune confusion majeure.
— C’est-à-dire ?
— Hé bien, aussi incroyable que cela puisse paraître, vous me semblez tout à fait sain mentalement, monsieur Jenkins.
— Écoutez docteur, vous m’avez posé la question de savoir quelles étaient les raisons qui m’ont poussé à commettre ces assassinats, je vous réponds aujourd’hui encore que je ne suis pas l’auteur des faits qui me sont reprochés. Une force extérieure, extrêmement puissante, prends le contrôle de ma personne. Et lorsque je reprends conscience, je me retrouve face à une personne morte, visiblement tuée de manière violente... mais ça n’est pas moi qui commet l’acte, docteur, quand allez-vous me croire bordel ?!
— J’entends bien, j’entends bien, monsieur. C’est justement votre entêtement à tenir ce discours, encouragé par votre avocat, qui vous a permis d’être transféré dans le quartier médicalisé de la prison, où les détenus ont un traitement favorisé.
Carl Jenkins fixa le docteur d’un regard complètement vide, bouche ouverte.
— ... Et c’est ce qui va vous permettre d’éviter la chaise, si les jurés vous reconnaissent une forme de démence lors de votre procès.
Un filet de bave argenté s’écoula lentement de la bouche du prisonnier et dessina des petits serpentins sur le col de sa combinaison.
— En d’autres termes, monsieur, je vous soupçonne de chercher à simuler la démence, risqua franchement le docteur Barnes.
La mâchoire du détenu émis un claquement osseux et repris un angle d’ouverture normal. Les yeux roulèrent puis revinrent sur ceux du médecin.
— Docteur, bordel de merde, je peux vous assurer que je ne cherche pas à me faire passer pour fou. Aidez-moi, je vous en prie ! supplia-t-il brusquement.
— Je vois que vous bénéficiez déjà d’un traitement assez lourd, avec, en plus, des doses de morphine à la demande pour votre lumbago qui vous fait souffrir – le psychiatre tenait un dossier ouvert sous ses lunettes rondes cerclées d’argent. Je ne vois pas ce que je pourrais faire de plus pour vous.
Le détenu s’effondra sur sa chaise et se mis à sangloter.
— Aidez-moi, docteur, je vous en prie...
Le psychiatre laissa passer un instant, attendant bras croisés que le détenu cesse ses gémissements.
— Monsieur Jenkins, sachez que je suis rompu à tous les subterfuges. Depuis le temps que j’exerce en tant qu’expert psychiatre auprès des tribunaux, j’ai pu voir défiler devant moi les représentations les plus saugrenues, jouées par de biens meilleurs comédiens que vous.
Le détenu se releva soudain et bondit sur le médecin en hurlant, mais les chaînes qui le liaient claquèrent et il retomba aussitôt sur la chaise.
— Espèce d’ordure !
— Ça n’est pas comme ça que je vous aiderai, monsieur, soyez-en certain.
Le prisonnier laissa retomber sa tête entre ses épaules et se remit à pleurer, agité de soubresauts. Au plafond, le néon se mit à grésiller et clignota l’espace d’un instant.
— Bien. Reprenons notre entretien si vous voulez b...
Le psy fut brusquement interrompu par un mouvement de sursaut du détenu qui le fit se redresser sur sa chaise. Carl Jenkins, le faciès rendu méconnaissable par une grimace horrible, fixait le docteur Barnes en roulant deux énormes yeux qui paraissaient proches d’exploser dans leurs orbites. Le visage et le corps du détenu se métamorphosèrent atrocement en quelques secondes.
