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Rencontre avec Sheitan

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Supanas

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Qualifié

Introduction

Aussi loin que remontent mes souvenirs, « ces histoires » m’ont toujours possédée. Elles ont fait de moi ce que je suis.
J’ai le fol espoir que les lecteurs se plairont à lire mon histoire « surréaliste » tirée de toutes celles qui m’habitent. Seules les âmes les plus sensibles seront aptes à douter de leur véracité. Quant aux autres âmes (que je jalouse secrètement depuis mon adolescence) ; je n’aurai ni l’orgueil – et encore moins la folie – de dire que vous y êtes insensibles, mais plutôt que vous en êtes épargnées. Parce que vous n’y croyez pas, vous faites partie des chanceux.

Petite fillette de cinq ans, j’étais espiègle et ma curiosité n’avait aucune limite (toujours la même à ce jour). Nous vivions, avec ma grand-mère, mes deux oncles et l’épouse du plus grand, dans un petit village algérien au sud-est, pour situer ; dans la wilaya (la commune) de Bordj Bou Arreridj. Deux cents habitants à tout casser.

Une boulangerie, une alimentation générale, une école primaire, un collège, un fermier et sa famille (que j’adorais) et un dispensaire avec un infirmier (mon oncle aîné). Pas de docteur à Ain-Soltane (l’eau du sultan). Des guérisseurs (que j’ai été amené à visiter de force à cause de mon caractère impétueux) ou la grande ville à environ une matinée à dos de mulet (j’exagère peut-être, il faudrait refaire le trajet).
Une fontaine au cœur du village (magnifique galère pour récolter sa ration d’eau chaque matin) et une petite mosquée. J’oublie le cimetière et la gigantesque étendue de terre jaunâtre et craquelée par le soleil.
A l’heure de la sieste nationale, je me faufilais discrètement dehors, de midi à quatorze heure, puis je grimpais au sommet du plus grand arbre derrière chez nous pour observer. Au loin, le sol et les collines se mouvaient en une danse lente et mystérieuse, ondulant sans arrêt comme pour atténuer la douleur brûlante provoquée par la chaleur des quarante-cinq degrés les beaux jours d’été. A de rares moments, une mini-tornade ou encore des boules de sables et de brindilles que le vent chaud faisait rouler me mettait dans un état de bonheur incommensurable. Le passage d’un chameau ou dromadaire aussi... Pour la petite fille que j’étais, c’était beau.
Dès que j’entendais « Salima ! », je redescendais de mon arbre en urgence. C’était l’heure de se réveiller. Si je m’étale un peu sur le lieu de mon enfance, c’est parce que le contexte en lui-même porte à réflexion. Les petites bourgades font de belles histoires...A mon humble avis.

