RECORD PARALYMPIQUE

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Plaisir, besoin, ivresse, tourment, drogue, obsession, compulsion, consolation et éclats de rire... bref, ECRIRE !!! Ecrire ma vie, vivre mon écriture. Chaque jour et toujours. Pour ma Joie qui  [+]

RECORD PARALYMPIQUE

Nouvelle homoérotique

— Pourriez-vous, je vous prie, m’attraper mon magazine ?

La voix m’a fait sursauter alors que mes yeux flânaient, perplexes, sur l’étal bigarré. Je me retourne et l’aperçois, en contrebas. Une bouille de boy-scout. La brosse blonde très rase. Deux yeux francs et rieurs. Son masque anti-Covid voile à peine un sourire ravageur.

— C’est un des seuls trucs que je peux pas faire tout seul. Il faut toujours qu’ils rangent mon mensuel tout en haut. Sans doute à cause des mômes...

La trentaine, à peine, une gerbe, un soleil, un magnifique élan... et ce regard par-dessus le masque ! Quand il m’annonce le titre de la revue de charme qu’il convoite, un mensuel gay que j’achète parfois, son ton paisible et déterminé me sidère. Nulle gêne écarlate, nul embarras dans la voix. Acheter un journal pédé lui semble aussi banal que de virevolter en fauteuil roulant dans le Relay Presse du Trocadéro !

La couverture du numéro d’été est plus que séduisante, ensorcelante : l’éphèbe nu porte au cou un collier de volubilis, sa chair est rose et lisse. Sous ses paupières demi-closes, l’androgyne coule vers le lecteur un long regard boudeur. La bouche est entrouverte, les lèvres purpurines et la mince encolure, jaillissant des corolles, a des grâces de gazelle. Sur la poitrine glabre, élancée, harmonieuse, deux boutons de rose propices aux cueillettes. Tout est lisse et suave, gracieux, voluptueux. La beauté incarnée. Un miracle de virilité ambiguë, alanguie, fondante et pourtant masculine, tout en apesanteur affichée et en roideur promise dans les pages centrales. La jambe gauche, posée sur un trépied (masqué par le titre), dégage une entrecuisse généreuse et galbée. Pas une once de graisse, pas un épi de poil, juste une mousse blonde frisant sous le nombril. Et le slip neigeux offre aux (a)mateurs le trésor de la Toison d’or : ni trop serré ni trop lâche, le contenant moule le contenu juste en le suggérant, mettant en appétence grâce à la froissure et faisant supputer, sous la tige penchée, le poids des deux fruits mûrs rebondis et mafflus. Des espèces sonnantes et trébuchantes dans un écrin d’Hawaï, pour 5 € seulement, c’est tentant, non ? Je ne puis résister et prends deux exemplaires.

— Je vois que tu es toi aussi un connaisseur.

Mon fringant invalide a siffloté d’admiration puis éclate de rire. Quand il parle, sa voix a le moelleux d’une flûte traversière mais le rire, telle une baguette magique, la transforme en saxo. Il se fout de moi et de mon air embarrassé. En fait, c’est vrai, j’ai les boules ; le handicap, ça m’a toujours coincé, et un pédé en plus, c’est trop trash, c’est injuste... Je sens sourdre au tréfonds une compassion molle. Et une contradiction : putain, cette demi-portion qui m’arrive à la taille, qu’il est sublime et cool ! C’est drôle, c’est moi le valide et, sous ses yeux en vrille et son air volontaire, je me sens le minus ! Son regard capture la lumière, un vrai rayon laser qui me sonde et m’appelle. Il mate ou quoi ? Non, il me défie et, sans aucun complexe, incarcéré mais profil haut et le torse bombé, il évalue ses chances et rôde sa stratégie. Pas froid aux yeux ! Décidément, même en fauteuil roulant, ce n’est pas une gonzesse, ça fleure bon la teub et la virilité, aussi dru que son eau de Cologne qui pique ma narine. Je me le ferais bien en guise de quatre-heures... moi aussi, comme claironne la pub, j’en veux (je sens l’incongruité de mon fantasme mais pourquoi pas, après tout ?) Bref, je patauge, je ne sais qu’entreprendre, je m’attarde à la caisse en cherchant ma monnaie. J’ai perdu mes repères, ce beau mec ligoté... je n’ose même pas zieuter plus bas sous la ceinture, je me sens vraiment con de me sentir gêné et de triturer toutes ces fausses questions.