— Monsieur... balbutia le docteur.
— Jenkins, dit pour lui la créature d’une voix sépulcrale, monsieur Jenkins, précisa-t-elle.
Le détenu, où plutôt la chose qui se tenait à sa place, était parcouru de spasmes nerveux, poitrail gonflé et naseaux soufflants, sa mâchoire claquait comme pour tenter de happer le docteur. Celle-ci laissait entrevoir de nombreuses rangées de dents, luisantes et acérées, entre lesquelles suintait une substance noirâtre nauséabonde. Sa peau était devenue grise et se craquelait comme de la vieille peinture.
Ses yeux jaunes, fendus d’une pupille verticale pareille à celle d’un chat, continuaient de rouler horriblement sans décoller de ceux du docteur Barnes.
— Bon sang ! s’écria le psy, pétrifié de peur, est-ce que ça va ?!
La chose ricana en émettant un glougloutement caverneux.
Le docteur, pris de panique, leva le bras pour attraper le téléphone mural et prévenir l’escorte, mais la créature tendit lentement un de ses doigts et le pointa vers lui – les mains de Carl Jenkins étaient maintenant griffues, osseuses et affreusement démesurées – Le psychiatre fut stoppé dans son élan et se figea sur place, comme si un homme invisible lui avait brusquement glissé un manche à balai dans le rectum pour le lui enfoncer jusqu’aux épaules.
— Assis le toubib, ordonna la voix gutturale.
D’un autre signe du doigt, la créature fit retourner le docteur jusqu’à sa chaise en boitillant, où il retomba, abasourdis et incapable du moindre mot.
— Reprenons notre petit entretien, docteur Barnes, vociféra l’être démoniaque.
Son regard hypnotique ne lâchait pas celui du psy qui hoquetait et bavait en émettant des gargouillis incompréhensibles.
— Doc ? hou, hou, je ne vous entends pas très bien... vous dites ?
Le monstre claqua dans ses doigts difformes et le docteur Barnes parvint à articuler :
— Que... qui êtes-vous ?
— Que, qui je suis ? Je suis un vieux pote de Carl.
— Ça... ça n’est pas possible... bégaya le docteur, vous... vous n’êtes pas humain.
— Et pourquoi pas ?! demanda l’être avec une curiosité exagérée.
— Bon sang, je suis en plein cauchemar ! s’exclama le médecin.
La bête arbora un sourire aimable qui dévoila toutes ses dents. Elles paraissaient des lames de poignard noires et rouillées qui se chevauchaient. Ses yeux déments imploraient la sympathie du psychiatre.
— Je ne suis pas si méchant que ça, vous savez, docteur.
Le médecin n’en fut pas rassuré pour autant.
— Disons que vous n’inspirez pas vraiment la confiance, monsieur...
— Lamort, Théophile Lamort. Ravi de faire votre connaissance, docteur Barnes.
La créature lui tendit l’une de ses longues mains squelettiques en arborant son plus beau rictus.
L’homme hésita, puis se ravisa et garda sa main sous la table, crispée sur son portable, en espérant qu’il se remette à fonctionner. Il leva discrètement les yeux vers le néon qui clignotait encore bruyamment et conclu que le monstre générait une sorte de perturbation magnétique.
La créature le fixa longuement.
— Donc, monsieur Lamort, vous êtes... comment dire, très proche de monsieur Jenkins, n’est-ce pas ? lança le docteur, moins pour prolonger véritablement cette séance de psychanalyse que pour meubler un silence qui commençait à devenir pesant.
— Oui, tout à fait, doc. Si proche que nous ne formons qu’un seul et même individu. Incroyable, n’est-ce pas ?
