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Récit glaçant d'une nuit noire

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143 voix

La longue et fine barque glissait sur les eaux noires. Fendant l'onde de sa proue acérée, elle avançait, écartant au passage les hautes herbes qui la caressaient. Debout, en son milieu, une longue et mince silhouette noire, tenant à deux mains une immense perche poussait à un rythme lent et régulier.
Posée à l'avant de l'embarcation, une lanterne aux vitres jaunies, d'où, s'échappait une lumière avare, tentait de s'opposer à la nuit. Les eaux sombres de l'étang reflétaient cet étrange équipage, dont l'errance, entre les touffes de joncs et les hautes herbes, paraissait vaine et sans but.
Pourtant, de temps à autre, la barque s'immobilisait et un appel pitoyable retentissait : « Johan, Johan... » dans une longue plainte, la voix ricochait sur l'eau et allait se perdre dans l’obscurité. Reprenant appui sur la perche, la silhouette fantasmagorique s'arc-boutait et poussait la frêle embarcation chancelante, sur les eaux calmes et peu profondes de l'étang.
Ponctué, par ces appels déchirants, tantôt se rapprochant du rivage, tantôt s'en éloignant, cet étrange manège se déroulait devant mes yeux incrédules.
J'étais arrivé à pied, peu avant la tombée de la nuit, bien décidé à profiter pleinement de cette liberté relative. J'avais pris soin de laisser ma voiture à l'orée d'un petit bois, à l'abri. Les sentiers n'étaient pas carrossables.
Depuis plusieurs semaines, j'avais projeté cette escapade nocturne, préparant et peaufinant mon matériel, pour ce jour tant attendu. "l'ouverture de la pêche".
Je voulais être le premier, au petit matin, pour choisir mon emplacement. Bien que connu des autres pêcheurs de villages environnants, cet endroit était quand même fréquenté par quelques initiés, qui se transmettaient « le coin » de génération en génération.
Quelques pêches miraculeuses de carpes et de brochets, les années précédentes, n'avaient fait que renforcer le côté magique des lieux.
Il y avait plusieurs étangs, de surfaces inégales, reliés entre eux par tout un réseau de canaux. De grandes vannes permettaient de les vider ou de les remplir, lorsque les propriétaires voulaient les faire nettoyer.
Aux abords de celui qui paraissait être le plus vaste, il y avait les ruines de ce qui avait dû être une grande bâtisse. Un pan de mur, encore debout, épais et massif, dissimulé au milieu d'un bosquet, donnait une idée de ce que qu'avait dû être le bâtiment au temps de sa splendeur.