Tandis que mon bel handicapé feuillette sans complexes son Beaux Gosses préféré, je navigue à l’aveuglette, comme un gland empoté, entre pitié et curiosité. Et le désir, comme chaque fois, brouille les cartes et met le feu aux poudres. J’ai rougi, triplement : primo, de mon manque d’adaptation au réel et d’une sourde appréhension ; secundo, de ma fringale soudaine et impérieuse, et surtout monstrueuse ; tertio, des bites étalées sur le papier glacé que je ne peux m’empêcher de zieuter avidement par-dessus son épaule. Toutes ces queues dressées qui sapent providentiellement mon haut-le-cœur !

Mon handicapé de charme a deviné le trouble qu’il suscite et vient à mon secours. Alors que nous sortons du kiosque et que je m’éloigne le plus lentement possible (ne sachant encore quelle conduite adopter, l’accompagner ou battre en retraite ?), il me rattrape avec son engin. Tête à queue, essieux cabrés et sourire radieux.

— On fait un bout de chemin ensemble jusqu’à ma caisse ? Histoire de bavarder... Au fait, moi, c’est Cédric.

La main qu’il m’a tendue est douce et athlétique, une poigne de branleur. Il rit fort, deux notes de saxo ténor. Comme on est en plein air, il s’est délesté de son masque rabat-joie et m’invite à faire de même. Soit ! À bas Castex, vive le Sexe ! Nous voilà avançant sur le large trottoir de l’avenue Georges Mandel. Il n’est que dix heures mais ça cogne déjà. Août est impitoyable. Cédric a enfilé des gants en cuir pour actionner ses roues. (Ouf ! il m’enlève une écharde : fallait-il lui proposer de le pousser ou non ?). C’est vraiment un pro, il file à belle allure et, à ses côtés, je suis obligé de presser le pas. Il faut même que je trotte ! Je peine à suivre la cadence et me mets à transpirer. Nous parlons de tout et de rien – je me contente d’acquiescer car j’ai le souffle court et les chevilles crispées – parfois un écart, un zigzag, de nouveau trois notes de saxo, trois fois rien, le train-train. Cédric est un pro de la conduite et me paraît de plus en plus adapté au bonheur.

— J’aime bien aller près du Troca ; la vue est imprenable sur la Tour et sur les touristes. Impayables ! Dommage, cette année, ils sont aux abonnés absents, surtout les citrons. Quels couards ! C’est mon lieu d’entraînement préféré. Je déboule les jardins puis je remonte vers l’esplanade. Deux fois d’affilée, chaque matin l’été, à la force des bras. Çà, c’est du sport ! Tu devrais essayer, pour muscler ton poignet, je ne connais rien de mieux !

Son allusion m’a fait rougir et il rit de mon trouble. Il s’ébroue sur son char et piaffe d’allégresse comme un poulain fougueux. Du pur Joshua Redman ! Je l’écoute ébahi. Et nous voilà arrivés près de la station du RER où il gare sa voiture. Je suis en nage, Cédric en pleine forme. Pas la moindre auréole sous ses amples aisselles ! Ni même sur sa poitrine que moule un débardeur. Sous le coton, pointent les deux tétons et ça me fait bander. J’ai toujours trouvé ces bourgeons bien plus sexy que les gourdes laitières des filles d’Eve, ces lourds appâts qui tombent de sommeil, tellement plus mignons nos haïkus de mec, plus suggestifs, bref, minimalistes. Nulle comparaison !