Le psychiatre s’efforça de garder un ton intéressé et entretenu la discussion malgré la terreur qui l’étreignait.
— Et donc, si je peux me permettre, monsieur Lamort, où se trouve notre ami monsieur Jenkins en ce moment ?
— Aaaah, très bonne question, doc. Disons simplement qu’il n’est pas disponible.
Le psy hocha la tête, invitant le monstre à plus d’explications. Il cherchait à gagner du temps. Les policiers de l’escorte finiraient bien par se rendre compte de ce qu’il se passait.
Mais la chose garda le silence et maintenu sur lui son regard livide, avec une telle pénétration qu’il se demanda si elle n’était pas en train de lire dans ses pensées.
— Donc, risqua le docteur, vous reconnaissez être l’auteur des assassinats dont est accusé monsieur Jenkins ?
— Disons plutôt que monsieur Jenkins et moi-même étions liés par un petit contrat qu’il se devait d’honorer.
— Un contrat ? Mais de quelle nature ?
— Vous savez bien, très cher docteur, répondit la créature avec une perfidie glaciale.
Le psychiatre sentit des sueurs froides lui parcourir l’échine.
— Non, je ne vois pas, je vous assure.
— Oh, rien de vraiment officiel. Simplement un accord à l’amiable. Le genre d’accord que l’on fait sans trop y croire, comme ça, à la légère.
La créature se leva et se rapprocha du psychiatre en glissant comme une ombre. Elle vint lui susurrer à l’oreille :
— Allons, docteur Barnes, je suis sûr que vous voyez à quel genre de contrat je fais allusion. Vous ne vous rappelez pas ?
Le médecin pouvait sentir le souffle glacial contre ses tempes.
— Que... que devrai-je me rappeler ?
La créature le laissa sans réponse et se contenta de lui sourire lugubrement. Elle alla se rassoir et, dans un bruit d’ossements qui se disloquaient, se fondit dans les chairs du détenu Jenkins.
— Que devrai-je me rappeler ?! répéta le docteur Barnes en hurlant.
Le néon cessa de clignoter.
Le psychiatre regarda son portable. Celui-ci fonctionnait de nouveau.
La serrure de la porte s’activa et le chef de l’escorte passa la tête dans la pièce.
— Tout va bien, docteur Barnes ? J’ai entendu du bruit.
En face de lui, le psychiatre ne vit que le détenu Jenkins, qui sanglotait encore.
— Oui... tout va bien. Tout va bien, merci, répéta-t-il d’un air ahuri en reprenant son souffle.
— Vous êtes sûr que ça va ?
— Oui, ça va. Merci. Nous n’avons pas fini, dit-il en essuyant la sueur sur son front avec son mouchoir.
— Très bien. Je retourne dans le couloir. N’hésitez pas à nous appeler si besoin, docteur.
Le psychiatre prit quelques secondes pour retrouver sa lucidité. Il essaya d’analyser rationnellement les cinq dernières minutes qu’il venait de vivre et ne put que conclure à une hallucination.
Une hallucination qui avait une texture très proche de la réalité.
Beaucoup trop proche.
Il s’éclaircit la voix pour s’adresser au détenu qui, tête baissée, pleurait encore toutes les larmes de son corps.
— Monsieur Jenkins ?
Le docteur Barnes sentit à nouveau la peur l’étreindre.
— Monsieur Jenkins ? répéta-t-il, hésitant, êtes-vous en état de continuer notre entretien ?
Le détenu releva la tête, les yeux bouffis, le regard lointain.
— Je ne me sens pas très bien, docteur Barnes. J’ai mal partout.
L’homme avait un teint jaunâtre. Il fut brusquement pris de convulsions et expulsa un jet de vomis sur le bureau.