Devant la maison, il y avait un espace libre, légèrement en pente, descendant jusqu'à la rive de l'étang.
C'est sur cette petite plage granuleuse que j'avais choisi de passer la nuit. Le petit feu que j'avais allumé pour faire réchauffer mon repas était éteint depuis longtemps.
Et j'étais là, enfoncé jusqu'aux yeux dans mon sac de couchage, n'osant remuer d'un pouce, contemplant avec stupéfaction la scène surréaliste qui se déroulait à quelques distances de moi.
« Johan... Johan... »
Pire que la nuit noire, pire que les ruines fantômes, pire que la peur, ces appels me glaçaient le sang.
J'ignorais à ce moment-là que le plus dur restait à venir.
Comme un fauve sentant ma présence, le fin museau de la barque pivota vers l'endroit où je me tenais. En quelques coups de perche, la silhouette poussa l'embarcation vers la petite plage où elle s'échoua dans un sinistre raclement de coque sur les graviers.
La lanterne chancela, menaçant de tomber à l'eau, puis retrouva son équilibre. La lumière jaune, glauque, blafarde, donnait à cette scène plus d'intensité et de réalisme que dans un des plus grand film d'horreur.
J'étais glacé d'effroi ! Je pensais que ma dernière heure était arrivée, que la mort venait me chercher sur cette petite étendue de sable. Je ne pouvais même pas hurler. J'attendais avec une sorte de résignation que la mort descende de sa barque et me tende sa main glacée, comme pour me dire : « Viens, c'est l'heure ! »
— Johan ? Johan ??
La voix plus proche, interrogative, s'était radoucie. Je voulais crier : « non ! Ce n'est pas Johan ! » Mais les mots s'entrechoquaient dans ma tête.
— Johan ???
Je parvins, aux termes d'un effort surhumain, à sortir un mot, plutôt une sorte de bêlement :
— Noooooooon...
A ce moment-là, l'apparition se baissa et attrapa la lanterne, et tandis qu'elle se relevait, je pus apercevoir un corps décharné, squelettique, couvert de hardes informes ; de ce qui avait dû être autrefois une longue robe ou une tunique de couleur rouge.
Depuis quelques secondes, je tentais de descendre la fermeture à glissière de mon sac de couchage. Mais mes doigts, comme engourdis, avaient du mal à trouver l'anneau de tirage. En me contorsionnant, je réussis à m'extraire à moitié de cette prison moelleuse. Je parvins à m'asseoir. Ma lampe torche choisit ce moment pour me laisser tomber.
Le spectre tenait la lanterne à bout de bras, à hauteur de visage. J'en ressentis un grand choc. Caché partiellement par une grande capuche, je vis un visage intact. Je m'attendais à tout sauf à une telle perfection dans les traits. Un visage de madone « une figure de peinture », ce sont les mots qui me vinrent à l'esprit.
Un teint pâle, une bouche charnue, bien dessinée, de hautes pommettes, des yeux bleus, sous un front légèrement bombé. Un masque ? Non ! Les lèvres s'entr’ouvrirent et s'animèrent :
— Pardon monsieur, n'auriez-vous pas aperçu un petit garçon ?
Je répondis à la voix chantante :
— Noooooon !
— C'est mon fils, Johan. Je le cherche. Il m'a désobéi.
— Non, je n'ai vu personne ce soir. Je suis désolé.
Je reprenais lentement confiance.
— Il a huit ans. Si vous le voyez, dites-lui que sa mère s'inquiète.
— Je n'y manquerai pas, madame, vous pouvez me faire confiance. Si vous aviez besoin...
Sans un mot, la femme reposa la lanterne sur la barque, et s'appuyant sur la perche, d'un brusque coup de rein, elle remit celle-ci à flots.
J'avais enfin réussi à m'extirper de mon sac de couchage. Je me mis debout, et tandis qu'elle s'éloignait, je m'approchai de l'eau. Je n'avais plus peur.
Je restai un long moment ainsi, suivant des yeux la lueur jaune qui s'enfonçait dans les ténèbres. J'avais envie de me pincer, de me mordre, de laisser des marques sur ma peau, pour me prouver que je n'étais pas victime d'un cauchemar. Et ce visage : si beau, si pur, si parfait, posé sur un corps décharné. Si au moins, j'avais eu ma lampe...
L'air vif me fit frissonner et je revins à la réalité. J'avais perdu de vue l'embarcation depuis longtemps déjà et pourtant, je restais planté là. Encore incrédule. A ce moment précis, je pensai partir de cet endroit malsain.
Mais après réflexion, il me parut plus sage de rester sur place.
Sans le secours de ma lampe, sans vraiment connaître les sentiers, retourner à ma voiture me paraissait être une entreprise hasardeuse.
Je décidai donc de me remettre dans la tiédeur de mon sac de couchage, sans toutefois remonter la fermeture à glissière. Quelle frayeur ! Je voulais rester éveillé et je me mis à repenser à tout cela.
J'avais presque envie d'en rire à présent. Je revoyais le visage de cette femme, sa plainte, cette barque irréelle. J'entendais encore son cri : « Johan... Johan... »