Cédric a surpris mon regard appuyé. En silence, il fait rouler les muscles de ses bras. Au passage, son sourire malicieux a évalué le manque de tonicité des miens. Le pôvre ! semble-t-il murmurer intérieurement. Et son œil se fait encore plus malicieux (il doit avoir une petite idée derrière la tête), mais sans mépris pour ma normalité, juste un entrain jovial et contagieux.

— Tu peux tâter si tu veux !

J’effleure ses biscoteaux qui bombent hors de la manche. C’est chaud et dur, du pur Superman. Je suis troublé sans même avoir palpé ! Cédric s’est installé dans l’habitacle. En un tour de main, avant même que je pose une question idiote, il a désolidarisé les roues du fauteuil, s’est glissé souplement devant son volant, a replié son engin et l’a escamoté à droite devant le siège avant. Son regard est levé vers moi, toujours malicieux et de plus en plus engageant.

— Comme tu es timide ! Tu peux tâter bien mieux, je ne suis pas contagieux, tu sais...

J’ai rougi et j’obtempère. En fait, l’énergie de ce mec me gêne. Est-ce dans l’ordre des choses ? C’est moi qui me sens nain et complexé. Par contre, dès que je ne vois plus ses longues jambes inertes, à peine un peu trop maigres sous le survêtement, ça va mieux, rien ne me gêne. Et j’en fais abstraction. Ça tombe bien, assis dans sa voiture, c’est parfait, bien plus clean, ni vu ni connu. N’empêche, je suis désorienté. Quand Cédric a sorti son iPhone de sa poche gauche, j’ai remarqué par mégarde un bout de tube plastique. Misère ! Ce mec est condamné à se sonder lui-même ! J’en rougis à sa place mais je n’ose le plaindre. Vite, mes yeux, plus haut ! Retour à la normale. Pleins feux sur les biceps. Cédric a deviné que j’en mourais d’envie, il abaisse sa vitre et m’offre son bras gauche. Je palpe le muscle gonflé, masse l’épaule ronde, glisse furtivement ma main sous son aisselle. Fragrance de Cologne. Mes doigts impatientés frisottent sa toison, s’égarent dans leur touffeur, dérapent vers le sein...

— Et moi, je peux toucher ?

Mes bras ne sont guère affriolants mais Cédric connaît son affaire. Il a entrouvert la portière et m’a harponné par mon ceinturon. Il m’attire à lui, tout contre lui, dans l’entrebâillement, et se met à palper... mon paquet. Droit au but ! Il n’est vraiment pas manche, mon fier handicapé ! Quel doigté ! Quelle délicatesse ! Quelle scélératesse ! Cédric ferme les yeux, concentré sur la seule sensation. Il savoure tandis que moi, un rien paniqué, je jette un regard circulaire sur la place Tattegrain. Dieu merci, nous sommes seuls au monde pour un stationnement gratos et illimité, merci aussi à la municipalité généreusement écolo.

Mes défenses cèdent peu à peu tandis que la main gantée de cuir farfouille dans mon caleçon, s’immisce et s’éternise. Je sens le plein chagrin sur mes valseuses en liesse, les doigts inquisiteurs qui pelotent et décalottent. Ils serrent mon aumônière au point de l’exploser. Je proteste en soupirant, mais mon svelte tortionnaire n’en a cure. Il sourit béatement puis relâche son emprise pour empoigner plus haut mon levier de vitesse. Le cuir est froid sur ma verge brûlante, le va-et-vient rythmé et péremptoire. Cédric, c’est évident, n’est pas un romantique ! Mais on n’est tout de même pas aux vingt quatre heures du Mans ! Je me suis agrippé au toit du véhicule et me cambre pour accompagner les grandes manœuvres et mieux dégager ma décapotable. La pompe est amorcée... mais soudain, tout se grippe. La panne, putain, la panne sèche ! Ma teub a des ratés. Je sens que rien ne vient, ça patine, ça mollit. Pas moyen d’embrayer. Bon dieu, qu’est-ce qui m’arrive ? J’observe Cédric à la dérobée et lui...il prend son pied. Le plaisir coule de source. La victoire en chantant lui ouvre l’aiguière !