Chapitre 1

On connaissait tous C.C. dans le village. Ses retours de la douce France étaient jour de « fête communale ».
On balayait devant notre porte dans toutes les maisons. La boulangerie et l’unique alimentation générale brillaient de mille feux....
Ce qui reste incroyable dans mon esprit était l’état des lieux du « centre névralgique » de ma gentille bourgade au milieu de nulle part ; entourée de collines rocailleuses et desséchées où rien ne poussait hormis des sortes de plantes dont je ne connais le nom, en forme de micro arbrisseaux beige et remplis de pics qui piquent grave étant donné que nous gambergions souvent pieds nus pour protéger nos fragiles semelles de ce sol ingrat mais surtout pour garder nos chaussures présentables le plus longtemps possible pour l’école et les jours de fêtes (celui du retour de « l’enfant du pays » était sans doute le meilleur à mes yeux). Il y poussait aussi quelques rares cactus à un ou deux kilomètres aller-retour juste derrière ces mêmes collines, que fréquemment j’allais voir en galopant du haut de mes cinq années et de mes petits pieds tendres à l’heure de la sieste. A chacune des excursions, j’auscultai un seul et unique cactus méticuleusement, puis je rentrai bredouille en me disant « peut-être le prochain... »
Notre voisin en avait un très grand dans son jardin qu’il entretenait précieusement, rempli de figues de barbarie. Je pense que c’était un radin... Il ne nous en filait que cinq par an, et encore, il ne se sentait pas obligé de nous offrir « les meilleures » de sa récolte.
Maintenant que j’y pense, son cactus resplendissait d’une couleur verdâtre ; ceux que je visitai rappelaient toutes les nuances et les tons que l’on puisse mettre dans une fresque pour définir le mot « cramé ». Si mes souvenirs sont bons sur le sujet, je crois que notre jardin ne servait à rien. Situé à une dizaine de mètres de la maison et entouré d’un grillage fatigué, comme tous les jardins du coin, le seul arbre qu’il abritait produisait des amandes au « goût de rien du tout ». Seules les herbes aromatiques faisaient que grand-mère allait s’en occuper tous les matins. Sauf que pour ma part ; les herbes, je m’en moquais un peu.
Mais ce que le vieux radin de la maison mitoyenne à la nôtre ne savait pas, c’est que de septembre à mi-novembre, dès que les villageois se barricadaient à l’ombre de leur toit pour se cacher du dangereux soleil de midi, je soulevai avec précaution le loquet de son portail, me faufilais calmement dans sa cour pour enfin lui piquer une grappe de raisin que je m’empressai de manger sur la plus haute branche de mon arbre fétiche, tout en l’insultant de crevard, parce que lui chaque fois qu’il me croisait, il soulevait sa canne et me braillait dessus pour que je rentre si je ne voulais pas qu’il dise tout à Geda... Je ne voyais vraiment pas de quoi il me parlait et la plupart du temps, je lui répondais qu’il était bien trop vieux et rabougri pour donner des ordres.
Et un matin la nouvelle tomba, alors que nous avions tous notre tête de cinq heures du matin à la fontaine de Ain-Soltane... Mon oncle l’annonça à son copain en premier, sans m’en dire un mot avant. Il aurait pu le faire la veille ou pendant le trajet mais il ne le fît point ! Je sais que je ne faisais que lui rajouter une charge en plus en l’accompagnant tous les matins chercher de l’eau pour la journée, parce que je ne marchais pas très vite, que les trois quart de l’eau se renverseraient de mes deux boîtes de conserves que Geda avaient trouées pour y passer un fil de fer pour faciliter le transport. Je sais qu’à cause de moi, il devait se lever plus tôt que les autres pour compenser le retard qu’immanquablement je provoquerai... Lui portait deux bidons de dix litres ; il aimait marcher vite au retour pour se débarrasser rapidement de la souffrance du poids.
— Dépêche-toi, tu vas me mettre en retard à l’école, s’il te plaît Salima..., me supplia-t-il.
— Grand-mère elle a dit que je pouvais venir avec toi !
— Geda n’a pas cours tout à l’heure et toi non plus, que Dieu vous bénisse !
