Récit d'une violence ordinaire

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J'ai 400 caractères pour dire l'essentiel. C'est déjà mieux que sur twitter où je n'ai que 140 caractères pour essayer d'avoir une pensée pertinente. Bon, en même temps 400 caractères pou  [+]

Image de Eté 2015
Y'a mon pays c'est la misère
Et y'a ce drapeau bleu blanc sang
Mais c'est quand même la misère
Saez


J'étais descendu de chez moi pour essayer de me rattraper. C'est ce qu'on fait dans les histoires d'amour après quelques mois. On se rattrape. Dans mon cas c'était après vingt-sept mois. J'avais oublié notre anniversaire de rencontre. Vingt-sept mois c'est beaucoup ? Pas beaucoup ? Je ne sais pas, il faudrait faire une enquête, un sondage : « Bonjour monsieur, à partir de quand avez-vous commencé à vous rattraper avec votre femme ? Probablement quand elle a commencé à troquer ses bas résilles pour des bas de joggings. »
Je suis descendu jusqu'à la presse pour acheter une carte. Je me rattrape toujours par l'écrit. Par lâcheté uniquement. L'écrit se prépare, s'enlumine de sentiments calculés, et puis surtout l'écrit évite le dialogue et empêche la riposte. Je suis contre la communication dans le couple.

J'ai choisi une carte avec une citation d'auteur écrite dessus. C'est très à la mode en ce moment. A l'heure où la télévision valorise la vulgarité, l'édition vulgarise la littéralité.
La citation était d'Horace : « Cueille le jour présent en te fiant le moins possible au lendemain ». Un truc autour du carpe diem, cette idée à la con, leitmotiv d'une génération sans inspiration.
Il est probable qu'elle y verra un message caché, une manière détournée de refuser les projets, l'engagement ou je ne sais quoi. De toute façon je n'ai pas vraiment eu le choix. C'était ça ou «  Un seul être vous manque et tout est dépeuplé » de Lamartine. Elle l'a déjà, je lui ai envoyé l'année dernière pour me rattraper d'être parti en vacances sans elle.

En sortant mes quatre euros (c'est cher les cartes à la mode), j'ai eu le droit au sourire de circonstance de la grand-mère qui tenait la caisse. Je lui ai rendu par courtoisie. Je n'aurais pas dû, elle l'a pris comme une invitation. Je me fais toujours avoir. Pourtant avec le temps je devrais m'y habituer, j'ai une tête qui inspire la sympathie. Moi qui rêvais d'un physique patibulaire bien viril qui pousse à l'admiration mais impose le silence, j'ai reçu de mes parents des traits androgynes, doux et accueillants. Depuis mon plus jeune âge les gens se confient à moi, ils prennent mes rictus méprisants pour des encouragements, mon agacement pour de la compassion. Alors ils se mettent à me parler, à me donner leur avis sur tout, à m'obscurcir de leur détresse quotidienne. Moi je ne réponds jamais, je me contente d'hocher la tête, de les regarder passif me déballer leurs inepties. En fait je joue mon rôle. Sur cette terre je dois avoir une fonction proche de l'éponge. J'absorbe.
C'est ennuyeux souvent, amusant parfois. Il faut dire que j'ai un humour particulier. Un humour qui n'a rien à voir avec la plaisanterie ou le bon mot. Un humour qui ressemble plutôt à du cynisme mêlé à de la pitié.

— Elles sont jolies ses cartes. Elles ont beaucoup de succès.
— Elles sont chères.

Ce n'était plus une remarque personnelle, c'était une réplique sèche qui, je l'espérais, couperait court à la conversation qui s'annonçait. Raté.

— C'est vrai, tout est tellement cher maintenant. Je ne sais pas comment les gens font pour s'en sortir. Regardez, moi, j'ai eu trois enfants...