Tout se joue sur son visage mobile et torturé, ravagé de plaisir. Il a fermé les yeux, ses adorables yeux légèrement cernés, et, sous les paupières, ses globes tourneboulent en scrutant l’Au-delà. Dans sa Géode intérieure, le spectacle doit être époustouflant car, en surface, tout est chamboulé, mitraillé, retourné, bien plus que la glèbe sur le Chemin des Dames : la sueur perle au front, les sourcils sont froncés, les ailes du nez palpitent, la langue sort et rentre comme un dard de crotale, les lèvres se contorsionnent et se mordent elles-mêmes. La pomme d’Adam fait du saut à l’élastique, la glotte grelotte et un désir fiévreux a empourpré les joues. Sa main droite est à présent agrippée au volant, si violemment crispée que les phalanges blanchissent. Tout le buste est secoué de spasmes furieux. Cédric dérive sur le périph du Sexe jusqu’au bout de l’enfer, il gémit, soupire, chantonne, halète, il me supplie, il râle et demande grâce tandis que ses doigts frénétiques continuent de palper ma verge mollassonne. Se peut-il qu’il jouisse aussi fort ? Avec tant d’impudeur ? Tandis que j’ahane et que je tombe en panne ! C’est trop fort, please, un peu de dignité !

Perplexe, ma vue plongeante détaille sa braguette. Waterloo, Waterloo, morne plaine. Le plat pays. Immense no man’s land. Apparemment, c’est l’armistice, rien n’arrive jamais dans ce secteur paisible. Il n’empêche, plus haut, c’est un triomphe. Lever de soleil sur le Thabor. Splendeur et transfiguration. Vision béatifique. Cédric jouit et il en redemande !!! Ses yeux révulsés attestent la volupté. Comme s’il voyait l’Invisible ! Pour moi, c’est la débâcle, la Bérézina sur les rives du calecif et j’assiste, impuissant, à la gloire du cul-de-jatte !

— Putain, mec... c’était génial... comme tu m’as inspiré !

Cédric peine à reprendre son souffle et sa poitrine bat comme un soufflet de forge.

— Ah bon ?... mais toi... au fait...euh... comment ça peut gazer ?

Je peine, moi, à piger sa mécanique intime mais je ne voudrais surtout pas me montrer indiscret. Je me sens con, de plus en plus.

Cédric ouvre les yeux. Mon air perplexe et dépité l’amuse. Il éclate de rire en s’étirant comme un matou repu.

— Le plaisir, mec, c’est d’abord dans la tête, pas dans le caleçon. Tu vois, moi, depuis mon accident de moto, il y a huit ans, je m’entraîne. Je rééduque le mental, je bande l’imaginaire. Ni érection ni éjac, o.k., mais le pied intégral. J’ai un Q.I. sexuel du tonnerre ! Car je muscle le cortex. Le Viagra, c’est bidon. Pour moi en tout cas, complètement H.S. Mais, tu vois, avec ma quéquette de bébé, je jouis comme dix phoques. Et toi, mon couillon ? Ça donne quoi ?

Cédric se penche par la portière et regarde en sa paume ma nouille bien trop cuite. Mais il n’a pas envie de se moquer de moi, un vrai pote. Il faut comprendre et aider les Grands Valides de la Normalité.

— Allez, courage. On remet ça ? Essaie, concentre-toi... ou plutôt lâche prise, laisse venir, rien n’est grave... et n’oublie pas, bande le mental et jouis dans ta tête !