Ce matin-là ne se différenciant pas des autres (en clair, il m’embrouillera ainsi tout le long du chemin), je gardai tout mon optimisme car je pourrais boire un verre d’eau frais de mes deux boîtes de conserves au final... Mais consolez-vous, le but réel de mon « cassement de tête » à l’égard de ma ration d’eau n’était que pur égoïsme de ma part. L’eau est une denrée rare à Ain-Soltane ; les robinets de toutes les maisons restent ouverts à fond tout le temps, et ne coulent que de façon aléatoire et peu fiable. De six heures à sept heures du matin environ. Il arriva une fois où l’on ne vit pas une goutte durant cinq jours. La fontaine par contre, si l’on respectait la file d’attente et si personne n’abusait de ses bienfaits en se rationnant plus qu’il ne devrait, coulait à flot de quatre heures à huit heures et jusqu’à dix heures du matin les jours de grâce divine ! Les papas et les jeunes garçonnets – comme mon oncle – se chargeaient de cette tâche prévisionnelle tous les jours... Et il y avait moi... Tout le monde me connaissait et me respectait dans le patelin. Ils pensaient (je pense) que je venais faire ma B.A. quand je pointais. La vérité sur ma motivation était le besoin irrépressible d’assouvir mon désir de « vadrouille » matinale, avant que mon oncle Abdelkader n’aille à l’école et que je me retrouve seule avec Geda, que j’aimais beaucoup, et l’épouse de mon oncle aîné. Trop petite pour aller à l’école et trop grande pour rester accrochée aux jupons de ma mémé !
Bon, il y avait notre maison, celle du radin et quand je tournai à gauche, la maison de la seule fille de mon âge dans un rayon de trois cents mètres. On jouait ensemble en cachette des fois. Qu’est-ce qu’on s’amusait bien sous son abricotier même pas protégé des gourmands et gourmandes comme moi !
Geda l’aimait bien aussi, c’était une « gentille fille ». Mais blindée de poux. Je pouvais les voir tomber si je me concentrais sur sa chevelure. D’où les réticences de ma grand-mère qui ne souhaitait pas que je marche trop près d’elle, si je ne voulais pas finir comme Kojak : la boule à zéro.... Ce qui finissait irrémédiablement par arriver l’été à cause des fruits charnus et sucrés de cet abricotier géant, béni de Dieu et offert à tous par l’une des familles les plus modestes de ce trou à rats que j’aimais tant. Il suffisait de les goûter une fois pour toujours transgresser les règles durant cette saison là...
— C.C. rentre dans une semaine m’a dit Maman, a-t-il balancé à son pote, sans se soucier de savoir ce que cela me faisait.
— Jure devant Dieu... !, demande alors son pote aux bouclettes blondes et yeux clairs.
— Que Dieu nous écarte du mauvais œil ; je ne vais tout de même pas jurer pour ça !, répondit-il en éclatant de rire...
Voilà comment j’ai été mise au courant du retour de l’enfant prodigue. Le soleil ne finira pas de pointer le bout de son nez, que tout le village saura la nouvelle sans SMS ni e-mails... !
Tandis que nous faisions le chemin du retour en redescendant la voie principale, je regardais ma future école à ma droite, détournais mon regard sur la gauche pour compter les arbres qui bordaient sur une longueur de trois cents mètres le collège de mon tonton en souriant à l’idée de savoir que le mien était sans doute le plus confortable, puis j’aperçus Geda m’observant du portail bleu, attendant patiemment que je rentre à mon tour, car mon oncle m’avait tout simplement largué...
Plus je me rapprochais, plus je sentais les effluves des tartines au beurre et du café (français) au lait s’échapper de la maison. Je me pressais un peu plus, tant pis s’il ne restera pas grand-chose à boire de mes boîtes de conserves, et je me laverai avec l’eau d’Abdel. Comme tout le monde pense ici, peut-être qu’aujourd’hui, il en coulera beaucoup. Après tout, il a plu le printemps dernier... Au moins trois jours !
C.C. dit qu’en France, l’eau, il y en a tout le temps... Un jour j’irai là-bas. Waouh !
Il va revenir, j’en étais transpercée de bonheur. Je me demandais ce que j’allais recevoir comme cadeau. Dans le village, il y avait une vingtaine de maisonnées (remplies d’enfants qui pleurent et rient) et il avait toujours quelque chose pour chaque famille. Cela pouvait être un paquet de bonbons, du café, un simple pantalon ou encore du savon... Ce n’était pas la valeur de l’objet qui nous importait. C’était son parfum, son emballage, sa texture ou son goût. Seul C.C. pouvait nous faire voyager et ça, ça n’a pas de prix. C’était un court instant de bonheur qui vous prenait au cœur et remontait à la gorge, pour se figer. Comme un cri de joie qui ne sort pas, mais les yeux trahissent toujours dans ces moments-là.
C’était un bout d’évasion. Un cadeau qui venait de « Loin ». En attendant son arrivée, je savais pertinemment que j’allais faire passer un sale « quart d’heure » aux membres de ma famille ; dans l’attente, je jure de les « catastropher ».