Le psy l’esquiva en se jetant en arrière.
Le prisonnier se mit à ricaner grassement.
Un rire qui n’avait rien d’humain.
Son visage était encore celui de Carl Jenkins, à ceci près que ses yeux étaient maintenant verts. Un vert luminescent.
— Coucou, doc. C’est moi, c’est Théo. Vous me remettez ? dit la créature tapie dans le corps de Carl Jenkins.
Le docteur senti ses jambes vaciller. Il se laissa tomber sur sa chaise. Il regarda son portable qui s’était à nouveau éteint. Il supposa que les caméras, elles aussi, ne fonctionnaient plus.
Il ne tenta pas de hurler cette fois.
— J’ai pensé que vous n’étiez pas réel. Mais je dois reconnaître que j’ai pu me tromper, dit le psy en essayant de garder le contrôle.
— La réalité. Vaste débat, doc. Vous êtes bouddhiste ?
— Non, je...
— Chrétien ?
— Non plus, je...
— Musulman, j’ose espérer.
— Je ne suis pratiquant d’aucune religion.
— C’est fort dommage. Ceci dit, l’athéisme me va aussi.
— Ha bon ? retourna le docteur sans savoir quoi dire d’autre.
— Oui. Un vrai bon plan pour moi, doc, qui m’offre une sacrée liberté de mouvement.
— Je crois comprendre, dit le psy.
Le détenu le dévisagea de ses yeux lumineux.
— Mais revenons au sujet que nous avions évoqué tout à l’heure, doc. Le temps presse.
— Je... je ne vois pas de quoi nous...
— Doc, doc, doc... Je suis overbooké aujourd’hui. J’ai une foule de détenus à visiter. Soyez plus coopérant, ok ?
Le psychiatre senti soudain le contact froid et lisse d’une chose qui s’enroula autour de sa gorge. Il baissa les yeux et vit qu’un tentacule verdâtre lui enserrait la tête. Le membre préhensile qui avait jailli de la bouche grande ouverte du détenu Jenkins resserra son étreinte visqueuse jusqu’à l’étouffer.
La tête du docteur vira rapidement au bleu.
Le tentacule maintint la pression un moment, jusqu’à ce que le docteur se débatte violemment.
La chose desserra à peine sa prise pour le laisser parler.
— Qu’attendez-vous de moi ?! parvint à dire le psy proche de l’évanouissement.
Le tentacule le relâcha et disparu dans la bouche de Carl Jenkins.
— Nous allons convenir vous et moi d’un compromis, docteur Barnes.
Le médecin repris son souffle avec difficulté en se tenant la poitrine, accablé d’un malaise violent.
— J’épargnerai votre misérable âme, indigne des tourments délicieux que j’aurais pu lui faire subir... à une seule condition.
— Je... je vous écoute, monsieur Lamort.
— Le détenu Jenkins, ici présent...
L’être maléfique fit lever la main du détenu à la manière d’un écolier répondant à son nom.
— ... m’est très précieux.
La créature attendit que le psychiatre reprenne tous ses esprits.
— Hé oui, docteur. L’Homme me surprend encore parfois. Qui aurait pu croire qu’un aussi insignifiant petit courtier en assurance pût manifester de telles compétences dans les métiers de la mort. Très rapidement, Carl est devenu mon tueur chouchou. Non, vraiment, il est épatant.
Le visage de Carl Jenkins arbora un sourire béat.
— Vous allez le faire évader, docteur Barnes.
Le psychiatre s’enfonça soudain dans sa chaise.
— Je... je ne... bredouilla le docteur.
— Vous n’avez pas le choix, doc.
— Je ne sais pas si j’y parviendrai, monsieur Lamort.
— Ho que si que vous allez y parvenir, doc. Je vous aiderai un peu, ne vous inquiétez pas. Tout va bien se passer.