Mon gentil héros a déjà remis le compteur à zéro. Sa main gantée enclenche le rodéo et secoue mes grelots. Je fais appel à tous mes fantasmes de fortune, je racle les fonds de tiroirs de ma mémoire et de mes vidéos, j’en appelle aux mânes de saint Björn et de Jean-Daniel, je recycle pêle-mêle et pines par-dessus têtes : les pipes de Bel Ami, le braquemard de Jeff Quinn, les bidasses soumis, les gros pafs tatoués, les partouzes à Venise, les godes “ super neger ”, les étalons hongrois, les loubards en chaleur, les vicieux randonneurs, les jeunes garçons de ferme, l’adjudant-chef Jean-cuL, les pompiers de New-York, la lippe de Bernardo, le fifre de Philippe, le démonte-pneu d’Oscar, le fin zouarid d’Omar, les bananes flambées et les coquilles de noix, le cylindre “ seaman’s pump ”, les punks et les piercings (et même un doigt de pisse), le sublime Johan, le champêtre Lukas et les gros dégueulasses des productions Krado, j’en passe et des bien pires... dur dur la libido quand on est bien portant et raide sur ses cannes.

Heureusement, Cédric est tenace et vaillant du poignet (les veines sur l’avant-bras, quelles lianes !). Il m’encourage de son regard martial, un vrai frangin. Mes yeux quêtent sa force, je faiblis à nouveau, je cale et me dessèche tandis que mon dépit mord ma lèvre altière et que mon paf, de rage, martèle la portière. Pitié ! Pitié ! Ayez pitié des pauvres invalides ! Encore un coup de main ! Per favore, monsieur le Bon Samaritain, ne laissez pas sur l’asphalte brûlante un aveugle orphelin qui a perdu sa canne et mendie comme un chien !

Mon air doit être si lamentable, ma transe si grotesque, que Cédric a effectivement pitié de moi. Pour me décontracter et me mettre à mon aise, il explose d’un grand rire enfantin. C’est sa botte secrète : son rire dévastateur, immense, tonitruant, des trilles de saxo, des gammes, des arpèges, du pur be-bop à rameuter ici tous les snobs du 16eme ! Sauvé ! Son ouragan jovial entrouvre enfin mes vannes. Dans sa dextre gantée de cuir et de bonté, un peu de crème fleurette, deux ou trois gouttelettes. Une misère ! La disette. Mais mon honneur est sauf... si l’extase est pauvrette.

— N’empêche, tu devrais faire un peu d’exercice. T’aérer, te muscler, déserter la télé... et le fameux forum dont tu m'as parlé. C’est quoi déjà, ce piège à cons ?
— Short, la littérature minimaliste qui...
— Taratata ! Le blabla, les règlements de compte, les boursouflures d’ego... c’est la vraie vie, ça ? Du virtuel, des branlettes de gratte-papier ! Moi, je dis : la vie vraie. Cash. Avec ou sans guiboles. Avec ou sans Covid. Mais tu te vois, là, les yeux implorants et la quéquette flapie ?! Une misère. Tu m’as l’air complètement anémié, tu dois trop cogiter... Il faudra que je t’entraîne un de ces jours. Nous courrons au Bois, côte à côte, toi près du fauteuil. Cinq ou six kilomètres... Qu’en dis-tu ?

Je bredouille je ne sais quoi en fermant ma braguette.

— Et puis, dès mon retour, on s’appelle...

Cédric a surpris mon regard égaré et déjà attristé.

— Rassure-toi, juste un mois à attendre. En septembre, c’est dingue. Je dois être à trois endroits différents. Le World Congress à Tel-Aviv, mon festival de musique baroque et Handisport à Toronto. Tu imagines ? Le pire c’est que je vais devoir sacrifier l’un des trois rencards à une crevure comme toi !