Je devenais une boule d’énergie trépignant d’impatience, et non de colère comme l’incroyable Hulk, qui soit dit en passant, était la seule série télévisée que diffusait la chaîne nationale à dix-sept heures tous les jours, pouvait me garder sans bouger, sans parler et même sans cligner des yeux. Une heure de paix royale pour les miens, mais surtout ma grand-mère.
L’épouse de mon grand-oncle, qu’avec le temps et l’expérience j’appellerai Constance, ne me criait jamais dessus, ne me punissait point et riait même très souvent de mes diableries pitoyables. Lorsque je faisais « une très, très grosse bêtise » elle disait calmement :
— Salima, non, ça c’est péché... Je ne vais rien dire à personne et toi non plus. Ce sera notre secret, sinon le « méchant loup » va venir. C’est « péché » d’accord ?
Merde, pourquoi ne se contentait-elle pas de me mettre la « fessée du siècle » comme elle le faisait à son fils de deux ans ?
Une bonne targette qui donnerait un joli rouge vif sur mes joues joufflues roses valait bien mieux que le sentiment de culpabilité d’avoir succombé aux tentations du « diable ». Sa phrase moralisatrice impliquait que Dieu ne sera pas content de moi. J’interprétais de la sorte ses propos, me trouvais bête dans la conclusion que si elle et moi gardions ce secret, c’est Dieu, qui de toute façon voit tout de là-haut, qui se chargera de ma punition. Son truc marchait d’enfer, je devenais tel un hors-la-loi, défiant toutes les règles, comme une pomme pourrie condamnée à ne jamais tomber de son pommier jusqu'à la prochaine ânerie consciente ou inconsciente. Il n’empêche que la notion du bien et du mal et de ses conséquences, je les acquis très tôt. Le sentiment d’injustice avec, j’aurais préféré une fessée. Cependant cela n’affecta en rien mon caractère impétueux et épris de justice. Les bêtises, je les faisais pour me venger et réparer les torts imputés à mon égard. Tant pis si je deviennais une hors-la-loi. Si vraiment Dieu voit et sait tout, il me pardonnera, après tout ; je n’avais que cinq ans...
— Constance, que s’est-il passé ici ?! cria Geda en se soulevant à l’aide de son bras frêle, que le sol en béton marquera d’une ecchymose au niveau du coude. J’avoue pour le coup, cette vacherie ne restera pas sans conséquences si elle me balance... Grand-mère tremblotante semblait ahurie par ce réveil glacial. Constance avait apporté un pichet plein pour me servir un verre comme je lui ai demandé. Au moment de verser l’eau fraîche, mon attention fut détournée par le passage furtif d’un lézard dans la cour que j’entrevis depuis la porte du salon restée ouverte ; je me voyais déjà jouer avec et commença à lui courir derrière. L’eau s’insinua sur la robe de Geda et la glaça jusqu’aux os, parce qu’elle faisait sa sieste par terre et moi je méditais sur C.C. et son pays, assise à ses côtés à cet instant précis. Le pompon ! Je me voyais les bras en l’air, droite comme un « I », le talon de ma jambe gauche sur ma fesse, face au mur. Avec l’interdiction formelle de se reposer dessus, pendant une grosse demi-heure. La punition de référence de mon oncle paternel. Je pense que Constance me haïssait. Figurez-vous qu’une fois de plus et sans vergognes, elle prit les devant en me lançant son regard empli de compassion et qui disait « tu me fais pitié, je vais t’aider » et se mit à baratiner à Geda
— J’ai eu un engourdissement temporaire, les forces m’ont manquées... Sans doute à cause de la chaleur.
— Salima, que Dieu te garde ; prends ton cousin et emmène-le dans la chambre regarder la T.V. Je vais aider Constance.
Je quittais la cour la mort à l’âme, sans savoir laquelle de nous deux serait punie par Le Tout Puissant. Elle pour avoir menti, ou moi pour n’avoir rien dit ?
Quand Abdel rentra des cours, mon esprit occulta l’épisode de la mi-journée. Je désirais ardemment maîtriser le temps et comprendre ce qu’une semaine voulait dire. En jubilant de manière éhonté, il m’expliqua brièvement qu’une semaine se résumait à dormir sept fois, et se réveiller huit fois. Ce que j’entrepris de faire sur le champ. Je m’exerçais, pardon, m’obligeais à dormir à plusieurs reprises en une journée. Que ce soit dans mon arbre, dans le jardin, ou bien à la maison, cela ne marchait pas. C.C. ne venait toujours pas. Le surlendemain, le vide surgit subitement, à midi je regagnais mon arbre accompagnée de « désolation ».