*


Le coupé Mercedes-AMG S65 gris métal glissait sur l’asphalte qui brûlait sous le soleil californien. Il enchaina élégamment les lacets vers les hauteurs de Malibu puis bifurqua à droite sur une voie privée. Arrivé devant l’entrée de sa propriété, le docteur Barnes activa l’ouverture du portail automatique.
Il se regarda dans le rétroviseur.
Il avait une mine de déterré. Il descendit les dernières goulées de la bouteille de Chivas qu’il avait en main, baissa la vitre, et la balança par-dessus une haie de rosiers. Une barbe de huit jours, des valises sous les yeux. Bouffi comme un hamster qu’on aurait lâché dans un Mac Donald. Il était vraiment moche à voir.
Huit jours. C’était le temps qu’il lui avait fallu pour mettre au point l’évasion de Carl Jenkins, le tueur en série le plus redoutable qu’avait connu les États-Unis d’Amérique.
Il monta en titubant les escaliers de marbre blanc qui sinuaient du parking souterrain jusqu’à l’immense hall d’entrée. L’architecture ultra design, épurée à son paroxysme, l’accueillit de ses bras immenses. La lumière circulait sans limite véritable entre extérieur et intérieur. Les murs parcourus de cascades végétales étaient presque inexistants. Cette demeure avait quelque chose de profondément rassurant.
Surtout aujourd’hui.
Il s’affala sur la première banquette venue et s’endormit dans les secondes qui suivirent.
Cinq heures plus tard, il fut tiré de son sommeil en sursaut.
La télé qu’il avait programmée venait de s’allumer, volume à fond, sur la chaine d’info CNN. Une présentatrice blonde envoyait en rafales des images chocs et enchainait les commentaires sur l’évasion spectaculaire du « criminel le plus dangereux de l’histoire des USA ».
— Nous retrouvons tout de suite notre envoyé spécial, Jim Bradley, en direct du pénitencier de Beaumont, Texas.
— Jim, est-ce que vous me recevez bien ?
Elle s’adressa aux téléspectateurs :
— Nous n’avons pour l’instant qu’une liaison radio avec notre reporter, suite à la tempête incroyable qui a plongé tout le Texas sous un véritable déluge.
Elle revint vers le journaliste :
— Jim, je crois que vous êtes aux côtés du directeur de la prison, monsieur Carlson, c’est bien ça ?
— Oui, Katherine, tout à fait. Je vous entends bien, malgré la tempête qui fait encore rage ici. Je suis actuellement avec le directeur qui a accepté de répondre à mes questions concernant cette évasion incroyable du détenu Carl Jenkins. Oui, vous avez bien entendu, celui que l’on surnommait ici « le bourreau », le criminel qui est resté pendant des années l’homme le plus recherché des États-Unis, vient de s’évader, il y a quelques heures à peine, du pénitencier de Beaumont, Texas, où je me trouve actuellement, Katherine, c’est incroyable. Monsieur Carlson, qu’avez-vous à nous dire à propos de cette invraisemblable et terrible évasion ? Et tout d’abord comment s’est-elle déroulée ?
— Le détenu était en cours de promenade lorsque l’orage est arrivé. Très rapidement les pluies ont redoublé et ont inondé la prison et les alentours, semant la panique chez les détenus, comme chez les surveillants. Nous avons dû mobiliser tous nos effectifs pour faire sortir les détenus incarcérés dans les cellules du niveau 0 et les regrouper sur les niveaux supérieurs, car les eaux ne cessaient de monter. Plusieurs émeutes ont éclaté. Le détenu Jenkins a vraisemblablement profité du chaos qui s’est propagé dans toute la prison. Tous nos surveillants étaient mobilisés. Ils ont fait leur maximum pour maintenir l’ordre et la sécurité dans l’établissement. Nous dénombrons une dizaine de détenus tués et quatre surveillants, dont deux l’auraient été de la main de Carl Jenkins. C’est tout ce que je peux vous dire pour l’instant, merci.
— Monsieur Carlson, s’il vous plaît, monsieur Carlson...
— Jim, on dirait que le directeur a coupé court à vos questions.
— Oui, exactement, Katherine. Mais comment lui en vouloir ? Il règne ici une atmosphère apocalyptique : beaucoup de détenus blessés dans des émeutes, des surveillants, qui sont évacués, des morts, du sang et surtout beaucoup d’eau ! Nous en saurons certainement plus dans...
Le docteur Barnes éteignit la télévision.
Il traina des pieds jusqu’à la cuisine en se massant la nuque, jeta deux comprimés effervescents dans un verre et resta deux bonnes minutes les yeux rivés sur les bulles qui se formaient à la surface de l’eau.
Son plan avait parfaitement fonctionné.
Il but le verre d’un trait et s’affala sur une autre banquette, où il dormi cette fois plus de quinze heures d’affilée.