De nouveau quatre ou cinq notes de saxo. Son regard s’est fait tendre, juste un instant, l’épanchement, ce n’est pas son genre. Je baisse les yeux en signe d’assentiment. Cédric m’a tendu mon exemplaire de Beaux gosses qui avait atterri sur le siège avant pendant ma débâcle. Il a griffonné son numéro de portable sur la couverture, au beau milieu du jock strap iconique. Le salaud ! Mais je ne lui en veux pas, à mon paraplégique, mon sublime costaud au sourire magnétique. Je l’aime déjà, je l'adore, mon zèbre à roulettes et au grand rire fou ! Qu’il parle, qu’il parle encore, que j’entende sa voix, que son duo me berce, le babil de la flûte et l’éclat du saxo !

— Tu m’appelles, crevette ? Ou plutôt, ce sera moi... On se fait une petite bouffe à la maison un de ces soirs, dès mon retour, et après, une grande baise ! Mais sans se prendre la tête. Histoire de se biscotter la libido à notre façon, juste entre potes. Albert Einstein et Joshua Superman en duo, tu vois le genre. Je te pompe le noeud, tu vidanges mon cortex, le pied, quoi ! Allez, sors ta bite et pète un coup ! (Cédric s’esclaffe : la sublime intro de Can’t dance !) Tu sais, grand bêta, la vie est plus simple que tu crois. Avec ou sans guiboles, TTBM ou non, Covid ou pas Covid, la vie, c’est pas ceci ou cela, bandante ou super chiante. La vie, « c’est ». Un point c’est tout. Elle est ce que tu en fais. Avec de l’énergie pour un seul jour. Et de l’humour. Un seul jour à la fois. O.K. ? Et une panne de queue, après tout, c’est pas si grave... ça n’arrive qu’aux vivants ! Allez, amigo, je reviens... Salut, minus, tu me branches, sais-tu ? Vraiment. Je file. Putain, tu m’as mis en retard, j’ai un plan cul à l’Aquaboulevard...

Cédric rit de plus belle. Encore cinq trémolos par-dessus la portière. Sa torpédo démarre en vrombissant. Et moi, je reste en plan comme deux ronds de flan. Seul sur le trottoir, place Tattegrain, je me sens soudain nase, anéanti, infirme à cent pour cent : handicapé du gland, invalide du cœur, grand blessé de la vie. Intello, quoi ! Help, Cédric, reviens, reviens vite ! Je repense à sa voix, à son bras turgescent, à sa force paisible. Amigo, je reviens... Euréka ! En l’attendant, j’ai trouvé mon challenge : conquérir mon héros de choc en suivant à la lettre son triathlon ad hoc : gymnastique, musique et zygomatiques. En gros, abdos + saxo + philo souriante façon Cédric : un seul jour à la fois, juste aujourd’hui... C’était déjà, dit-on, la recette de Platon. Ce fut aussi jadis la mono-cure d’Epicure que je te recommande fort, à toi mon lecteur chéri (à ma lectrice aussi) – pour me l’appliquer d’abord à moi-même chaque jour que fait Pouet Pouet puisque le contraire de croire, c’est savoir ; le contraire de prier, c’est rire ; le contraire de mourir, c’est jouir et nous réjouir.

C’est parti, mon kiki. Courage ! Vivons, baisons... sans négliger d’aimer !


__________________

Pour accompagner la lecture de RECORD PARALYMPIQUE, on peut écouter mon saxophoniste préféré et imaginer Bellinus au clavier ! Pas belle, la vie ?

https://www.youtube.com/watch?v=wZSdbUsH_7w


L'IMAGE correspondante à cette Nouvelle est ici :

https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/record-paralympique-image-de-la-nouvelle-erotique-correspondante


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Haruko San · il y a
Ah ben là je découvre Votre écriture où les détails fusent et font rire bien qu'ils ne soient pas moqueries. C'est de l'érotisme avec des mots choisis qui pourraient mais ne le sont nullement "crus" Vous y avez mis votre sensualité, étrangement posée là sur des effets, des émotions et le mental ah!!! le mental j'aime à lire qu'il est plus ou moins essentiel qu'il fonctionne à perdre haleine-:) Je n'aurais su, ni pu décrire autant de sensations, c'est certain! Vous avez royalement réussi et j'ai apprécié le mélange de Vos mots dans une situation qui peut surprendre, voire choquer peut-être...et pourtant c'est aussi la vraie vie! Bravo.
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Christa Christel · il y a
Bonjour Michel, ce que j'aime bien dans cette histoire - outre l'anti-performance du narrateur et les alexandrins! - c'est cette idée de sexe mental, transcendant le corps, très forte... et l'on retrouve votre sens de l'humour, votre appétit de bonheur venu d'un long cheminement car cela se gagne et se conquiert de haute lutte... Encore loin de moi.
Amitiés ;-)