* * *

Ce fut le propre son de ma voix qui me réveilla :
— Lâchez-moi, lâchez-moi, je ne suis pas Johan !
Une grosse voix me répondit :
— Qu'est-ce que tu débloques ! Ho, debout, c'est l'heure.
J'ouvris les yeux d'un coup. J'étais en nage. Il faisait presque jour, quelques rayons de soleil transperçaient les arbres, diffusant une pâle lumière.
La grosse voix reprit :
— Qu'est-ce que tu tiens ! Ben, mon vieux ! Ça te vaut rien le grand air
— Marc,mais qu'est-ce que tu fais là ? Tu disais ne pas pouvoir te libérer ?
— Ouais, je sais mais au dernier moment, je me suis arrangé. ho ! Remue-toi !
Je m'assis. Je regardais mon ami Marc, sa grosse bouille sympathique. L'esprit encore engourdi par mon cauchemar, je lui demandais, malgré moi :
— Tu l'as vue ?
— Qui ça ?
— Le squelette ! La femme quoi !
Je compris à son regard qu'il était en train de se poser des questions sur ma santé mentale, et sur le nombre de bières ingurgitées la veille.
— Ben, mon vieux ! répéta-t-il.
Un moment après, devant un café chaud et fort, il m'expliqua pourquoi il avait pu venir. Comment il avait aperçu ma voiture et comment il m'avait trouvé. J'étais paraît-il, tout "saucissonné" dans mon duvet et criais fort.
En cherchant les mots les plus simples et les plus crédibles, je tâchais de lui raconter ma nuit agitée. Il ponctuait chacune de mes phrases par son fameux :
— Ben, mon vieux !
Lorsque, j'eus terminé, il éclata de rire.
— Et tu crois, que je vais gober ça ?
— M...écoute, je te raconte pas de blagues. Elle était là, là ! dis-je en lui montrant le bord de l'étang. Il doit bien y avoir encore des traces.
Le sol meuble était tout piétiné, maculé d'empreintes profondes, comme faites par des bottes. Marc avait des bottes aux pieds.
— Ben ouais ! C'est moi, en arrivant je suis allé toucher l'eau.
Ma colère retomba aussi rapidement qu'elle était apparue. Il ne pouvait pas savoir.
— Elle était là ! La pointe de la barque était sur le sable !
Il me regarda, prêt à s'écrouler de rire, j'ajoutai :
Allez, on laisse tomber ça. Tu as des appâts ?
Une grande partie de la matinée fut consacrée à ce pourquoi nous étions venus : la pêche. Il eût plus de chance que moi en ramenant un superbe brochet. Le carnassier, qui devait mesurer 80 cm, lui donna du fil à retordre. Je me contentai d'une petite carpe. De temps à autre Marc me regardait.
Prétextant que je ne connaissais rien à la pêche, il nous fit changer d'emplacement plusieurs fois. Nous éloignant ainsi de la maison en ruine.
Soudain, il m'interpella :
— Hé, Michel, au lieu de rêvasser, regardes ton bouchon !
Perdu dans mes pensées, je n'avais pas remarqué que mon flotteur exécutait des soubresauts désordonnés.
— Ferres ! Ferres donc ! cria-t-il.
Ce que je fis aussitôt. Maladroitement. Un éclair argenté passa devant mes yeux, puis alla atterrir à quelques mètres de moi, dans un fouillis de ronces et d'herbes hautes. J'avais tiré tellement fort que ma légère prise (un petit gardon) s'était décrochée et avait effectué un vol plané magistral. Je posai ma canne sur la berge et me dirigeai vers l'endroit où elle était tombée. J'écartais délicatement les ronces aux dents crochues, et vis la pierre...
Ou plutôt ce qu'il en restait, car elle était cassée en diagonale, toute recouverte de mousse et de moisissures. Par endroits, il me sembla distinguer des lettres gravées. Ne pouvant tout déchiffrer, je piétinais tout autour énergiquement. Le poisson hélas, subit le même sort.
La pierre originale devait mesurer environ 60 centimètres sur 40 de large à sa base. Elle était plantée dans un sol caillouteux.
Mon ami Marc m'observait d'un œil, l'autre rivé sur différents bouchons. A sa mine et ses mimiques interrogatives, je compris qu'il se posait des questions.
Mais je n'arrivais pas à lire ce qui était gravé sur la pierre. Les lettres à demi effacées, il manquait un morceau du bloc.
Une idée me traversa l'esprit. Je partis en courant, sous le regard ahuri de Marc, vers l'endroit où j'avais établi mon campement la veille au soir. Je ramassai un gros morceau de charbon de bois. Tout essoufflé, je revins devant la mystérieuse inscription et entrepris de noircir les creux taillés par le graveur. Au bout de quelques minutes, mon travail fut récompensé.
Ce que je lus me glaça le sang.
Des mots manquaient à la fin des phrases, mais on pouvait lire ceci :