Chapitre 2

D’en haut, j’observais l’horizon, tout en essayant de le sonder. Je méditais aux histoires se référant au Diable et à ses démons. Dans notre culture en général, tout est mythifié. Rien ne se passe sans que ce soit grâce à Dieu ou à cause de « Sheitan ». On y croit, et on ne vit que par ça. Dans les petites bourgades – comme la mienne – cramées par le soleil et damnées par l’ennui des occupations répétitives des habitants du lieu-dit, la foi monte en degrés de puissance.
Fort malheureusement (que Dieu garde les disparus) un accident mortel, ou une mort naturelle venait parfois mettre le village en deuil, et surtout en effervescence durant quarante jours. Durant ce laps de temps, les veillées interminables chez la famille du défunt ou de la défunte me subjuguaient. D’ordinaire, les enfants n’étaient pas de la partie à cause du méchant loup et s’endormaient quoi qu’il arrive. Sauf moi, parce que je n’avais pas peur. Les femmes attristées s’asseyaient en indien, s’évertuant à former un cercle presque parfait, pour s’initier non pas à la poésie, mais à la théologie.
Alors je me faisais invisible dans un coin ; n’ignorant point ma visibilité, mais espérant que l’on me croit endormie. Je respirais au « compte-goutte » pour ne rien rater des histoires. Celles de personnes âgées, dont la foi inébranlable ne pouvait pas faire mentir, sinon à coup sûr si par malheur elles le faisaient, elles brûleraient en enfer à tout jamais.
Elles parlaient de ceux qui rencontrèrent le Diable, allant jusqu’à donner le nom du principal acteur ou actrice de la mésaventure. La date, le lieu et aussi la forme que prit le Sheitan. J’absorbais ce qu’elles racontaient, pour ne jamais oublier. Si l’on m’avait prévenue avant de ne pas écouter les histoires de grands pour garder mon innocence, et par ce fait même protéger mon âme d’une trop grande ouverture d’esprit, risquant fatalement de me rendre plus sensible que d’autres aux manifestations engendrées par « des entités supérieures », j’aurais fait dodo plus longtemps que la Belle au bois dormant. Maintenant c’est trop tard. Je suis une hors-la-loi.
Ce jour-là, quand tout le monde prit sa place pour s’assoupir après le déjeuner, je quittai la sécurité du cocon familial pour m’enhardir sous une chaleur extrême. Mon cœur, encore sous l’emprise de désolation me guida vers les collines. Je décidai, nonchalamment, de rendre visite à un cactus. Le chemin qui menait là-bas s’asséchait et se ridait chaque jour un peu plus, le soleil s’intensifiant davantage alors que la saison s’installait. A mi-chemin du parcours, il y a un arbre complètement chauve, je passe à côté dès que je monte aux collines, et je ne sais par quel miracle, je perçus les gazouillis d’un oisillon. Désolation partit soudainement pour faire de la place à liesse. Je scannai l’infini sol déchiré de toutes parts en direction du bruit que provoquait le petit oiseau, qui sonnait telles les quatre saisons de Vivaldi dans ce chaos désertique, pour enfin l’apercevoir. Avec un sourire béat, je me mis à galoper derrière lui, consciente de sa faiblesse. Effrayé, il sautilla maladroitement, cherchant sans vain à prendre son envol, dans tous les sens. Je le pris en chasse, exaltée et riant aux éclats. Il termina de se battre, fatigué et impuissant, il se laissa attraper.