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Bellinus Bellin · il y a
Merci, Christel, et un seul mot : avanti ! La progression vers la découverte de soi et la Liberté qui en découle est un long chemin… qui ne finit jamais. "Va à la rechercher de toi-même, et quand tu t'es trouvé(e), quitte toi !" (Maître Eckart) . Amical encouragement.
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Marie Quinio · il y a
J'ai beaucoup aimé, les thèmes abordés et votre écriture, la distance qu'il faut savoir prendre parfois et, à l'inverse, le rapprochement qu'il faudrait faire avec les choses essentielles. La panne de vie n'est pas toujours du côté que l'on croit ;)
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Bellinus Bellin · il y a
Merci pour le judicieux commentaire !
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Fred Panassac · il y a
Très bien écrit ! Joli choix de métaphores, et de l’humour.
Et de l’action, toujours erotique, jamais porno.
J’ai apprécié votre franchise au sujet des « gourdes laitières des filles d’Eve », c’est bien utile de savoir que ces attributs ne sont pas universellement appréciés... et puis la féroce description de l’univers shortien, parfois pas loin de la réalité.
« Le blabla, les règlements de compte, les boursouflures d’ego... c’est la vraie vie, ça ? Du virtuel, des branlettes de gratte-papier ! »... j’ai bien ri, c’est tellement vrai parfois, en minorité mais c’est ce que l’on retient, c’est ce que retiennent les voyeurs (et flatteurs obséquieux) de chevilles enflées, qui sont plus obscènes que des mateurs de films pornographiques.
En revanche, venant du forum par curiosité pour lire et chercher le zeugma, je ne l’ai pas trouvé, j’ai dû me tromper sur la définition.

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Bellinus Bellin · il y a
"Vêtu de probité candide et de lin blanc"... Mon zeugma ressemble furieusement au zeugma hugolien. Et si vous trouvez la première, vous gagnez !!! (voir sur le Forum)
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Fred Panassac · il y a
J’ai trouvé, réponse en MP.
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Leocadie · il y a
Beau texte qui montre comment l'on peux être bloqué dans nos codes.
La liberté d'être n'a pas de codes...
A chacun ses codes et sa liberté...

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Bellinus Bellin · il y a
Certes. Et les plus "bloqués" ne sont pas toujours ceux que l'on croit !
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Georges Marguin · il y a
C'est pas mon truc, mais tous les goûts sont dans la nature.
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Bellinus Bellin · il y a
Oui, il faut de tout pour faire un monde et, plus que le sexe, l'écriture est inventivité et volupté !
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Georges Marguin · il y a
Plus que le sexe ? Moi qui ai 93 ans, ce que je peux avoir comme regrets, tout en restant ans la légalité.
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Bellinus Bellin · il y a
Le sexe est innocent, revitalisant, drôle parfois. A 73 ans (mon âge), c'est de moins en moins évident. Mais toujours aussi important et incontournable car rien de pire que l'isolement tactile. Ceci dit, la roue tourne, les occasions sont rares, le jeunisme sévit (surtout dans le milieu homo)… et pourtant il faut bien que de temps à autre le corps exulte… jouir, si peu, mais ne pas renoncer à nous réjouir de la vie qui est belle et bonne, façon Montaigne. Je vous souhaite une soirée agréable et paisible. Une soirée de plus... en moins. Qu'elle soit pour nous deux douce et unique ! Michel

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