PASSANTS,
Ayez une pensée pour notre..... (fils)
Johan de Roc..... (?)
Mort noyé, dans la..... (nuit)
du 4 avril 18..... (?)
à l'âge de 8 ans
Priez pour lui

Tout ce que j'avais vécu dans la nuit me revint en mémoire. Ramenant ma peur et mon angoisse : incapable de bouger, je m'assis sur le sol, contemplant cette stèle mortuaire.

* * *

Au bout d'un long moment, mon ami se décida à laisser ses cannes, et vint me rejoindre. Il me donna une tape sur l'épaule ;
— Et alors, tu rêves ou quoi ?
Sans un mot, je lui montrai la pierre. Il déchiffra difficilement l'épitaphe et ponctua sa lecture par un sonore :
— Ben, mon pauvre vieux !

143 VOIX

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Fred Panassac · il y a
Un récit haletant et bien structuré, j'ai lu en ayant très envie de connaître la fin. Je n'aimerais pas être à la place de ce pauvre Johan !
J'ai vu plus bas que vous aviez déjà eu des remarques sur les virgules surnuméraires : oui, elles ne sont pas placées aux bons endroits et ça gêne un peu la lecture. J'ajoute une autre remarque constructive : plusieurs verbes à l'imparfait pourraient être plus logiquement au passé simple. Je vois aussi que c'est un texte ancien, et forcément vous avez évolué, donc il est préférable de relire vos textes anciens avant de les poster. Mes votes et encouragements à effectuer une correction, je peux vous y aider.

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Virgo34 · il y a
Un récit bien écrit et empreint de poésie qui tient en haleine jusqu'à la chute.
Si vous voulez me lire, je suis en compétition dans le Prix de la St Valentin avec un sonnet. Merci.

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Noellia Lawren · il y a
captivée par votre récit, je continuerai à éviter la pêche, merci à vous et bravo mon vote +5
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/un-dernier-baiser-1

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Hamid Soltani · il y a
j'ai eu chaud.. (sourire) je t'invite à lire ce court récit en concours http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ma-france-2
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Quentin Saint Roman · il y a
Merci Hamid...QSR
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Pat · il y a
Mes 5 voix pour votre texte qui a su me tenir en haleine. Bravo ! Si vous aimez les tankas, je vous invite à lire, "Contemplation".
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Quentin Saint Roman · il y a
Merci pour votre commentaire sympa et je vais aller vous lire QSR
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Reunan · il y a
+ 5 pour toi et + 5 pour moi, c'est du beau jeu, clique http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mon-bateau-1
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Bilbo · il y a
bravo !
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Quentin Saint Roman · il y a
Merci Bilbo...QSR
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Abi · il y a
Pour avoir souvent passé plusieurs jours à pêcher dans des endroits isolés, je peux dire que ton récit me rappelle des souvenirs...j'ai adoré. Sincèrement bravo Quentin!
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Quentin Saint Roman · il y a
Merci Abi pour votre commentaire sympa....QSR
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Zouzou · il y a
+5 pour cette histoire qui tient en haleine !
j'ai 3 haïkus Printemps et 1 tanka Paysages , si vous aimez

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Quentin Saint Roman · il y a
Merci Zouzou.... je vais aller vous lire QSR
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Laurence GDN · il y a
Très belle histoire, captivante et très bien écrite ! Bravo et mes votes !
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Quentin Saint Roman · il y a
Merci Laurence pour votre commentaire et vos voix...QSR
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