Je le ramassai délicatement avec ma main droite et me mis à le caresser avec celle de gauche. J’avançai doucement pour rejoindre l’arbre chauve lorsqu’un vent violent me pétrifia sur place. Ma jupe se souleva et l’oiseau siffla à l’agonie. Stupéfaite je fis un mouvement de recul, le vent stoppa net. J’expirai alors bruyamment, je jetai un œil sur l’oiseau et repris ma route. Le vent balaya une fois de plus ma jupe. Tétanisée, cette fois-ci je réagis très vite et bondis derrière telle une diablesse. Une fois de plus, il cessa de souffler. Prise d’une panique sourde, je levai la tête en quête d’un témoin autre qu’animal et je le vis au loin... Un port altier, vêtu en costume-cravate noir sous un soleil de plomb. Malgré la distance qui nous séparait, je savais pertinemment qu’il me regardait. Ni l’un, ni l’autre ne bougions, moi j’étais figée par la trouille, lui me transperçait des yeux que je pressentais noirs sans fond blanc... Une éternité défila sans que rien ne se passe. Des images s’imprégnèrent dans mon esprit... La vision d’un pommier renversé, suspendu dans les airs et qu’une main géante mais invisible secouait de toutes ses forces sans que les pommes ne tombent malgré la violence des secousses. Au sol, je voyais les hommes et femmes hors-la-loi que je reconnus parce que les conteuses avaient donné leur identité en racontant les histoires de leurs rencontres avec le Diable. Ils se battaient en gesticulant comme des possédés avec une rage folle contre des ombres. Je dis cela parce que je voyais leurs visages se tuméfier, leurs mains s’ensanglanter, leurs corps choir quand le craquement d’une de leurs jambes se faisait entendre ; mais je ne voyais pas les assaillants. Pourtant une détermination infaillible se lisait sur leur visage, ils renvoyaient l’impression que jamais ils n’abandonneraient le combat jusqu'à leur dernier souffle. Les visions disparurent et l’homme en noir fronça des sourcils. Je fis un sourire pour lui prouver que j’avais compris et me mis à prier à voix haute comme me l’a appris ma grand-mère. Un rictus sur ses lèvres déforma ses traits, il se souleva d’une dizaine de centimètres du sol et se mit à reculer en flottant.
Je regardai en bas quand il disparut complètement, persuadée d’avoir uriné sur moi : heureusement il en était rien. Pour ma part, c’était trop tard... Je savais qu’à partir de ce jour, je devenais une combattante, comme les autres, une hors-la-loi ! Le fléau de l’acquisition des six sens m’habitait : je suis l’une des leurs. Je verrais les signes chaque fois qu’un malheur frappera mais je serais impuissante comme un petit oiseau que la mère abandonne avant de lui apprendre à voler.
Je survécus à la rencontre importune de Sheitan, mais pas le petit oiseau que je n’avais pas encore aidé à grandir. Sa tête retombait sur le dos de ma main, ses yeux et son bec grands ouverts. Le contour de sa gorge était déplumé et sa peau marron-rougeâtre lui faisait comme un collier, je le déposai par terre puis j’étirai mon bras loin devant moi. Plus de vent.
J’irai aux cactus une prochaine fois. Mon quotien émotionnel a atteint son paroxysme pour aujourd’hui. Et je me demande toujours combien il faut de jours pour faire une semaine... Pressée de voir C.C.