Et voilà, la machine était lancée, le « moi » introductif avait été placé. Vu qu'elle avait apparemment largement dépassé la soixantaine, j'allais avoir le droit au fameux « bon vieux temps » qui ne lâche jamais les discours du troisième âge, avec des « à mon époque ce n'était pas comme ça », des « de nos jours tout se perd » et bla et bla et bla...

— Aujourd'hui c'est simple je ne pourrais pas y arriver. Regardez les jeunes, il leur faut des ordinateurs, des Playstations, des baskets à la mode et je ne sais quoi encore. Je vais vous dire moi, la jeunesse aujourd'hui est pourrie gâtée, voilà la vérité. C'est pour ça qu'il n'y a plus de respect, y en a jamais un pour dire bonjour quand ils entrent dans ma boutique.

J'ai compati à intervalles réguliers, sans vraiment comprendre comment elle était passée du temps béni de sa jeunesse à l'odieux irrespect généralisé des ados d'aujourd'hui. Heureusement pour elle je ne suis pas belliqueux, un caractère pacifiste m'a été livré avec l'androgynie de mes traits. Ainsi je ne lutte jamais contre la violence du bons sens populaire.
Pendant quelques minutes encore, la bêtise caricaturale de la vieille (je suis jeune aussi, donc irrespectueux), enlaidie par les mouvement poisseux de sa bouche accumulant de la salive aux commissures de ses lèvres, s'est répandue sur les vestiges d'une époque qui n'a bien sûr jamais existé.
Ça m'a fait penser à Archimondain Jolipunk de Camille de Toledo. Un excellent livre. Enfin je crois, je n'ai pas tout compris. Une phrase m'est revenue en particulier : « J'enrage chaque jour de l'impudeur avec laquelle les vieux s'étalent et se répandent. Qu'ils meurent, bon sang, et emportent avec eux leurs souvenirs... » J'aurais pu la lui ressortir, à la vieille, ça m'aurait donné de la prestance et puis ça l'aurait sûrement calmée. Peut-être même que ça l'aurait choquée assez pour la terrasser d'un infarctus.
J'y ai renoncé, le mieux que l'on puisse faire avec les cons, c'est les encourager.

J'ai quitté la librairie avec ce sentiment diffus de répulsion qui accompagne la plupart de mes rencontres avec un être de mon espèce. Pour le chasser je me suis concentré sur mon objectif principal, sauver mon amour. Me rattraper. Après tout comme disait Prévert (je l'ai lu sur une carte) « tout est perdu sauf le bonheur ». Ça ne veut rien dire mais c'est assez joli.
En remontant l’avenue, j'ai réfléchi à ce que je pourrais faire rimer avec Horace dans le petit poème qu'il faudrait bien que j'écrive une fois chez moi. Les petits poèmes fonctionnent très bien lors des séances de rattrapage.
Vorace, crasse, lasse, casse. Les premières idées qui me vinrent ne promettaient rien de bon. Devinant un poème laborieux, je me suis dit qu'il faudrait prévoir une solution de secours au cas où les mots échoueraient.
Une fleur. Une rose pour être précis, voilà ce qu'il me fallait. Un cliché d'accord, mais un cliché efficace. L'heure n'était pas à l'innovation, je fis donc un détour par le fleuriste.

J'aime bien les fleuristes, on y croise des amoureux timides, des queutards jouant les romantiques, des veuves à consoler, des couples à marier.
J'étais décidé à prendre une rose rouge, mais le fleuriste, qui était une fleuriste d’une cinquantaine d’années, me conseilla d'en prendre une orange, m'assurant qu'elle durerait deux fois plus longtemps. Je préférais la rouge mais, docile, j'optais pour l'orange. En regardant la quinquagénaire répéter des gestes qu'elle avait dû faire un million de fois, je me pris à espérer que le orange n'avait pas de signification particulière en langage des fleurs. Le rouge c'est l'amour et le jaune l'infidélité, mais le orange ? J'aurais l'air fin si ça veut dire « Casse-toi ! ».

— Vous avez vu ce qu’il s’est passé ?