*

La tempête cessa aussi brutalement qu’elle était apparue.
Carl Jenkins ouvrit les yeux sur le ciel. Grand, bleu. Il était allongé à même la terre, couvert de boue séchée. Le parfum des arbres et de l’herbe, porté par un vent léger, lui balayait les narines. C’était le matin, ou peut-être la fin de l’après-midi. Comment savoir ? Les seules lumières qui l’avaient éclairé au cours des cinq dernières années étaient celle de sa cellule et des couloirs sécurisés. Il ne savait plus où il se trouvait maintenant. Peut-être à deux, ou trois kilomètres de la prison de Beaumont d’où il venait de s’évader, par les conduits d’évacuation. Il se demandait encore comment tout cela avait été possible. Cette tempête, presque aussi dévastatrice qu’un raz de marée. Le bibliothécaire, qui lui avait remis une clé pour démonter la gaine du conduit. Pourquoi ? Il ne le connaissait même pas. Il lui avait filé une lame aussi, qui lui avait permis de saigner deux gardiens pour disparaître. Puis l’eau s’était engouffrée, plus haut dans le bâtiment. Des tonnes d’eau. Il avait entendu le rugissement assourdissant se rapprocher, avait retenu son souffle, et s’était laissé emporter. Ensuite, plus rien.
Plus de son. Plus d’image. Il venait de se réveiller.
Ici.
Maintenant.
Sous ce ciel magnifique.
Une deuxième naissance. Éjecté par le conduit vaginal métallique de la matrice carcérale.
Il senti qu’il avait une érection. Il se serait bien volontiers fait plaisir, histoire de fêter l’heureux évènement, mais il fallait qu’il se grouille de décamper d’ici.
Deux mois s’écoulèrent ensuite paisiblement pour Carl Jenkins, dans la pénombre d’une chambre miteuse d’un motel abandonné, à la frontière entre Nouveau-Mexique et Arizona. Il avait eu le temps de se reconnecter avec le monde réel, même si cette reconnexion lui avait permis de ne rencontrer, en tout et pour tout, que cinq serpents à sonnette, deux tarentules blanches, un chien errant qu’il avait baptisé « Mucho », et un nombre incalculable de scorpions.
Bien qu’il fût en cavale, il se sentait maintenant prêt pour renaître au monde pleinement, pour rire et chanter dans le vent, semer des flics dans des bagnoles volées, baiser à tout va, et faire toutes ces choses illégales que font les criminels lorsqu’ils sont recherchés par les polices d’états et le FBI.
Il dénicha quelques vieilles frusques dans une caisse et se changea. Il avait maintenant l’air d’un paysan mexicain, mais c’était mieux que sa combinaison orange fluo de prisonnier fédéral. Il se mis à marcher le long de la route et fit du stop jusqu’à Tucson. Il n’avait ressenti jusqu’à maintenant aucun des symptômes qui précédaient ses crises d’assassinats compulsives. Il en était heureux et soulagé.
Mais il savait que tôt ou tard, la chose reviendrait, pour l’emporter à nouveau dans ses excursions mortifères.

*

Ses valises étaient faites et sa maison vidée de tout son mobilier. Il en avait tiré un bon prix auprès d’un broker de Sotheby’s. Il avait aussi vendu sa Mercedes et confié son chat Edgar à sa sœur, qui habitait Los Angeles. Il attendait maintenant un taxi, assis sur les escaliers de l’entrée.
Tout cela avait été la suite inéluctable de sa dernière entrevue avec Théophile Lamort. Ce dernier, qui lui était apparu très formellement, un soir de pleine lune, sous les traits de son chat Edgar, avait eu la délicatesse de lui repréciser les termes du contrat qu’ils avaient passé, car le docteur voulait avoir des éclaircissements sur un point bien particulier.
La question concernait les activités extra-carcérales de monsieur Jenkins. Le docteur voulait savoir si le pacte passé avec monsieur Lamort, qui l’exemptait de damnation, comprenait aussi une clause qui l’exemptait d’une éventuelle exécution de sa personne par monsieur Jenkins.
Comble de l’infamie, son propre chat Edgar, incarné par l’esprit machiavélique de monsieur Lamort, avait répondu à cette question par un miaulement sentencieux avant de poursuivre dans le langage humain :
— Bien évidemment que non, docteur Barnes.

Ainsi, le docteur Adil Barnes s’envola pour l’Inde où il s’installa définitivement. Il ouvrit un cabinet de consultation dans la petite ville de Mansa, située dans le Penjab, où sa famille maternelle comptait plusieurs fratries qui avaient prospéré dans l’agriculture. Bien loin du faste de la jet set californienne, ce fut pour lui un dépaysement total et un retour à ses racines qui lui furent bénéfiques, hormis sur le plan financier. Monsieur Lamort respecta ses engagements et ne se manifesta plus. Quant à ce démon de Jenkins, le docteur Barnes finit peu à peu par l’oublier, comme le reste de sa vie aux Amériques. L’Inde avait ce pouvoir de chasser tous les maléfices. Le docteur y vivait maintenant heureux, et en paix.