Chapitre 3

On se lave tous les jours, même avec la rareté de l’eau, pas par choix mais par devoir. Sinon on ne peut pas croire en Dieu et prier en étant sale. Mais ce matin, aux taquets, Grand-mère est en train de me décaper de la tête aux pieds. Habituellement, c’est rapide, mais là je me dis qu’elle va finir par m’arracher mon bronzage ! Elle va faire des couettes avec ma tignasse.
Je ne fais pas de chichis car je sais que ce n’est pas pour rien. C.C. revient cet après-midi. Mes oncles montent à l’aéroport le récupérer. Je marche comme une ballerine, la tête dans les étoiles. Je pense à tous les cadeaux que j’aimerai qu’il m’apporte, au festin de roi de ce soir et au vieux radin, qui j’espère n’aura rien. Geda m’a habillé made in France jusqu’aux chouchous dans les cheveux. Je suis jolie comme un cœur, à vrai dire, je suis toujours jolie, même quand je porte des guenilles... Parce que j’ai des fossettes sur mes joues joufflues, des yeux rieurs et je fais souvent rire quand je soulève un sourcil tout en baissant l’autre quand je ne crois pas ce que l’on me dit, me répète souvent Grand-mère en riant.
Assurée d’être la plus jolie du village, elle me laissa enfin sortir ce vendredi-là, jour dominical au pays, pour pouvoir faire les préparatifs en paix avec la femme de mon oncle. Plus je m’enfonçais dans le centre de ma cambrousse et plus je captais que bizarrement, tout le monde avait des chaussures, tous se sapaient comme princes et princesses. Les hommes avaient coupé leurs cheveux, les femmes étaient manucurées. Je ne jalousais personne, j’étais même fière des habitants de ma cambrousse. Je me disais qu’ils voulaient honorer C.C. alors que c'étaient eux les plus honorables. A tour de rôle, on me demandait :
— Alors, tu es heureuse la fille de l’immigré, C.C. vient te chercher ?
— Non je ne pars pas, il vient juste nous voir...
J’aimerai bien aller en France, juste pour l’eau, mais dans mon patelin je suis aimée et choyée comme une reine, parce que je suis la fille de C.C. Je ne crois pas que si je pars avec lui pour rejoindre ma famille, j’aurai le même statu quo.
— Mais si tu vas y aller, tu vas retrouver ta mère et tes sœurs ..., rajouta un homme assis sur un banc près de la fontaine.
— Cinq dans tes yeux, espèce de serpent, de toute façon si je dois aller en France, ce sera seulement par la volonté de Dieu ! vociférais-je, fatiguée des convenances et des questionnements stupides sur mon futur éventuel départ.
Une énorme libellule « hélicoptère », comme on l’appelle dans le pays, à cause de sa taille, vint précisément virevolter autour de la fontaine. La douce voix de mon subconscient demanda : « Ne vois-tu pas là un signe ? ». Pour me narguer, un avion survola le ciel d’Aïn-Soltane.
— C’est un comme celui-là qui va t’emmener en France, Salima ! braya un bonhomme en pointant l’index vers le ciel.
— Comme ça Dieu me préservera la vue quand je n’aurai plus à croiser ta vieille gueule, pauvre loser ! répondis-je du tac-au-tac, provoquant dans la foulée un éclat de rires généralisé.
Le village célébra durant une semaine le retour de C.C. Fidèle à lui-même et d’une générosité sans faille, il distribua discrètement les cadeaux rapportés aux habitants.
Une bouteille de Balantines pour le pauvre loser, une cartouche de cigarettes pour un beauf, du café pour les mamies et des bonbons pour les gosses. En somme, il avait visé juste pour tous. On reçut un peu de son voyage, un petit bout de bonheur qui venait de loin...
On me réveilla très tôt le jour où il devait rentrer. Le moment fatidique de ma fin arriva, je me suis mise à hurler de tout mon soul. Un sonar, vous dis-je. Mes propres tympans crevèrent, ma grand-mère et la femme de mon oncle se mirent à pleurer elles aussi. Tandis que je me débattais comme une condamnée à la chaise électrique qui se savait innocente, elles s’évertuaient à enfiler mes vêtements, je suppliais, implorais toutes les fées, les anges, les Hulk, Dieu de ne pas le laisser m’emmener vers ce pays inconnu qui me terrifiait. Dans un recoin de la cour, j’aperçus Abdel qui pleurait à chaudes larmes, avec même l’option morve, et je le priais lui aussi de ne pas les laisser me faire ça. Mon père avait l’air dépité. Par sécurité, mon grand oncle confectionna une camisole de fortune faite de ceintures et de foulards, puis Papa me prit dans ses bras pour franchir le seuil de notre portail bleu, ma famille suivant derrière. Le cortège mortuaire le plus triste et larmoyant que je n’ai jamais vu. Ils étaient tous dehors, comme pour rajouter à ma douleur ; je vous jure que dans la foule, le radin laissa tomber quelques larmes, et plus je les observais en train de pleurer et plus mon âme se fragmentait.
Je réalisais que le village entier était ma famille de cœur. Ici, où que j’aille, j’étais chez moi.
Mon père, ce héros, ignorait cela. Je n’ai dit à personne que je faisais partie des hors-la-loi dorénavant, c’est dur de combattre le grand méchant loup déjà ici ; comment vais-je m’en sortir moi en territoire inconnu ? Il m’installa sur les jambes de Geda, à l’arrière de la voiture, salua les voisins et démarra. Des enfants courraient derrière la voiture en criant « t’inquiètes pas Salima », et moi je subissais de plein fouet l’injustice.