Je me suis discrètement retourné pour voir si il n'y avait pas quelqu'un d'autre dans le magasin. J'ai cherché au milieu des jonquilles, des tulipes, des roses et des glaïeuls. En vain. C’est bien à moi qu’elle s’adressait.

— Pardon ?

Elle désigna du menton un journal posait sur le comptoir. Un exemplaire du dernier Charlie Hebdo. « Tout est pardonné » disait le Prophète qui tenait une pancarte « Je suis Charlie ».

— Alors ? Vous avez vu ce qui s’est passé ?

J’ai souri.

Ça n’a pas semblé lui plaire. Pourtant sa question était vraiment amusante, j’ai même dû me retenir pour ne pas m’esclaffer. A moins de revenir d’un séjour à Guantanamo ou d’une geôle afghane, je ne vois pas comment je n’aurais pas pu voir ce qu’il s’était passé.

Des jours que l’ensemble des organes de presse nous bombardait d’images de guerre en plein Paris. Le tout avec des informations exclusives à chaque minute. Il paraît même qu’un otage caché dans l’imprimerie a failli être démasqué à cause de Dominique Rizet. J’ai même cru que l’ex de Hondelatte, nouveau spécialiste des massacres sur BFM TV, allait, grâce à un contact aux pompes funèbres, réussir a glisser une Go-Pro dans le cercueil de Tignous pour nous faire vivre les obsèques de l’intérieur.

Inquisitrice, la fleuriste s’est fait plus pressante :

— Vous êtes Charlie au moins ?

« Qu’est-ce que tu veux faire plus tard ? », « Pourquoi tu pleures ? », « Tu es heureux ? », « Est-ce que tu m’aimes ? ». Dans la grande liste des questions existentielles auxquelles il ne faut surtout pas répondre honnêtement, le « Etes-vous Charlie? » venait de faire une entrée fracassante.

J’aurais dû répondre oui. C’était la réponse instinctive, rassurante et apaisante. J’ai répondu :

— Je suis humain.

Pas sûr qu’elle ait compris la nuance mais ça a semblé lui convenir assez pour me ranger dans son camp.

— Moi je le dis depuis des années, avec les arabes ça va mal finir. Donc, je suis Charlie !

Elle a ponctué sa phrase en tirant un coup sec sur le nœud qu'elle faisait autour de ma rose avec un ruban satiné. Puis, levant la tête et les extrémités de sa lèvre supérieure, elle a ajouté :

— Les arabes, c’est ça le problème.

J’ai plié intérieurement sous le « ça » discriminant et je me suis effondré face à ce flot de haine ordinaire.

C’est effrayant comment un slogan né d’une indignation si légitime, d’une telle envie de solidarité, a pu en quelques jours se transformer en cri de guerre raciste.
J’aurais pu essayer de l’élever, lui répondre un truc du genre « Faut pas aller trop loin non plus » reprendre ce mot à la mode « amalgame », lui rappeler que le danger c’est l’extrémisme, le communautarisme, m’appuyer sur ma laïcité, convoquer Michel Onfray, Tariq Ramadan, essayer de faire fonctionner son cerveau, combattre la peur par l’éducation. Débattre. Etre civilisé.

Mais nous sommes en 2015. Et en 2015 on ne dit plus rien. On subit sans courage.

Je suis ressorti avec ma rose à la main, sans écouter la fin du sermon. Garée devant le magasin, la voiture de la fleuriste. Une BMW. Je me suis dit : « Une voiture allemande. Normal». Cette réflexion m'a abattu, témoin de ma triste condition. Je ne vaux pas mieux, peut-être moins.
Dans l'ascenseur qui me ramenait chez moi j'ai trouvé ma rime avec Horace, enfin, je ne sais pas si c'est vraiment bien choisi pour une déclaration d'amour.

« Ne pense pas à demain, te dit Horace.
Ne pense pas à l'humain, cette putain de race. »

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