Le FBI clôtura le dossier de recherches de Carl Jenkins huit ans après son évasion du pénitencier de Beaumont. Malgré le dispositif mis en place sur tout le territoire américain, le fugitif ne fut pas repris. « Jenkins l’insaisissable », « Mister Death » « Jenkins l’anguille », « le fantôme », « la mort invisible », autant de surnoms dont l’avait affublé la pègre de Détroit, celle de Chicago, puis celle de New-York. Sa réputation de meilleur tueur à gages de tous les USA n’était plus à faire. Dans l’ombre, Carl Jenkins enchainait les gros contrats. Jusqu’au jour où le bruit couru que Jenkins avait pris sa retraite. Quelqu’un balança même son signalement à la police de Seattle. Bien que son dossier fût clos, le FBI dépêcha des agents sur place en quelques heures. Les hommes encagoulés défoncèrent les portes de l’appartement où il avait été signalé au beau milieu d’une froide nuit de décembre. Tout ce qu’ils trouvèrent d’intéressant parmi ce qu’il avait laissé derrière lui avant de disparaître, fut le talon d’un billet d’avion de la compagnie Indian Airlines, à moitié brûlé au fond d’un cendrier. La réservation du vol datait de deux mois en arrière.
Un vol à destination de New-Dheli.

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Jo Theroude · il y a
Je suis plus qu'en retard, désolé. Mais je tenais à vous féliciter pour cette nouvelle rondement menée. On se laisse gentiment embarquer pour savoir ce que va bien pouvoir réserver cette entité au docteur.
Suspense, surnaturel, meurtres, ça marche pour moi.
Pour l'excuse, je dois vous avouer que j'ai volontairement mis de côté Short Édition. Je n'ai pas assez de temps à consacrer à toutes les sollicitations, car je suis concentré sur la sortie de mon premier roman, ainsi qu'un autre projet en cours. J'essaye de venir de temps en temps...

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Kiki · il y a
je passe trop tard pour voter. . Zut alors.
Je vous invite à aller lire le poème en compétition des cuves de Sassenage et vous remercie d'avance

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Zouzou · il y a
...jusqu'où peuvent mener les cas de possession ? mes voix !
En retour , si vous aimez , http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/les-soldats-imposent
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/fatiguee-la-plume

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Virgo34 · il y a
Angoissant mais tellement prenant. Vous m'avez fait passer un moment agréable jusqu'à la chute inattendue.
Si vous voulez me lire, j'ai un sonnet sur le feu dans le Prix de la St Valentin. Merci.

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Dolotarasse · il y a
Pas vu venir la chute, tellement prise dans ma lecture. J'en redemande ;-). Bravo pour l'imagination.
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Thomas Clearlake · il y a
Très heureux que vous ayez apprécié chère Dolotarasse.
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Marsile Rincedalle · il y a
Très bon thriller mâtiné d'horreur et de fantastique. Un multi genre très bien mené. +3 voix
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Thomas Clearlake · il y a
Merci beaucoup Marsile Rincedalle.
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Marsile Rincedalle · il y a
Et merci pour votre abonnement et votre voix :)
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Thomas Clearlake · il y a
C'était un réel plaisir, étant aussi un passionné de montagne :)
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Murielle Mii · il y a
Excellent comme d'habitude mon Tom :) La petite note sur Recours en Damnation sera publiée le 12 avril by the way ;)
Un vote pour toi!

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Thomas Clearlake · il y a
Merci ma petite Mumu, tu es un ange.
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Zurglub · il y a
Lecture vraiment sympa ! Merci Thomas
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Thomas Clearlake · il y a
Zurglub, très heureux de votre appréciation.
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Klelia · il y a
Corps possédé par un esprit extraterrestre qui va reprendre du service en Inde sur les traces du psy exilé. Angoissant !
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Thomas Clearlake · il y a
Merci Klelia, tout résumé en une phrase !
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