Quand l’avion se posa à l’aéroport d’Orly, j’attendis qu’on ait récupéré nos bagages pour demander à mon père d’aller aux toilettes. Il m’accompagna jusqu’à la porte et m’abandonna à l’intérieur. Gigantesques, les toilettes. Je poussais les portes des cabinets et ne trouvais que des lavabos en forme de cuve, similaires aux nôtres. Je veux faire pipi, pas un hammam. Désolée, je me retournai sur les glaces géantes qui reflétaient une petite fille, le regard hagard, les paupières boursouflées et rouges d’avoir trop pleuré. Une femme pressée pénétra dans un cabinet, ferma la porte puis en ressortit trente secondes après (hammam express). Elle me regarda, me fit un sourire et repartit.
Le pommier renversé me revint à l’esprit, j’essayais de me visualiser arracher une pomme en tirant de toutes mes forces ; mais elle ne tomba pas.
« Ne vois-tu pas là un signe ? »

Le 26 décembre 2012, alors que mon fils faisait un tour de manège au centre-ville de Creil, nous discutions une voisine et moi sur nos enfants respectifs, elle m’interrogea sur mes origines et l’éducation que je voulais inculquer à mon fils. Je répondais de manière évasive mais en toute honnêteté ; mon esprit restait obnubilé par la vision d’une pomme qu’un jeune trop grand pour ces manèges croquait, tout en regardant les plus petits qui s’extasiaient de tourner en rond. Sa phrase tomba comme un couperet. On me l’a souvent dite, mais là je l’ai trouvé impitoyable d’injustice. Je pense qu’à vingt ans, on l’intellectualise. Mais à trente, elle ne devrait plus se dire. Parce qu’exorcisé, plus d’actualité !
Comment je réponds moi à cette ingratitude ?
— Et alors, vous... Vous préférez la France ou l’Algérie ?
On ne peut répondre à ça. Je suis d’ici, mes meilleurs souvenirs sont là-bas. Mes pires cauchemars sont ici, mes plus doux rêves aussi. Mes grands conseils viennent de là-bas. Mes combats je les ai menés là. Je souffre d’être l’étrangère ici. Je souffre d’être l’émigrée là-bas.
Je ne préfère ni la France, ni l’Algérie... Je suis les deux.

PRIX

Image de Printemps 2014
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